Raison et croyance - Est-ce un progrès de ne plus croire ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

EST-CE UN PROGRES DE NE PLUS CROIRE ?

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  I. INTRODUCTION PROBLEMATIQUE.

Pour l’homme de raison rien ne vaut une certitude rationnelle mais pour l’homme de foi sensé le progrès ne consisterait plus à croire mais à voir. Ceci dit l’homme de foi intransigeant affirmera qu’il faut croire pour voir ou plus subtilement il encouragera à croire sans voir. « Heureux qui croit sans avoir vu », fait-on dire dans la Bible à Jésus-Christ soi-disant ressucité d’entre les morts. L’homme de raison voit là de la crédulité mais à vrai dire d’où lui vient sa confiance irraisonnée en la raison ? A force de croire qu’il est exempt de croyance, le rationaliste n’est-il pas toujours un rien dogmatique comme le religieux ?

  II. Le progrès de la raison est d’acquérir des certitudes indubitables.

Pour Descartes dans le Discours de la méthode la recherche de la vérité exige de soustraire notre bon sens à toutes les autorités. La morale elle-même n’est suivie que provisoirement tant que la recherche de vérité ne l’a pas établie. Pour tout héritier de Descartes une certitude rationnelle est une évidence ou un ensemble d’évidences liées par déductions qui ne peut être mis en doute. Est rationnel ce qui est indubitable donc le progrès de la recherche de la vérité doit se traduire par un recul de la croyance. La démarche rationnelle semble donc s’opposer à une démarche religieuse qui exige la foi par delà le doute et la raison elle-même.

  III. Les croyances religieuses et rationnelles s’opposent à la création des valeurs.

Mais pouvons-nous prétendre à une quelconque certitude ? Tout ce qui apparaît dans notre conscience et contribue à la former ne peut-il pas être considéré comme illusoire ? Comment fonder une quelconque vérité si notre conscience elle-même et donc notre connaissance sont un jeu d’apparences ? Comment peut-on savoir si ce jeu correspond à une réalité ultime ou si ce jeu se prolonge à l’infini, une apparence se décomposant sans cesse en une multitude d’apparences sans qu’on puisse s’appuyer sur un fond ou un horizon ultime ? Notre connaissance et notre logique comme Nietzsche l’explique dans le Gai Savoir ne sont-elles pas des apparences adaptés à un certain niveau de ce monde d’apparences infinies ? Nous ne vivons donc que parmi des croyances qui justifient notre conduite : Nietzsche parle de valeurs. Il soupçonne les valeurs religieuses et scientifiques de dévaloriser la vie et d’affaiblir les forces vitales. La raison et la foi religieuse s’opposent toujours à la création de nouvelles valeurs : elles veulent toujours tout limiter à elles-mêmes.

  IV. Les efforts de rationalisation et la foi religieuse peuvent servir une évolution consciente de la conscience.

Cependant si nous valorisons la création de nouvelles valeurs, il n’en reste pas moins qu’il faut avoir foi en la vie. Nietzsche dénonce les religions qui dévalorisent la vie : le bouddhisme clame le refus du désir qui selon lui conduit à la souffrance, le christianisme parle d’une vallée de larmes et affirment que nos défauts de moralité, le péché s’enracinent dans le corps. Mais à vrai dire il y a là en l’état un simple conflit d’interprétation, un conflit culturel. Croire en la vie, en une dimension réjouissante et créatrice de la vie reste malgré tout un point de rapprochement de Nietzsche avec les religions et l’idée d’un progrès scientifique. Chacun souligne dans son interprétation de la vie un motif de la traverser. Les chrétiens affirment avec la Bible que jésus-Christ dit justement : « je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (in Evangile selon saint Jean). Je puis introduire de nouvelles valeurs et des esprits religieux ouverts au dialogue ne manqueront pas d’infléchir leurs interprétations : il y a des chrétiens postnietzschéens comme Paul Valadier par exemple. Toutefois en lisant Bergson, en observant l’évolution à sa suite, il ressort une différence nette entre créer de nouvelles interprétations du réel à l’aide de la science, de l’art voire de la pensée et faire évoluer les consciences elles-mêmes. La foi n’a d’intérêt tout comme la raison que si elles assouplissent notre esprit et notre coeur, que si elles y sèment une aspiration à plus de conscience. La raison et la foi trop souvent enferment la conscience dans une forteresse mentale. Ainsi Nietzsche est un critique de la rationnalité scientifique et de l’idéologie du progrès qui use du pouvoir critique de la raison elle-même. Et quand il dénonce la dévalorisation de la vie dans les interprétations religieuses, Nietzsche témoigne d’une forme de foi en la vie : dans le Gai savoir il explicite cette foi dans l’infini de la vie au regard de la foi dans un Dieu créateur infini.

  V. Conclusion - ouverture.

Augustin d’Hippone au Ve siècle ap JC disait : « il faut croire pour comprendre et comprendre pour croire ». Selon nous la foi en l’évolution de la conscience nourrit le sens rationnel de l’insatisfaction quant à ses limites actuelles ainsi que la vision de ce qui peut dépasser et faire grandir notre conscience actuelle. Mais surtout une telle foi peut aspirer tant et si bien à ce dépassement qu’elle reçoit l’inspiration qui fait évoluer la conscience. La foi et la raison peuvent servir selon nous une évolution de plus en plus consciente de la conscience alors que jusque là l’évolution de la conscience n’avait été semble-t-il que le fruit d’évolutions biologiques inconscientes.