Explications de textes extraits du Monde comme volonté et représentation de Schopenhauer.

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

On consultera en cliquant ici la fiche de lecture sur Le monde comme volonté et représentation de Schopenhauer.

 I- Le §1 du Livre I du Monde comme volonté et représentation de Schopenhauer.

Le monde est ma représentation. — Cette proposition est une vérité pour tout être vivant et pensant, bien que, chez l’homme seul, elle arrive à se transformer en connaissance abstraite et réfléchie. Dès qu’il est capable de l’amener à cet état, on peut dire que l’esprit philosophique est né en lui. Il possède alors l’entière certitude de ne connaître ni un soleil ni une terre, mais seulement un œil qui voit ce soleil, une main qui touche cette terre ; il sait, en un mot, que le monde dont il est entouré n’existe que comme représentation, dans son rapport avec un être percevant, qui est l’homme lui-même. S’il est une vérité qu’on puisse affirmer a priori, c’est bien celle-là ; car elle exprime le mode de toute expérience possible et imaginable, concept de beaucoup plus général que ceux même de temps, d’espace et de causalité qui l’impliquent. Chacun de ces concepts, en effet, dans lesquels nous avons reconnu des formes diverses du principe de raison, n’est applicable qu’à un ordre déterminé de représentations ; la distinction du sujet et de l’objet, au contraire, est le mode commun à toutes, le seul sous lequel on puisse concevoir une représentation quelconque, abstraite ou intuitive, rationnelle ou empirique. Aucune vérité n’est donc plus certaine, plus absolue, plus évidente que celle-ci : tout ce qui existe existe pour la pensée, c’est-à-dire, l’univers entier n’est objet qu’à l’égard d’un sujet, perception que par rapport à un esprit percevant, en un mot, il est pure représentation. Cette loi s’applique naturellement à tout le présent, à tout le passé et à tout l’avenir, à ce qui est loin comme à ce qui est près de nous ; car elle est vraie du temps et de l’espace eux-mêmes, grâce auxquels les représentations particulières se distinguent les unes des autres. Tout ce que le monde renferme ou peut renfermer est dans cette dépendance nécessaire vis-à-vis du sujet et n’existe que pour le sujet. Le monde est donc représentation.

Explication (attention cette explication n’est pas linéaire contrairement à ce qui est attendu au baccalauréat en philosophie) :

Le monde est conçu habituellement comme quelque chose qui est extérieure à ma représentation.

La représentation se produirait à l’intérieur de nous et le monde serait à l’extérieur. Mais cette approche est naïve. Tout d’abord l’image que nous formons n’est pas celle de l’objet mais de l’objet tel que nous le percevons. Le soleil ou l’arbre perçu ne sont jamais le soleil réel ou l’arbre réel mais l’image qui se forme sur notre rétine.

Si nous avions les yeux avec d’autres propriétés nous les percevrions autrement. Un daltonien ne perçoit pas par exemple la différence entre le rouge et le vert car son œil ne détecte pas la différence entre le vert et le rouge.
Mais à vrai dire en disant tout ceci nous restons encore en train de regarder le monde d’un point de vue indirect. C’est en étudiant la vision biologique d’un objet par l’œil et son interprétation que nous affirmons tout ceci. Nous sommes placés du point de vue d’un tiers observant une personne qui regarde. Prenons directement notre point de vue et nous observerons quelque chose comme ceci si nous regardons d’un œil :

Ernst Mach quand il a dessiné ceci veut insister sur notre point de vue immédiat. L’œil qui voit ceci est-il un œil de chair, s’agit-il de l’interprétation de l’image par notre cerveau qui suscite cela ? La donnée immédiate de la conscience est que comme le dit Schopenhauer « le monde est ma représentation ». Mach est d’ailleurs un lecteur de Schopenhauer comme le montre l’index des auteurs cités de son ouvrage Analyse des sensations dont ce dessin est tiré. Ainsi je vois des phénomènes mais je ne puis affirmer que je perçois le réel en soi. Le soleil ou l’arbre que je vois dans cet œil unique en première personne sont des objets pour un sujet au premier plan du champ de vision mais rien n’indique que le sujet et l’objet existent en dehors du champ de vision. Si on considère les perceptions liées au toucher, rien n’indique que la main du sujet qui touche l’objet terre ainsi que l’objet terre existent en dehors du champ de champ des perceptions tactiles. Généralisons à tous les sens, rien ne montre que le sujet et l’objet n’existent en dehors du champ de perception. Le monde qui comprend le sujet que je suis et les objets qui se présentent à lui est donc ma représentation. Il y a certes une représentation à partir de ce qui est perçu : la science est une représentation des objets du monde. Mais ici la démarche philosophique s’intéresse à la représentation immédiate à travers laquelle se présentent les phénomènes que sont le sujet en particulier et l’objet en général.

Pour tout être vivant, de même, « le monde est une représentation ».

Nous pouvons estimer du point de vue scientifique que l’abeille ne voit pas comme nous les couleurs. Elles perçoit les Ultraviolet que nous ne percevons pas. Mais dès lors l’image précédente qui essaie de nous représenter ceci est fausse. L’abeille perçoit quelque chose que nous ne percevons pas. L’image précédente concerne notre perception : elle traduit dans le champ de notre perception celle qu’a l’abeille. Toutefois cette hétérogénéité du type de représentation entre nous et les animaux n’empêche pas que pour eux le monde est donc une représentation. Prendre conscience de l’incommensurabilité de nos représentations du monde n’en souligne que plus le fait que le monde est notre représentation pour nous comme pour les animaux. L’incommensurabilité concerne la sensation perçue non le fond de la représentation que nous partageons avec tous les êtres vivants.

Au début de ce texte, à côté de cette condition commune qu’est la représentation, Schopenhauer caractérise la spécificité de notre représentation humaine vis-à-vis des représentations des autres animaux : nous sommes capables d’une conscience réfléchie abstraite. Nous faisons partie des rares animaux capables de prendre un point de vue extérieur à nous-même. Nous savons reconnaître à quoi nous ressemblons d’un point de vue extérieur, nous nous reconnaissons donc dans un miroir. Nous savons passer du point de vue du sujet au point de vue de l’objet en ce qui nous concerne nous-même. Nous pouvons être un sujet relaxé physiquement puis considérer notre corps comme un objet qui a un bouton ou un autre dysfonctionnement. Et cette capacité de réflexion va plus loin car elle peut être abstraite. La pensée de soi peut s’abstraire du corps qu’on est et c’est du point de vue de cette pensée abstraite qu’on parlera du corps qu’on a. C’est cette pensée abstraite qui nous permet par analogie de considérer que pour les êtres vivants le monde est leur représentation. L’homme est donc le seul être vivant que nous sachions capable d’une démarche philosophique. Là est l’incommensurabilité de la représentation humaine. A vrai dire l’animal a souvent une connaissance acquise du monde des objets. La ruse du renard par exemple tient à cette capacité de tirer une expérience de faits. La science est une extension de cette capacité de tirer par expérience une connaissance du monde des objets. Avec un mode de connaissance réfléchi abstrait, la science est capable d’expliquer les phénomènes comme aucun autre animal n’a pu le faire. Mais du point de vue du savoir que le monde est ma représentation et donc que le sujet et l’objet qui y paraissent ne sont pas la réalité, la connaissance réfléchie abstraite s’avère un saut incommensurable dans la connaissance. La connaissance philosophique transcende la connaissance la plus poussée du monde des objets.

Dans ce passage, par ailleurs, Schopenhauer introduit sa propre conception de la notion d’intuition a priori héritée de Kant. Il évoque les notions de principe de raison et les formes a priori de la représentation que sont pour lui le tempes, l’espace et la causalité.

(à suivre)

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