Les échanges sont-ils seulement utilitaires ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

 II. LA LUTTE INDIVIDUELLE POUR LA VIE EST-ELLE UN MODE D’ECHANGE UTILE A L’EVOLUTION ?

A - L’EVOLUTION NE PRIVILEGIE-T-ELLE QUE LA LUTTE POUR LA VIE ?

Darwin quand il explique que l’évolution des espèces vivantes est le produit des hasards de la naissance et des nécessités du milieu.
Mais il introduit un autre facteur la lutte pour la vie. Chaque vivant lutte pour sa vie et cela explique pourquoi les vivants les moins adaptés d’une espèce au milieu disparaissent. Au sein d’une même espèce un vivant luttant pour la vie n’apporte pas d’aide aux moins adaptés et surtout semble éviter leur reproduction. Cette lutte pour la vie explique pourquoi les plus inadaptés disparaissent. Mais cette lutte pour la vie accentue aussi le poids de la nécessité du milieu, tout avantage d’une espèce devient une contrainte évolutive pour les autres espèces. Les esquisses d’oeil des premiers animaux a certainement contraint tous les animaux à évoluer en conséquence. Il semble que la réponse au problème de l’oeil dans la théorie de Darwin soit des cellules photosensibles qui peu à peu sous la pression de la lutte pour la vie où l’un dévore l’autre forment l’oeil.
Si la théorie de Darwin est juste, il y a en l’homme certainement des comportements qui traduisent encore la lutte pour la vie : à l’évidence la violence est de ceux-là. Ainsi dans nos échanges la recherche de ce qui nous est le plus utile expliquerait que malgré les moeurs et moralité les individus essaient toujours de considérer avant tout leurs avantages dans l’échange. Les moeurs et la moralité sont d’ailleurs utiles dans la mesure où ils limitent les effets néfastes de la concurrence et de la violence des autres dans la lutte pour la vie. C’est la lutte pour la vie elle-même qui fonderait la morale. Ce schéma de base se retrouve chez Hobbes (Philosophe anglais, XVIIe siècle) pour qui l’état de nature est un état de guerre de tous contre tous mais pour qui l’association politique consiste précisément à assurer la sécurité entre tous en abandonnant la violence légitime au seul souverain. Mais toute approche morale utilitariste n’empêche pas que à l’occasion la sauvagerie de la lutte pour la vie où le congénère peut devenir une proie reprenne le dessus. Pour Hannah Arendt par exemple plus la violence est présente dans un Etat moins sa légimité est forte.
Une lutte pour la vie qui au cours de l’évolution devient de plus en plus réfléchie conduit donc à une forme de pensée utiltariste qui seule rend compte de la nature de la plupart de nos échanges. Nos échanges sociaux sont la plupart du temps des relations d’utilité.

B - LE SAGE SE SUFFIT-IL A LUI-MEME ? AUTARCIE ET INDIVIDUALISME.

Toutefois la tradition philosophique montre un attachement et une fascination pour l’autarcie. Le bonheur est défini dans l’antiquité par les philosophes stoïciens comme ataraxie autarcique, c’est-à-dire comme bonheur de se contenter de soi-même. A vrai dire un homme seul face à la nature a des ressources d’adaptation qu’aucun autre animal ne possède. Par ses outils, le feu, ses pièges, son sens de la situation, un homme seul aguerri peut survivre mieux qu’aucune être espèce sauf évidemment en cas de catastrophe naturel comme le rappelle rousseau.
L’autarcie, la faculté de se suffire à soi-même permettrait à l’homme d’échapper à la lutte pour la vie. Pour Rousseau à l’état de nature l’homme autarcique n’a pas des échanges essentiellement utilitaires avec ses semblables. Selon lui les deux sentiments de l’homme autarcique à l’état de nature seraient l’amour de l’autre sexe qui assure la constitution d’une famille temporaire et aussi le sentiment de pitié.
L’homme est un être capable de perfectibilité grâce à sa conscience spécifique donc il ressent beaucoup moins la pression évolutive comme une lutte aveugle pour la vie où manger le congénère est comme une forme d’amour de la vie pour elle-même.
Son adaptabilité l’oblige moins à sacrifier ses propres congénères les moins adaptés. On a donc vu au fil du temps de façon symptomatique l’image du handicapé se modifier culturellement. Aujourd’hui où la technologie compense de plus en plus nos déficiences biologiques, l’inadapté d’hier a de plus en plus de chance de pouvoir recouvrer l’équivalent de ses facultés manquantes. A vrai dire le malade et l’handicapé sont dans notre évolution un marqueur de nos progrès car pour nous la lutte pour la vie signifie aujourd’hui la victoire sur la maladie, le handicap voire le vieillissement. La lutte pour la vie s’est transformée maintenant aussi en une lutte pour l’autonomie.
L’utilitarisme qui est selon nous la version humanisée de la lutte pour la vie devient aussi chez l’homme une lutte pour l’autarcie ou l’autonomie sociale qui au fond abolissent la nature concurentielle de l’échange ainsi que la lutte pour la vie.
L’autarcie philosophique où le sage veut se suffire à lui-même se retrouve donc au niveau de l’individualisme contemporain qui d’ailleurs souvent aujourd’hui redécouvre la pertinence des spiritualités de l’autarcie en vue de trouver un bonheur en dehors de l’échange. Souvent on condamne l’individualisme comme une forme exagérée d’égocentrisme mais une société hiérarchisée de part en part montre-t-elle moins d’égoîsme ? Servir l’égoïsme national est-ce moins égoïste que de servir la liberté et la dignité des individus ? En fait la plupart de ceux qui critique l’individualisme contemporain le font au nom d’une forme plus ou moins subtile d’égocentrisme collectif. Il faudrait plutôt voir que l’individualisme de sagesse antique comme celle du stoïcisme implique un sens universel du collectif humain. Les stoïciens se présentaient comme des citoyens du monde au service de son harmonie.

Mais au niveau politique si nous voulons amener l’individualisme à une telle sagesse, nous devons lui ôter les moyens de rendre son penchant égocentrique nuisible. Selon nous, certaines de ces nuisances de l’individualisme ont été aperçus par Tocqueville. Dans de la démocratie en Amérique il montre que l’individualisme peut conduire à un pouvoir paternaliste dont on attend qu’il agisse seul et soit seul responsable de tout, ce paternalisme exprimera et incarnera une tendance tyrannique des majorités démocratiques. Face à la montée de la violence dans une société démocratique l’erreur serait d’opter pour un tel système, car comme Arendt l’a diagnostiqué, une société démocratique qui confond le pouvoir et l’autorité devient tyrannique. Au contraire plus le pouvoir est partagé, plus une société se démocratise moins elle aura besoin d’avoir recours à la violence. Quelle est la source première des violences dans nos sociétés ? L’argent, la possibilité d’acquérir des revenus en étant intégré dans le monde du travail. Mais le monde économique n’est-il pas un bastion d’une lutte pour la vie ? N’est-ce pas un bastion de la concurrence qui forcément induit de la frustration individuelle ?

Si nous voulons sortir l’individualisme contemporain de son impasse, il nous faut mettre fin aux frustrations économiques qui conduisent à la violence et risquent de produire un despotisme démocratique :

  • On peut intervenir sur les discriminations à l’embauche, au logement, on peut compenser davantage les difficultés éducatives ;
  • On peut leur faire découvrir pour qu’ils sachent légitimer leurs revendications sociales des voies d’action excluant les violences aux personnes ;
  • On peut réactualiser par exemple les dimensions spirituelles des cultures propres à ces personnes, on peut les initier aux spiritualités antiques de l’autarcie et promouvoir des valeurs autres que celles de l’enrichissement.

Mais à vrai dire il est symptomatique que des idées comme celle d’un revenu minimum d’existence ou d’un droit à la survie au lieu de gagner sa vie ne soient pas acceptées, nos sociétés sont encore bien loin de développer une culture individualiste promouvant la possibilité d’une parfaite autarcie individuelle qui nous libèrerait définitivement de toute la sauvagerie de la lutte pour la vie sur le plan économique. Grâce à la technique, pourtant nous pourrions sous peu être à la fois solidaires face aux catastrophes naturelles sans perdre notre possible autarcie ataraxique consacré enfin par un droit à la survie accordé à tous.

C - LA TENSION EVOLUTIVE ENTRE INDIVIDUALISME ET COLLECTIVISME.

Cependant pouvons-nous nous contenter d’une solidarité se limitant à l’entretien d’un système économique assurant notre subsistance et le reste du temps rester sans rien échanger les uns avec les autres ? Ne sommes-nous pas habités par un élan créateur d’échanges ? Pouvons-nous nous contenter d’une vie sans échange ? La lutte pour la vie au cours de l’évolution change de visages. Dans la chaîne du vivant les animaux les plus primitifs s’entredévorent même entre congénères mais avec l’homme la lutte pour la vie ne se révèle-telle pas sous sa version utilitariste la plus raffinée comme un amour réfléchi de l’évolution de l’univers pour lui-même ? L’évolution de l’univers à travers l’évolution du vivant ne cherche-t-elle pas alors à concilier en l’homme une autarcie et solidarité inventives ? Individualisme et universalisme ne sont-ils pas deux mouvements fondamentaux de l’évolution de l’univers qui maintenant semble chercher un équilibre en l’homme ? Nos échanges forment notre type de vie collective mais aussi les conditions d’une authentique individualisation de chacun d’entre nous. Si on regarde l’évolution de l’univers on peut voir ces échanges qui nourrissent à chaque fois qu’ils s’équilibrent des harmonies entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Le schéma de ken Wilber suivant est très explicite :

Les deux dimensions de cette tensions évolutives ont été pensées au moins depuis l’antiquité. Partout la spiritualité comprise comme quête d’un bonheur autarcique avait trouvé de forts échos : philosophies grecques, bouddhisme, taoïsme et réinterprétation de l’hindouisme avec Shankara et d’autres. Pour eux tous l’individu humain pouvait réaliser qu’il était une manifestation du divin en tant qu’individu. En Egypte entre autres une spiritualité collectiviste avait pris son essor. D’avatar en avatar en occident elle a pris le visage du christianisme pour qui la vocation de l’homme est de contribuer à une communion de personnes divinisées. Cette spiritualité comme spiritualité mettant en valeur la personne a contribué a formé le libéralisme politique, les droits de l’homme qui forme la base de l’individualisme et comme spiritualité mettant en valeur la communion elle a contribué à la conception des pensées communistes du XIXe siècle mais surtout de l’anarchisme pour qui une solidarité collectiviste peut s’appuyer sur l’individualisme.

D - TRANSITION :

Ce n’est pas évident qu’une telle utopie où les évolutions collectives et individuelles seraient enfin harmonieuses soit réaliste. Est-ce trop d’optimisme ? Le communisme a échoué, l’individualisme libéral semble régné aujourd’hui. Ces mouvements de balancier de l’histoire récente en Occcident peuvent-ils nous rapprocher de ce moment où cet idéal soit réalisable ? Si ces deux dimensions sont deux dimensions de l’évolution de l’Être, si ce sont deux réalités ontologiques alors l’humanité ne peut manquer de les incarner surtout qu’elle semble en présenter des prises de conscience de plus en plus précises.

Cependant notons qu’une société humaine qui n’aura pas atteint un certain stade d’évolution technoscientifique dans son organisation même restera habitée par les sauvageries de la lutte pour la vie. Selon nous le stade où nous nous rapprocherons d’une telle utopie rêvée sera lorsque le devoir de gagner sa vie sera aboli.
D’autre part depuis une cinquantaine d’année l’humanité est doté des moyens technologiques suffisants pour s’autodétruire qui l’oblige à ne plus recourir à la guerre comme solution à ses conflits. La concurrence risquant d’être funeste par les moyens de la guerre, elle s’est déplacée du côté d’une concurrence commerciale moins funeste. Les grandes puissances guerrières d’hier comme l’Allemagne, le Japon, la France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, etc. sont devenues des puissances commerciales. Peu à peu les intérêts des sociétés capitalistes n’ont plus coîncidé avec les intérêts nationaux, elles se sont internationalisées et si les organisations politiques veulent les contrôler face aux problèmes écologiques, à des ingérences néfastes dans les pays les plus pauvres, elles devront aussi s’internationaliser à un niveau supérieur...

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