Les échanges sont-ils seulement utilitaires ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

 III. Y A-T-IL UNE UTILITE DU SACRIFICE POUR LES ECHANGES SOCIAUX ?

A - DE LA LUTTE POUR LA VIE AU SACRIFICE.

La conception d’une lutte pour la vie n’explique pas semble-t-il tous les phénomènes de la nature. Pourquoi certains individus se sacrifient-ils pour en sauver d’autres ? On a opposé à Darwin ces sociétés animales fondées sur la coopération des individus. Les fourmis et d’autres insectes sociaux travaillent pour une reine qui seule se reproduit. Si chaque individu lutte pour la vie et la propagation de ses génes comment expliquer ce phénomène ? En fait imaginons un groupe d’animaux d’une même famille, ils ont de nombreux génes en commun, si certains animaux de cette famille sacrifient la propagation de leurs propres gènes, leur dévotion pour qu’un autre propage ses propres gènes n’est pas totalement désinteressé car il impliquera la propagation des génes communs.

Richard Dawkins dans Le gène égoïste élabore aussi l’idée que dans le cas des êtres humains, ce ne sont pas tant des gènes qui évoluent que des valeurs culturelles, des visions de l’univers, etc. Ils appellent l’équivalent culturel des gènes des mèmes. Dans ce cas on peut comprendre que des êtres humains se sacrifient non pour des gens de la même famille mais pour propager leur mème. La morale a certainement pris de l’importance dès lors qu’au nom du respect de l’autre certains ont donné leur vie. La liberté ou la mort est un slogan significatif de cet esprit de sacrifice au nom d’une valeur. La reconnaissance d’une valeur n’est jamais aussi forte que quand on est prêt à se sacrifier pour elle. Le martyr chrétien n’était pas suicidaire et nihiliste, il s’agissait de mourrir pour sa foi, de se sacrifier pour ses valeurs. Des valeurs de communion sont peut-être davantage propagées par le martyr qui pose la question du massacre vain de l’innocence et de la sainteté que par des croisades, des conversions économiques, etc. Le martyr est un gage d’authenticité où la liberté de ceux qui le commettent est respectée mais interrogée. L’Evangile décrivant la passion du Christ montre l’efficacité du martyr dès lors qu’un romain participant à la crucifixion de Jésus-Christ et voyant avec quelle foi et authenticité il affronte sa passion, reconnaît la sainteté du Christ.

Se sacrifier pour les générations futures fût l’une des valeurs du libéralisme économique commençant. Hegel (philosophe allemand du XIXe siécle) dans sa dialectique du maître et de l’esclave montre comment dans la lutte pour la reconnaissance celui qui est prêt à donner sa vie pour être reconnui l’emporte mais aussi comment celui qui a préféré rester en vie au prix d’une reconnaissance de sa valeur va la retrouver par le travail. L’obscur par son travail va devenir indispensable au maître qui va devoir dès lors lui rendre une part de reconnaissance. Hegel participe ici au mouvement que nous avons décrit précédemment où la concurrence commerciale s’est substituer à la concurrence guerrière puisqu’il explique la victoire du sacrifice de sa vie au travail sur le sacrifice à la guerre ou même le martyr. Les chrétiens évangélistes d’ailleurs s’inscrivent souvent dans cette ligne car pour eux le témoignage de l’enrichissement par le travail est tout autant efficace que celui par le martyr sinon plus. On se sacrifie au travail pour s’enrichir et mieux servir son Dieu : le dollar, la monnaie américaine a inscrit sur ses billets la formule « In God we trust », c’est-à-dire en Dieu nous avons foi. La richesse est le gage du progrès, même si mon sacrifice au travail ne m’enrichit pas il enrichira mes enfants et petis-enfants. Les sacrifiés de l’économie aujourd’hui doivent escompter que l’enrichissement de certains à court terme signifiera l’enrichissement de tous à long terme. Un riche pour s’enrichir davantage ne peut appauvrir les autres qui dès lors se tournerait vers une économie parallèle. L’argent du plus riche n’a de pouvoir tant que les plus pauvres s’enrichiront en enrichissant par là-même les plus riches. Si le niveau de vie des plus pauvres augmentent en même temps que celui de toute la société, les ventes et les affaires du plus riche gonfleront et il pourra s’enrichir davantage.

B - LES LIMITES DU SACRIFICE.

Cependant le christianisme selon René Girard peut mettre en lumière une certaine fausseté du principe de sacrifice d’un innocent au bénéfice de la société entière. La passion du Christ montre un innocent qui est crucifié pour satisfaire le peuple. « Vaut qu’un seul meure », dit un grand prêtre dans les Evangiles. Le martyr ici n’est pas juste un témoignage en faveur de n’importe quelle valeur. Précisément d’après René Girard ce martyr veut déconstruire tout raisonnement sacrificiel. Premièrement le Christ montre qu’il ne désire pas ce martyr contrairement à ces soi-disant chrétiens qui ont tout fait pour l’imiter, à Getsémani il prie en disant : « Père écarte de moi cette coupe ». Deuxièmement toute société qui valorise le sacrifice montre son manque de conscience, dans la bouche de Jésus-Christ on entend : « Père pardonne leur ils ne savent pas ce qu’ils font ». Au fond les évangélistes américains et nombre de chrétiens catholiques ou orthodoxes déforment selon le chrétien René Girard le message fondamental de la passion du Christ qui se veut antisacrificiel.
Rien ne justifie que j’accepte d’être sacrifié économiquement au nom de la santé financière de mon entreprise en espérant que mon sacrifice compensé par quelques aides sociales profite un jour à mes enfants. Même si l’emploi que je perds est donné suite à une délocalisation à un travailleur au salaire moins élevé mais qui relativement à sa situation économique d’avant connaîtra ainsi une amélioration de son niveau de vie, l’attitude des dirigeants de cette entreprise n’en reste pas moins représentative d’une société encore sacrificielle. Certes on ne sacrifie plus une vie mais un travail et un revenu pour au fond s’enrichir davantage. La mondialisation montre un accroissement des richesses humaines planétaires mais montre un creusement des différences de revenus de plus en plus préoccupant. Quelques uns ont des fortunes immenses acquises en sacrifiant les emplois des pays riches ou en menaçant de le faire, car ainsi ils contraignent les gens de se sacrifier à des travaux de plus en plus exigeants et mal rémunérés. Cette situation génère en Occident et dans les pays en développement une population de plus en plus larges de travailleurs pauvres (respectivement au niveau de vie de leur pays) qui sont parfois prêts à tous les erremements politiques pour que leur situation change : à la logique sacrificielle économique répondent alors des logiques sacrificielles xénophobes, terroristes.

C - RESPONSABILITE CONTRE BESTIALITE.

Un principe de responsabilité selon Hans jonas nous enjoint au-delà de la règle d’or d’agir de telle sorte que nos actes ne nuisent pas aux possibilités d’existence des générations futures. Ce capitalisme mondialisé sacrifie bien trop souvent notre avenir écologique : des ressources énergétiques non renouvelables permettent mieux une exploitation financière que des énergies renouvelables dont les particuliers peuvent se doter aux-mêmes de la production. Or ces énergies non renouvelables sont nuisibles. La logique sacrificielle ici touche de toute façon à sa fin soit en précipitant l’humanité dans une série de catastrophes dont elle n’a pas idée soit par ce que le sursaut spirituel se fera.

La passion de Jésus-Christ là encore nous apprend quelque chose sur la logique sacrificielle : l’argent en est un moteur. Judas l’a sacrifié pour de l’argent. Jésus-Christ nous demande explicitement de choisir Dieu ou l’argent. Sans adhérer exclusivement au christianisme, nous pouvons retenir qu’il semblerait pour le moins affligeant que le sommet de l’évolution soit la recherche d’argent.

Celui qui use de la valeur d’échange qu’est l’argent face à la crise écologique ne peut plus se permettre de perdre de vue la valeur d’usage à laquelle elle correspond. Un homme qui aurait une quantité énorme d’argent au beau milieu d’un désert sans eau potable et nourriture le saurait tout de suite. Aristote qui reconnaît de nets avantages à l’argent comme valeur d’échange par rapport au système du troc mais il rappelle la légende du roi Midas qui souhaita changer en or tout ce qu’il touchait et en mourut de faim. Il serait dommage que notre façon d’user de l’argent nous conduise à une telle situation en ne développant pas davantage une économie de développement durable.

Mais comme le suggère Raoul Vaneigem dans son livre au titre suggestif, Pour l’abolition de la société marchande, pour une société vivante, une telle métamorphose de l’économie en économie durable et de qualité restera insuffisante pour mettre au centre le besoin créateur de l’être humain et non quelques pulsions animales déguisées sous la forme de l’appropriation. Toutefois la bestialité a des griffes bien acérées et elle n’est pas tapie qu’en l’autre ! Pour Raoul Vaneigem les opposants au capitalisme qu’on voit piller ses temples, user de débauche de violences défendent sans s’en apercevoir les mêmes valeurs que leurs ennemis. Ils sont prisonniers des mêmes pulsions.

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