Le discours décisif d’Averroès

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

  LE DISCOURS DECISIF

d’Averroès

  I - Introduction- Contexte.

 A - Contexte religieux et philosophique de notre lecture du Discours décisif.

Le texte sacré auquel se réfère les musulmans est le Coran. il aurait été révélé directement par l’ange Gabriel [Djibril] à Mohammed au VIIe siècle après Jésus-Christ. Cette révélation estime que la Bible chrétienne ou juive est un texte tronqué même si il fût aussi à l’origine de nature révélé.

Pour mémoire, rappelons que Bible signifie en grec bibliothèque. La Bible chrétienne reprend la Bible juive déjà composée de plusieurs livres à laquelle elle joint des textes que les juifs ont à un moment retiré de leur Bible et à laquelle elle ajoute des livres indépendants racontant l’histoire de Jésus Christ (les 4 Evangiles), l’histoire de ses premiers disciples (Les actes des apôtres), des lettres (de Paul, Pierre, Jacques, Jean et Jude) attribués aux premiers disciples de Jésus-Christ et enfin l’Apocalypse attribuée à Jean [en grec apocalypse signifie révélation et non fin du monde !]. Les chrétiens auront d’ailleurs de vifs débats pour fixer leur Bible : vraisemblablement le canon biblique se fixera au IIIe et IVe siècle après des débats sur la valeur de l’Apocalypse. Ce canon sera contesté concernant certains livres que les juifs eux-mêmes avaient fini par rejeter de leur Bible et certaines lettres de disciples de Jésus par les protestants au XVIe siècle. Aujourd’hui certains estiment que des versions de l’Evangile (Evangile = Bonne Nouvelle) de Jésus ont été rejetées alors qu’elles ont visiblement une valeur spirituelle parce que certains courants ont pris le pouvoir et ont souhaité éliminer toute trace des autres courants dans le choix même des textes qui composeraient la Bible chrétienne : des Evangiles dont les Evangiles de Thomas ou plus récemment de Judas ont été redécouverts et ils montrent qu’au Ier et IIe siècle après Jésus-Christ ont existé des courants chrétiens qui ont été combattus et pratiquement éliminés. Les historiens appellent ces courants chrétiens les gnostiques (du grec gnose qui signifie connaissance).

Certains juifs et chrétiens au début de l’islam verront non pas une nouvelle religion mais juste une nouvelle secte chrétienne parmi celles qui rejettent l’idée que Jésus est Dieu lui-même en personne qui s’est fait homme, est mort crucifié comme l’aurait été à l’époque un esclave et qu’il est ressuscité en triomphant de la mort au niveau du corps humain lui-même. Arius était un prêtre d’Egypte qui avait suscité parmi les chrétiens des tensions énormes à propos de la nature de Jésus-Christ en disant qu’il n’était qu’un homme même s’il était l’homme chargé de juger les vivants et les morts à la fin des temps et de détruire le mal et la mort au nom de Dieu. L’arianisme avait été vaincu au sein de l’empire romain par la conception chrétienne trinitaire qui affirme que Dieu est UN mais qu’il est trois personnes à savoir Jésus-Christ, le Père transcendant et l’Esprit Saint. Cette conception étrangement se rapprochait du paganisme qui quoiqu’on en dise a toujours défendu l’unité du divin et la pluralité des personnalités du divin bien qu’ici cette pluralité soit arbitrairement limitée à trois. Au cours du IV siècle après Jésus-Christ, l’arianisme avait été vaincu politiquement dans l’empire romain, la conception trinitaire était devenue religion d’Etat éliminant au passage la prépondérance politique du paganisme. Mais l’arianisme avait survécu autour de l’empire romain : théologiquement l’arianisme ne semblait-il pas plus évidemment monothéiste et fidèle à la partie juive de la Bible que l’interprétation trinitaire ? En Occident vers la fin du Ve siècle l’empire romain avait été détruit par des invasions de peuples dont la plupart des chefs étaient arianistes mais peu à peu la conception trinitaire anti-arianiste l’avait emporté. En orient, l’empire romain a survécu et même connu un regain de splendeur : on l’appellait l’empire byzantin et il a disparu seulement en 1453 lors de la prise de Constantinople par les ottomans (les turcs).

Au début du VIIe siècle on a vu surgir les conquérants Arabes et eux toléraient plus que les chrétiens trinitaires anti-arianistes les diverses interprétations monothéistes juives ou chrétiennes d’où peut-être en partie leur succès.

Mais il ne s’agissait pas seulement d’un arianisme renouvelé mais bien d’une nouvelle religion monothéiste car les paroles de l’Ange Gabriel recueillies par le prophète Mohammed s’affirmèrent comme une révélation de Dieu plus pure que celles de la Bible elle-même. Or le mouvement arianiste n’avait pas contesté jusque là la Bible elle-même. Les chrétiens arianistes et les chrétiens trinitaires étaient d’accord sur les textes de référence, ils n’avaient pas encore conscience de leur différence lorsqu’ils étaient unis au IIe et IIIe siècle contre ceux que les historiens appellent les chrétiens gnostiques et qui comme nous l’avons dit s’appuyaient entre autres sur les Evangiles de Thomas ou de Judas. Les Arianistes et les Trinitaires se querellaient juste sur l’interprétation à donner au corpus biblique qu’ils avaient définis comme textes réellement sacrés. Mahommed en affirmant qu’il transmettait une parole révélée venant directement de Dieu par l’entremise de son ange messager Gabriel affirmait détenir les paroles les plus sacrées sur lesquelles il valait mieux fonder son amour de Dieu [Allah].

Mais comme Harun Yahya, un musulman contemporain le rappelle à partir des paroles du Coran, ce que devraient être les rapports des musulmans avec les autres religions monothéistes (les gens du Livre c’est-à-dire de la Bible) est loin d’être une intolérance :

« Musulmans que nous sommes, aimons et respectons les Prophètes Moïse et Jésus (paix sur eux), nous savons qu’ils sont chéris et aimés de Dieu, et nous croyons également en tous Ses prophètes. De plus, nous respectons la croyance, les valeurs et les traditions juives [qui se réfèrent à Moïse] et chrétiennes [qui se réfèrent surtout à Jésus], parce que Dieu nous commande d’inviter les gens du Livre à "s’unir sur une base commune" :

Dis : "Ô gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n’adorions qu’Allah, sans rien Lui associer, et que nous ne prenions point les uns les autres pour seigneurs en dehors d’Allah." Puis, s’ils tournent le dos, dites : "Soyez témoins que nous, nous sommes soumis." (Coran, 3 : 64)

Les musulmans croient au Coran révélé au Prophète Mohammed (paix et bénédiction sur lui) comme ils croient aux livres révélés auparavant : les Pages d’Abraham (paix sur lui), la Torah révélé à Moïse (paix sur lui), le livre de Psaumes révélé à David (paix sur lui), et la Bible révélée à Jésus (paix sur lui). Cependant, à travers le temps ces livres ont subi des altérations et contiennent de ce fait deux types d’informations : exactes (la croyance en Dieu, la vertu, le Jour du Jugement, et le rejet de l’idolâtrie à titre d’exemple), ainsi que des informations inexactes. Des versets coraniques disent :

Il a fait descendre sur toi le Livre avec la vérité, confirmant les Livres descendus avant lui. Et Il fit descendre la Torah et l’Évangile auparavant, en tant que guide pour les gens. Et Il a fait descendre le Discernement. Ceux qui ne croient pas aux Révélations d’Allah auront, certes, un dur châtiment ! Et, Allah est puissant, détenteur du pouvoir de punir. (Coran, 3 : 3-4)

Nous avons fait descendre la Torah [la Torah est la première partie de la Bible juive et chrétienne dans laquelle est racontée la création de l’univers, de l’humanité et du peuple juif, puis la révélation d’une loi comprenant 613 commandements par l’intermédiaire de Moïse] dans laquelle il y a guide et lumière. C’est sur sa base que les prophètes qui se sont soumis à Allah, ainsi que les rabbins et les docteurs jugent les affaires des juifs. Car on leur a confié la garde du Livre d’Allah, et ils en sont les témoins. Ne craignez donc pas les gens, mais craignez-Moi. Et ne vendez pas Mes enseignements à vil prix. Et ceux qui ne jugent pas d’après ce qu’Allah a fait descendre, les voilà les mécréants. (Coran, 5 : 44)

Dieu déclare que les gens du Livre sont des croyants comme suit :

Mais ils ne sont pas tous pareils. Il est, parmi les gens du Livre, une communauté droite qui, aux heures de la nuit, récite les versets d’Allah en se prosternant. Ils croient en Allah et au Jour dernier, ordonnent le convenable, interdisent le blâmable et concourent aux bonnes œuvres. Ceux-là sont parmi les gens de bien. Et quelque bien qu’ils fassent, il ne leur sera pas dénié. Car Allah connaît bien les pieux. (Coran, 3:113-15)

Il y a certes, parmi les gens du Livre ceux qui croient en Allah et en ce qu’on a fait descendre vers vous et en ce qu’on a fait descendre vers eux. Ils sont humbles envers Allah, et ne vendent point les versets d’Allah à vil prix. Voilà ceux dont la récompense est auprès de leur Seigneur. En vérité, Allah est prompt à faire les comptes. (Coran, 3 : 199)

L’attitude d’un musulman envers les gens du Livre reflète l’existence parmi eux de véritables fidèles. Dieu seul connaît ce que contiennent les cœurs, et Il révèle que quelques juifs et chrétiens ont mérité Sa grâce et Sa satisfaction.

Il révèle aussi que pour toutes les nations Il a créé mode et législation. À travers l’histoire, Il a envoyé des prophètes aux gens pour les informer de Ses lois, de Ses commandements et de Ses interdictions. Tous les prophètes ont par-dessus tout invité leurs nations à croire en Dieu et à L’adorer et à respecter les règles qu’Il a établies pour l’humanité. En d’autres termes, toutes les vraies religions sont à l’origine basées sur l’unité de Dieu, et le travail acharné pour gagner Son contentement, Sa compassion et Son paradis. Toutes les nations sont supposées se plier complètement à la volonté de Dieu et faire de bonnes actions pour mériter Sa récompense :

Et sur toi (Mohammad) Nous avons fait descendre le Livre avec la vérité, pour confirmer le Livre qui était là avant lui et pour prévaloir sur lui. Juge donc parmi eux d’après ce qu’Allah a fait descendre. Ne suis pas leurs passions, loin de la vérité qui t’est venue. À chacun de vous Nous avons assigné une législation et un plan à suivre. Si Allah avait voulu, certes Il aurait fait de vous tous une seule communauté. Mais Il veut vous éprouver en ce qu’Il vous donne. Concurrencez donc dans les bonnes œuvres. C’est vers Allah qu’est votre retour à tous ; alors Il vous informera de ce en quoi vous divergiez. (Coran, 5 : 48) »

Enfin à propos des rapports entre l’islam et le judaïsme, tous les musulmans ne sont pas des arabes puisque l’Islam n’est pas la religion d’un peuple : les pakistanais par exemple ont seulement parfois des ancêtres arabes et malgré ce que pensent certains tous les maghrébins n’ont pas seulement des ancêtres arabes puisque ces derniers se sont installés au cours du VIIe siècle après Jésus Christ. On peut être musulman sans souhaiter une domination politique exclusive des arabes : ceci explique certainement en grande partie la première grande fracture au sein de l’islam entre les chiites et les sunnites. Les chiites ne sont pas des peuples arabes tandis que les sunnites furent souvent dirigés par des arabes ou des berbères revendiquant leur lien avec des arabes ou encore des voisins des peuples chiites qui comme les indiens pakistanais qui voulaient se rapprocher des arabes, etc. En ce qui concerne les arabes, Abraham avant d’avoir avec sa femme légitime son fils Isaac, ancêtre de tout le peuple hébreux aurait eu avec une esclave son fils Ismaël, ancêtre du peuple arabe. Hébreux et arabe (d’Arabie) aurait eu comme ancêtre Abraham. L’aîné serait Ismaël mais le cadet Isaac serait issu de la femme préférée d’Abraham. Les arabes et les juifs seraient donc deux peuples sémites et cousins.

Les conflits actuels semblent donc manquer de bon sens. Les occidentaux revendiquent tolérance et démocratie face aux peuples musulmans mais certains occidentaux chrétiens face à l’intolérance et au manque de démocratie des musulmans en profitent pour parler de croisade contre l’islam. Or si on regarde l’histoire les musulmans semblent avoir offert plus de tolérance que les chrétiens catholiques, protestants ou orthodoxes n’en ont offert quand des musulmans étaient sous leur juridiction politique. Cette tolérance musulmane est avérée jusqu’au XIXe siècle où peu à peu ces peuples ont été colonisés par les occidentaux. Bien qu’on puisse juger la tolérance musulmane perfectible puisque souvent les juifs et les chrétiens étaient confinés à certains quartiers, à certaines tâches ou puisque des taxes spécifiques leur étaient appliquées, il faut rappeler que l’occident n’a su esquisser un net dépassement de la tolérance religieuse musulmane qu’avec les révolutions américaines et française du XVIIIe siècle où par exemple Rabaut Saint-Etienne affirme qu’il faut plus qu’un droit à être "toléré" mais un droit à la liberté qui offre une véritable liberté religieuse.

En effet la tolérance relative des musulmans vis-à-vis des religions monothéistes s’est parfois réduite si bien que les juifs ont dû parfois s’expatrier. Mais surtout cette tolérance relative vis-à-vis des autres confessions monothéistes n’a pas empêché les musulmans de se déchirer entre eux dès que l’un ou l’autre avaient une interprétation divergente. Et surtout au moyen-âge devenir athée ou embrasser une autre religion restait pour un musulman passible de mort comme d’ailleurs chez les chrétiens et les juifs. En Europe occidentale des penseurs et des politiques ont voulu qu’on renonce à condamner à mort ceux qui se convertissaient à une autre religion après que les guerres de religions entre catholiques et protestants ont entraîné des massacres tels que l’humanité en avaient rarement vus jusqu’alors.

A vrai dire les propos même du Coran ou de la Bible sont très durs pour ceux qui ne sont pas monothéistes tels les païens. Or la religion hindoue qui comptera bientôt un milliard de personnes peut-elle être ainsi condamnée ? Les religions monothéistes par leur appel à la conversion ne sont-elles pas tentées de façon inhérente par la conquête et la violence d’où aujourd’hui l’affrontement des intégristes chrétiens américains et des intégristes musulmans. Peut-il y avoir un sens du dialogue authentique à partir du moment où on présuppose par définition avoir reçu la parole de Dieu lui-même qui contient seule la vérité intégrale ?

Lisant Averroès, la question est donc de savoir si les menaces que les religions révélées ou plutôt les institutions chargées de les représenter, font peser sur ceux qui osent réfléchir sont inhérentes ou non à ce type de religion.
Si on accepte l’anachronisme, un cas exemplaire qui peut venir à l’esprit est celui de Galilée au 17e siècle face à la religion catholique : la divergence n’était pas simplement une divergence théologique mais pour la première fois une nette divergence apparaissait entre science et théologie que la philosophie pouvait difficilement amoindrir. Cette divergence entre la science et la théologie allait faire naître l’athéisme occidental qui est un phénomène unique dans l’histoire humaine car jusqu’à ce moment l’humanité dans son histoire était toujours étroitement liée à des pratiques religieuses.

Harun Yahya, à côté de son appel à la tolérance entre monothéistes, est visiblement dans d’autres articles de son site internet un créationniste anti-darwinien or comme nous n’avons cessé de le répéter dans nos diverses leçons, on ne peut pas refuser le fait scientifique d’une évolution des espèces qui met en jeu aussi bien du hasard que de la nécessité si on l’examine du point de vue matériel. Tout croyant monothéiste doit aujourd’hui réinterpréter sa foi dans un sens compatible avec l’évolution des espèces s’il veut continuer à croire et à adhérer à une recherche de connaissances. La difficulté est que les croyants des religions révélées doivent alors renoncer au fait que seul leur texte sacré est pleinement sacré. Ils doivent reconnaître la fausseté du sens littéral de certains passages même s’ils peuvent continuer à y trouver un sens spirituel : on ne peut dans un esprit scientifique croire au sens littéral que Dieu [Allah] a fait le monde en 6 jours et s’est arrêté le septième (Coran VII, 52 et dans la Bible, livre de la Genèse, 2, 1-4).

Averroès peut-il dans sa démarche apporter des solutions pour un croyant monothéiste ? Peut-il permettre d’offrir au croyant monothéiste un espace pour accepter la science quelles que soient ses découvertes ? Du point de vue de celui qui n’embrasse aucune religion donne-t-il les moyens d’entrer en dialogue avec le croyant qui au nom de sa foi refuserait la démarche scientifique forcément matérialiste ? Car si nous sommes de plus en plus à mener une recherche spirituelle sans attache religieuse institutionnelle, il nous faudra bien dialoguer avec les religieux en s’appuyant sur le meilleur de leur croyance...