Les échanges sont-ils seulement utilitaires ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

 IV - AU-DELA DES ECHANGES UTILITAIRES LA GENEROSITE CREATRICE DU SURHOMME.

Un homme qui agirait d’abord dans le sens d’une évolution consciente de la conscience sortirait peut-être des cycles mécaniques des échanges utilitaires où la bestialité régne toujours. A quoi ressemblerait-il ? Ce serait donc un surhomme. Pour Nietzsche dans Ainsi parlait Zaratoustra le surhomme se caractériserait par une générosité créatrice. Mais le vocabulaire de la puissance et donc de la force que Nietzsche utilise pour parler du surhomme semble en faire un être encore prisonnier d’un égocentrisme magnifié.
Satprem (penseur Français mort en avril 2007), un disciple du penseur indien Aurobindo, dans son livre La Genèse du surhomme, en propose une description ainsi que des voies de réalisation. P.178- 199, il écrit :

« Chaque passage à un équilibre supérieur est d’abord un déséquilibre et une corruption générale du vieil équilibre. Ces apprentis surhommes, qui ne se connaissent pas eux-mêmes, se rencontreront donc plus probablement parmi les éléments hétérodoxes de la société, les "bons à rien". soi-disant, les bâtards, les récalcitrants de la prison générale, les révoltés d’on ne sait quoi sinon qu’ils n’en veulent plus ; ce sont les nouveaux croisés d’aucune croisade, les partisans sans parti, les "contre" tellement contre qu’ils ne veulent même plus des contre ni des pour, qu’ils veulent tout autre chose, sans plus, sans moins, sans offensive ni défensive, sans noir, sans bien, sans oui, sans non, complètement autre chose et complètement en dehors de toutes les pirouettes et retournements de la Mécanique qui voudrait encore les attraper dans les filets de ses négations comme dans les filets de ses affirmations. Ou bien, à l’autre extrémité du spectre, ces apprentis surhommes se rencontreront peut-être parmi ceux qui ont parcouru le long chemin du mental, ses labyrinthes, sa ronde sans fin, ses réponses qui ne répondent à rien, qui lèvent une autre question et une autre encore, ses solutions qui ne solutionnent rien, et toute sa peine en rond - sa futilité tout d’un coup, au bout de la route, après un millier de questions et un millier de triomphes toujours ruinés, ce petit cri au bout, d’un homme devant rien, qui soudain se retrouve comme un enfant désarmé, comme si tous ces jours et ces ans et ce labeur n’avaient jamais été, comme s’il ne s’était rien passé, pas une seconde de vraie pendant trente ans ! Alors, ceux-là aussi se mettent en route. Là aussi il y a une faille pour le Possible.

Mais les conditions mêmes de l’arrachement au vieil ordre risquent de falsifier pendant longtemps la quête du nouvel ordre. Et d’abord, cet ordre n’existe pas : il est à faire. C’est tout un monde à inventer. Et l’aspirant surhomme - ou disons, simplement, l’aspirant à "autre chose" - doit se mettre devant une première évidence : la loi de la liberté est une loi exigeante, infiniment plus exigeante que toutes les lois imposées par la Mécanique. Ce n’est pas une glissade dans n’importe quoi mais un arrachement méthodique à un millier de petits esclavages, ce n’est pas un abandon de tout mais, au contraire, une prise en charge de tout puisque nous ne voulons plus être pris en charge par qui que ce soit ni quoi que ce soit. C’est un suprême apprentissage de la responsabilité - celle d’être soi, qui finalement est d’être tout. Ce n’est pas une fuite, mais une conquête ; pas une grande vacance de la Mécanique mais une grande Aventure dans l’inconnu de l’homme. Et tout ce qui risque d’entraver cette suprême liberté, à n’importe quel niveau et sous n’importe quel visage, doit être combattu aussi farouchement que les policiers et les législateurs du vieux monde. Nous ne quittons pas l’esclavage du vieil ordre pour tomber dans le pire esclavage de nous-mêmes - dans l’esclavage d’une drogue, l’esclavage d’un parti, l’esclavage d’une religion ou d’une autre, d’une secte ou d’une autre, d’une bulle dorée ou blanche ; nous voulons cette seule liberté qui est de sourire à tout et d’être léger partout, semblable dans la nudité comme dans l’apparat, dans une prison comme dans un palais, dans le vide comme dans le plein -et tout est plein parce que nous brûlons d’une seule petite flamme qui possède tout pour toujours. [...]

Nous avons été tellement mécanisés, extériorisés, projetés en dehors de nous-mêmes par notre habitude de dépendre d’une mécanique ou d’une autre, que notre premier réflexe est toujours de chercher le moyen extérieur, c’est-à-dire l’artifice, parce que tous les moyens extérieurs sont des artifices, c’est-à-dire le vieux mensonge. Nous serons donc tentés de répandre l’idée, l’Entreprise, par les moyens publicitaires que nous connaissons tous, bref de réunir le plus grand nombre d’adhérents au nouvel espoir - qui deviendra vite une nouvelle religion. Ici, il convient de citer Sri Aurobindo et de faire entrer positivement et énergiquement dans toutes les têtes, sa déclaration catégorique : « je ne crois pas en la propagande, sauf pour la politique et les produits pharmaceutiques. Mais pour le travail sérieux, c’est un poison. Cela signifie un coup de publicité ou la célébrité ; or, les célébrités ou les coups publicitaires épuisent ce qu’ils portent sur la crête de leur vague et l’abandonnent sans vie, brisé sur les rivages de nulle part. Ou cela veut dire un "mouvement". Un mouvement, dans le cas d’un travail comme le mien, signifie la fondation d’une école ou d’une secte, ou quelque autre damné non-sens. Cela veut dire des centaines ou des milliers de gens inutiles qui viennent se mettre de la partie et corrompre le travail ou le réduire à une farce pompeuse d’où la Vérité qui commençait à descendre se retire dans le secret et le silence. C’est ce qui est arrivé aux "religions", et c’est la raison de leur faillite » [Sri Aurobindo, On Himself, p. 350]. Certes, tous les hommes, en définitive, la terre entière est de la partie surhumaine, mais le b-a ba de la nouvelle conscience, son principe-clef, est la diversité dans l’Unité ; et vouloir enfermer d’avance le surhomme dans un cadre tout fait, un milieu privilégié, un lieu qui se dise unique et plus éclairé que les autres, c’est retomber dans la vieille farce et bouffir une fois de plus le vieil ego humain. [...]

Ceux qui savent un peu, qui devinent, qui commencent à percevoir la grande Vague de Vérité, ne tomberont donc pas dans le piège du "recrutement surhumain". La terre est inégalement préparée, les hommes sont spirituellement inégaux en dépit de toutes nos protestations démocratiques bien qu’ils soient essentiellement égaux et vastes en le grand Moi, et un seul corps aux millions de faces -, ils ne sont pas tous devenus la grandeur qu’ils sont : ils sont en route, et les uns traînent, d’autres semblent aller plus vite, mais les détours de ceux-là font aussi partie de la grande géographie de notre indivisible domaine, leur retard ou le frein qu’ils semblent appliquer à notre mouvement , font partie de la rondeur de perfection à laquelle nous tendons et nous contraignent à une plus vaste minutie de vérité. Ceux-là aussi y vont, par leur chemin, et qu’est-ce qui est en dehors du chemin, finalement, puisque tout est le Chemin ? [...]

Ils sont dix ou vingt, ou cinquante peut-être, ici ou là, sous cette latitude ou une autre, qui veulent labourer un coin de terre plus véridique, labourer un coin d’homme pour faire pousser en eux-mêmes un être plus vrai, faire peut-être ensemble un laboratoire du surhomme, poser une première pierre de la Cité de la Vérité sur la terre. Ils ne savent pas, ils ne savent rien, sinon qu’ils ont besoin d’autre chose et qu’il existe une Loi d’Harmonie, un merveilleux "quelque chose" du Futur qui demande à s’incarner. Et ils veulent trouver les conditions de cette incarnation) se prêter à l’épreuve, livrer leur substance à cette expérience dans le vif. Ils ne savent rien, sinon que tout doit être autre : dans les cœurs, dans les gestes, dans la matière et la culture de cette matière. Ils ne cherchent pas à faire une nouvelle civilisation, mais un autre homme [...]. Ils ne sont plus d’un pays, plus d’une famille, d’une religion ou d’un parti : ils ont pris le parti d’eux-mêmes, qui n’est le parti d’aucun autre, et pourtant le parti du monde parce que, ce qui devient vrai en un point, devient vrai pour tout le monde et rejoint tout le monde ; ils sont d’une famille à inventer, d’un pays qui n’est pas encore né. Ils ne cherchent pas à redresser les autres ni personne, à déverser sur le monde des charités glorifiantes, à soigner les pauvres et les lépreux : ils cherchent à guérir en eux-mêmes la grande pauvreté de la petitesse, l’elfe gris de la misère intime, à conquérir sur eux-mêmes une seule petite parcelle de vrai, un seul petit rayon d’harmonie, car, si cette Maladie est guérie dans notre propre cœur ou dans quelques cœurs, le monde s’en trouvera plus léger, et, par notre clarté, la Loi de Vérité entrera mieux dans la matière et rayonnera autour spontanément. [...]

Il n’y a pas, jamais de "problèmes matériels", il y a seulement des problèmes intérieurs. Et si la Vérité n’y est pas, même les millions pourriront sur place. C’est une fabuleuse expérience de toutes les minutes, une mise à l’épreuve de la Vérité, et, plus merveilleusement encore, une mise à l’épreuve du pouvoir de la Vérité. Il apprend pas à pas à découvrir l’efficacité de la Vérité, la suprême efficacité d’une petite seconde claire - il entre dans un monde de petites merveilles continues. Il apprend à avoir confiance en la Vérité, comme si tous ces coups, ces ratages, ces querelles, cette confusion, le conduisaient savamment, patiemment, mais impitoyablement, à prendre l’attitude juste, découvrir le vrai ressort, le regard vrai, le cri de vérité qui renverse les murs et fait éclater tous les possibles dans l’impossible chaos. C’est une transmutation accélérée et comme multipliée par les résistances de chacun autant que par ses bonnes volontés - comme si, en vérité, et les résistances et les bonnes volontés, le bien autant que le mal, devaient se changer en autre chose, une autre volonté, une volonté-vision de Vérité qui à chaque instant décide du geste et du fait. C’est la seule loi de la Cité de l’Avenir, son seul gouvernement : une vision claire qui s’accorde à l’harmonie totale et qui traduit spontanément en actes la Vérité perçue. Les faussaires sont automatiquement éliminés, par la pression même de la Force de Vérité, refoulés, comme le poisson, par excès d’oxygène. [...] Ce qui se décide là-bas avec des mitrailleuses, des guérillas ou des hauts-faits, se décide ici avec de sordides détails et une invisible guérilla du mensonge. Mais une seule victoire sur un petit égoïsme humain est plus lourde de conséquences pour la terre que le remaniement de toutes les frontières de l’Asie, car cette frontière-là et cet égoïsme-là sont le barbelé originel qui divise le monde.

Aussi bien, l’apprenti surhomme pourra-t-il commencer sa bataille très tôt, non seulement en lui-même mais dans ses enfants, et non seulement à la naissance de l’enfant mais dès sa conception. [...]

L’enfant de cette Cité naîtra avec une flamme, il naîtra consciemment, volontairement, sans avoir à défaire des millénaires d’animalité ou des abîmes de préjugés ; on ne lui dira pas à chaque instant qu’il doit gagner sa vie, parce que personne ne gagnera sa vie dans la Cité de l’Avenir, personne n’aura d’argent : on la vivra au service de la Vérité, chacun selon ses capacités et son art, et on n’y gagnera que de la joie ; on ne lui répétera pas sur tous les tons qu’il faut ou ne faut pas : on lui montrera seulement la tristesse instantanée de ne pas écouter la petite note juste ; on ne le harcèlera pas avec l’idée du métier à découvrir, de la réussite à faire, de la victoire sur autrui, du premier de classe et du dernier de classe, parce que personne ne réussit ni n’échoue dans la Cité de l’Avenir, personne ne fait un métier, personne ne triomphe des autres : on fait le seul métier d’une petite note claire qui éclaircit tout, fait tout pour nous, dirige tout pour nous, réunit tout dans son harmonie tranquille, et réussit la seule réussite d’être en accord avec soi-même et avec tout ; on ne lui apprendra pas à dépendre d’un maître, dépendre d’un livre, dépendre d’une machine, mais à se fier à cette petite flamme dedans, cette petite coulée joyeuse qui guide les pas, amène la découverte, fait trébucher par hasard sur l’expérience et vous livre la connaissance comme en se jouant, et il apprendra à cultiver les pouvoirs de son corps comme d’autres aujourd’hui cultivent le pouvoir des boutons de machine ; on n’enfermera pas ses facultés dans un moule de vision et de compréhension tout fait : on encouragera sa vision qui n’est pas des yeux, sa compréhension qui n’est pas des livres, ses rêves des autres mondes qui préparent celui de demain, ses communications directes et ses intuitions immédiates, ses sens subtils ; et si l’on se sert encore de machines dans la Cité de l’Avenir, on lui dira que ce sont des béquilles provisoires en attendant de trouver dans notre propre cœur la source du Pouvoir pur qui transmuera un jour cette matière comme nous transmuons la feuille blanche, d’un coup de crayon, en une jolie prairie. On lui apprendra le Regard, le vrai regard qui peut, le regard qui crée, le regard qui change tout - on lui apprendra à pouvoir par lui-même et à croire en son propre pouvoir de vérité, et que plus on est pur et clair, en harmonie avec la Loi, plus la matière obéit à la Vérité. Et au lieu d’entrer dans une prison, l’enfant entrera dans un monde ouvert où tout est possible -et où tout est effectivement possible, car il n’est d’impossibilité que celle que nous croyons. Et finalement, l’enfant grandira dans une atmosphère d’unité naturelle où il n’y aura pas de "toi", "moi", il "tien", "mien", où on ne lui aura pas appris à chaque instant à mettre des écrans et des barrières mentales, mais à être consciemment ce qu’il est inconsciemment depuis toujours : à se prolonger dans tout ce qui est, dans tout ce qui vit, à sentir dans tout ce qui sent, comprendre par une même respiration profonde, par un silence qui porte tout, à reconnaître partout la même petite flamme, à aimer partout la même petite coulée claire, et à être moi partout sous un millier de visages et dans un millier de musiques qui sont une seule musique. »

Explication : Si les enjeux de nos d’échanges évoluent, à l’évidence nos sociétés seront déstabilisées. Mais cette déstabilisation ne ressemblera pas à celles du passé humain qui consistèrent essentiellement à des explorations de la conscience mentale humaine. Les déséquilibres sociaux dus à un progrès ou à une récession sont compréhensibles mentalement s’ils restent confinés à des changements de mentalité. Pour Satprem la crise qui se dessine au XXe siècle n’est pas seulement une crise morale et spirituelle, ni seulement une crise sociale et économique, ni encore une crise écologique : il s’agit selon lui d’une crise évolutive.

Il est vrai que ce que nous connaissons des bouleversements évolutifs du passé s’accompagne la plupart du temps au moins de trois facteurs qui sont ici réunis :

  • Un bouleversement climatique ;
  • Une disparition de nombreuses espèces qui ébranle les écosystèmes et mettent à l’épreuve la biodiversité ;
  • Un ensemble de mutations biologiques conséquentes qui entraînent l’émergence d’une nouvelle forme de conscience qui implique de nouvelles formes d’échanges dans la nature. Un échange entre deux consciences capables d’émotions n’est pas de la même nature que des échanges fondés sur des pulsions et des instincts.

Les pollutions diverses qui couvrent la plupart des lieux de vie humain obligent nos cellules à des mutations : Jean Claude Ameisen ou Elisabeth Sahtouris deux biologistes ont démontré que les évolutions génétiques n’avaient pas seulement lieu au moment de la reproduction sexuelle mais qu’elles étaient accélérées par des stress organiques lors du renouvellement cellulaire interne aux organes. La prolifération de molécules issues de nos propres manipulations chimiques que n’avait jamais rencontrées aucun être vivant auparavant n’a peut-être jamais autant stimulé ce mécanisme. Mais l’homme s’il considère attentivement le fait qu’une évolution biologique positive est aussi une évolution de la conscience elle-même peut peut-être devenir le premier vivant à être conscient de sa propre évolution de conscience. Car même si un homme connaissait la biologie verrait-il chez l’homme en voie de devenir un surhomme une quelconque nouveauté organique vue que l’organisation cellulaire resterait certainement l’organisation de base et surtout comprendrait-il la nouveauté de conscience qui caractériserait cette évolution s’il n’était pas lui-même sur son chemin ? Notre chien a des émotions et une intelligence qui déjà préfigure notre conscience mentale mais nos abstractions conceptuelles lui échappent.

Satprem pense que les êtres humains qui entreront consciemment dans le mouvement du saut évolutif en cours seront au moins de deux types :

  • Ceux qui seront foncièrement insatisfaits de tous les échanges sociaux mais qui comprendront qu’il ne s’agit pas d’être contre, comme si le premier être capable de conscience mentale conceptuelle avait voulu se débarrasser de ses congénères incapables de concepts abstraits…
  • Ceux qui seront aller au bout de l’expérience de conscience mentale et qui par leurs expériences intellectuelles et spirituelles diverses commençaient à sentir que ce sont les limitations de la conscience mentale qu’il s’agit maintenant de dépasser.

Le rebelle et l’individu de grande culture sont donc deux spécimens tout à fait indiqués pour en venir à diagnostiquer qu’il s’agit bien d’une évolution de la conscience qui est en jeu. Cette prise de conscience elle-même ne consistera pas en une compréhension intellectuelle ou du moins ce ne sera une compréhension intellectuelle superficielle. Soudain tous les faits jusque dans les détails de la vie quotidienne se mettent à briller de cette couleur-là : c’est bien une évolution de la conscience qui est en cours, une évolution consciente de la conscience ! Ce sera comme une inspiration non pas localisée au niveau d’un unique problème mental comme il en arrive à tous les hommes talentueux dans un domaine, ce sera une coulée de petites inspirations au niveau de tous les aspects existentiels. Ce ne seront pas des inspirations issues d’une réflexion intellectuelle sur toutes les dimensions de l’existence comme celles d’un philosophe au sens usuel mais une inspiration au cœur même des situations existentielles : ce sera un sens renouvelé du moment opportun, qu’en grec on appelait kairos.
Ainsi un tel homme n’aurait plus un rapport centralement utilitaire aux êtres, aux choses et aux événements. Car chaque être, chaque chose, chaque événement rencontrés lui révéleraient quelque chose de cette nouvelle conscience. Soit ces rencontres soulignerait ce qui fait obstruction à cette nouvelle conscience au sein de celui qui la recherche, soit elles approfondiraient le changement de regard de la conscience sur ce qui apparaît en elle-même.
Cette approche des rencontres mettra de plus en plus clairement en lumière ce que nous avons commencé à souligner intellectuellement au sujet de l’évolution : elle met en jeu trois dimensions connexes de l’Être. Elle est perpétuelle transcendance des relations et donc des échanges mêmes les plus harmonieuses entre individualisation et universalisation. Certes dans la nature l’évolution s’est toujours appuyé sur des harmonies entre individus et collectifs pour individualiser de nouveaux êtres et susciter donc de nouveaux collectifs car comme le remarque Ken Wilber dans Une brève histoire de tout les harmonies entre individus et collectif sont souvent les éléments de base des évolutions à venir. Si les échanges entre individus humains et l’ensemble de l’humanité ne se stabilisent pas il est peu probable que le surhomme puisse se faire. Cependant il n’est pas dit que c’est précisément les nouveaux plans qui stabilisent et rendent plus parfaits ceux qui précèdent. Mais à vrai dire si on peut retenir de Ken Wilber ces arguments pour les étapes précédentes de l’évolution, dans le cas de l’être humain, elle semble comme mettre en jeu les équilibres précédents. Par ailleurs si on prend un point de vue plus absolu, toute évolution reste une évolution du seul Être qui soit, toute évolution met en jeu une Unité dans la diversité : comment pourrait-on alors figer l’évolution même dans des nécessités incontournables ?
Pour Satprem, c’est quelque chose de l’Être, son futur qui attire vers lui le présent qu’il EST aussi dans sa diversité même de manifestation et c’est quelque chose en chaque point de sa manifestation qui aspire à un futur qu’il EST déjà dans sa dimension non manifestée. De fait le retour de la conscience de l’Être sur elle-même dans l’évolution ou la manifestation n’exclut pas tout l’univers soit aspiré vers plus de conscience. Si l’homme a pour vocation de devenir une conscience individualisée de l’évolution du cosmos, il a pour vocation de devenir conscient de l’Être, la conscience de plus en plus individualisée de l’Être dans son universalité même. L’évolution de l’Être n’est donc pas seulement, comme le suggèrent malgré les dénégations de Ken Wilber ses quatre quadrants, une ascension laissant inconscient le socle à partir duquel elle se déploie à savoir nos cellules, notre matérialité. L’évolution de l’Être peut être une descente de la conscience dans ce qui demeure subconscient hormis par quelques aperçus fugitifs, du dehors et toujours indirects de nos technologies.
Si Satprem voit juste, cela signifie que toutes nos technologies restent une puissance limitée au regard mental. Toute technique, toute norme, toute habitude qui ne sont que mentales forment les limites de la conscience au-delà de laquelle l’Être en nous aspire à évoluer.
Pour Satprem le niveau mental de la conscience doit devenir un instrument de la conscience surmentale du surhomme qui s’éloignera de plus en plus de l’humanité qu’on connaît aujourd’hui. Il est vrai qu’un homme raffiné sait jouer de ses émotions pour servir ses idées mentales et donc l’instrumentation du mental par une conscience supérieure n’est pas impensable. Il y a dans la conscience vitale une forme d’intelligence mais que seule la connexion au mental éclaire, il y aurait dans le mental des divisions, des paradoxes et tentatives de synthèses jamais satisfaisantes qu’une conscience surmentale éclairerait comme pluralités poétiques de langues et de niveaux de langue, comme pluralités de logiques et rationnelles d’une Poésie et d’une Logique de l’infini (cf. notre leçon Y a-t-il une vérité en dehors de l’expérience ?).

Mais à ce niveau il faut évoquer une autre forme d’échange centrale dans l’évolution d’après Satprem : la relation entre le principe d’individualisation individué en nous et qui nous lie à une dimension individuelle de l’Être lui-même. Satprem en parle comme d’une flamme qui en grandissant, en s’approfondissant nous relie à l’Être dans sa transcendance, à l’Être dans son universalité manifestée et enfin à l’Être dans ses individualisations. Cette flamme d’individualisation nous relie donc selon Satprem et à la suite d’Aurobindo à toutes les flammes d’individualisations. Pour Satprem et Aurobindo ce principe d’invidualisation serait individualisé dès avant les origines spatio-temporelles de l’évolution de l’univers. Cette Unité-diversité dès l’origine aurait cherché à s’incarner et aurait accompagné le développement de formes spatio-temporelles de plus en plus aptes à traduire sa présence et sa conscience. De ce point de vue le mental même s’il peut représenter une forteresse s’opposant souvent à la pression évolutive serait par ses capacités d’individualisation en mesure de laisser émerger la présence de cette Unité-diversité individualisé dès l’aube de l’évolution. De nombreuses philosophies antiques dont celles de Socrate et de Platon parlaient de métempsychose et les pensées orientales évoquent souvent une réincarnation : nous aurions avec l’approche de Satprem et de Sri Aurobindo une compréhension encore plus profonde de ce que ces pensées essayaient d’exprimer. Ce serait simplement l’Être s’individualisant par vagues successives dans son auto-manifestation qui retrouverait les problématiques, parfois même des réminiscences de ses essais précédents. Mais à un certain niveau un individu se rappelant la vie d’un autre ne se rappellerait pas forcément d’une vie antérieure, seule la flamme du principe d’individualisation aurait toujours été là et aurait grandi de vie en vie.
En parlant des enfants des surhommes, Satprem part donc de ce point de vue. Ces enfants auraient grâce à leurs parents la chance d’avoir une éducation ou plutôt une non é – ducation (puisque éduquer signifie conduire hors de alors qu’ici il s’agit de veiller à ce que l’enfant ne perde pas le sens de sa profondeur individuelle) qui leur permette d’acquérir une identité mentale leur donnant accès à cette flamme qu’ils sont. Accéder au pouvoir de l’évolution consciente de la conscience signifierait simplement en premier lieu être conscient de notre individualité authentique c’est-à-dire de cette flamme individuelle d’Être puis en deuxième lieu de l’universaliser en reconnaissant son propre fond d’Être dans un déjà là que ce soit au-delà du mental ou dans ce qui nous était jusque là subconscient. Ceci constitue une dimension que Ken Wilber considère à peine comme nous l’avons déjà vu en survolant ses conceptions psychologiques dans notre leçon sur L’inconscient, psychanalyse et autres thérapies.
Quoi qu’il en soit, Satprem nous donne dans la droite ligne de notre réflexion centrée sur la nature des modes d’échanges en jeu dans l’évolution une perspective possible inédite : l’évolution et tous les niveaux d’échanges des plus bestiaux au plus raffinés selon nous ne sont au final qu’un jeu de regards changeants de l’Être sur lui-même.
Quelqu’un qui s’approcherait de ce regard verrait de plus en plus de joie jouant avec elle-même c’est-à-dire une forme d’Amour Absolu. D’où les appels de Satprem après ceux de Sri Aurobindo à vraiment développer une spiritualité axée sur la joie et la découverte de la joie derrière toute apparence de souffrances. Un sacrifice qui ne comporte que de la souffrance n’aura pas pour eux de sens spirituel : un tel sacrifice ne vient pas de notre flamme intérieure qui ne meure jamais en donnant sa vie pour ceux qu’elle aime. La lutte pour la vie quand elle reste confinée à la douleur de ceux qui s’entredévorent manque d’âme mais si cela est vécue par cette flamme qui veut ainsi accélérer l’évolution cette lutte pour la vie s’avère un jeu pour une dimension d’Être qui n’est jamais identifiée au corps qui dévore ou se fait dévorer.
Enfin de ce point de vue il devient évident qu’il n’est plus besoin de valeur d’échange mentale comme l’argent, car ce qui s’échange concerne la vigueur et la croissance de nos flammes intérieures.

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