La conscience et la vie de Bergson

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

LA CONSCIENCE ET LA VIE de Bergson

Préambule :
Ce texte est à lier avec les notions suivantes au programme :
Le vivant, la morale, le bonheur, la liberté, etc.

  I - INTRODUCTION : Le contexte philosophique de la conférence.

En 1911, date où Bergson fait cette conférence, la science est matérialiste et déterministe. On pense que l’esprit humain est le produit du cerveau. On pense qu’on peut ramener tous les processus psychologiques, tous les processus du vivant à des mécanismes physico-chimiques. Le positivisme scientifique que Auguste Comte a développé au 19e siècle est dominant. Ce positivisme n’est pas à confondre avec la pensée positive qui affirme qu’il faut croire en des pensées optimistes pour qu’elles se réalisent. Le positivisme scientifique estime plutôt que l’explication scientifique supplante les visions du monde théologiques (religieuses) et les visions métaphysiques qui cherchent un pourquoi rationnel ou un sens aux processus. L’explication scientifique dit comment les choses se produisent en découvrant les lois et les mécanismes à l’oeuvre. Le pourquoi des choses ne sert finalement à rien car savoir comment les choses se produisent implique d’en maîtriser les processus grâce à des techniques.

Parmi les explications mécanistes du vivant, la conception darwinienne de l’évolution du vivant est une de celle que Bergson ici va examiner.

Cette conférence est liée à Huxley qui fût un propagateur des conceptions de Darwin et les approfondît.

Rappelons que pour Darwin l’évolution est le fruit du hasard et de la nécessité. Selon Darwin le modèle de sélection artificielle utilisé par les agriculteurs se retrouve dans le milieu naturel comme sélection naturelle. La sélection artificielle consiste par exemple si on cultive du blé à planter les grains de blé issus des épis les plus fournis en blé. Au fil du temps le blé aura un rendement de plus en plus élevé. Le blé à faible rendement disparaîtra. Darwin estime que la nature opère une telle sélection en favorisant la survie et la reproduction des individus les plus adaptés au milieu naturel dans lequel ils vivent. Sur une île où il y a essentiellement des noix, les oiseaux ont des petits qui ont des becs plus ou moins longs, plus ou moins épais. Un long bec est inadapté pour briser des noix. Sur une île où il y a essentiellement des noix, un bec court et épais est particulièrement adapté pour avoir accès à plus de nourriture que les autres. Ainsi les hasards reproductifs (ici la taille et la forme des becs) croisant les nécessités du milieu (ici une nourriture composée pour l’essentielle de noix) vont favoriser l’évolution du bec des oiseaux vers un bec court, épais et costaud. Ce sont de telles observations de Darwin aux îles Galapagos qui formeront la base de sa théorie de l’évolution. Ces observations sur les oiseaux de ces îles ont été d’ailleurs confirmées comme la revue La recherche, L’évolution, mai-juin 2007 le rappellent dans un article d’Elizabeth Pennisi, Le bec du pinson des Galapagos.

Pour de nombreux tenants de l’évolution fondée sur le modèle de Darwin, il n’y a pas de finalité de l’évolution des espèces même si les exigences du milieu imposent des directions. Souvent le vivant avait inspiré des approches finalistes à la suite d’Aristote qui évoque dès l’antiquité des causes finales. Avec le darwinisme, un matérialiste peut rejeter tout directionnalisme évolutif. L’homme n’est pas un être à part dans l’évolution, il n’en est pas le but qui n’est inscrit nulle part puisque la combinaison du hasard et de la nécessité ne rend son existence qu’accidentelle.

Bergson accepte le fait de l’évolution des espèces et reconnaît à juste titre la pertinence de l’approche darwinienne, bien qu’il cite à égalité la théorie de Lamarck qui est longtemps restée en France en concurrence avec celle de Darwin. Mais il va en montrer les limites. L’interprétation strictement matérialiste de l’évolution qui réduit tout à un jeu de hasard et de nécessité des organisations matérielles jusqu’à produire des organismes vivants puis la conscience humaine ne sera pas tant rejetée que réinterprétée d’un point de vue qui l’embrasse tout en montrant les limites d’une perspective qui s’y réduirait.

A vrai dire Bergson va montrer que l’évolution matérielle qu’on peut schématiser comme une adaptation au milieu produit par le biais du hasard et de la nécessité est un aspect sinon l’envers matériel d’une évolution de la conscience dans la matière vers toujours plus de conscience incarnée dans la matière. La philosophie peut développer cette vision de l’évolution qui pourra peut-être ouvrir la science à de nouveaux types de questionnement que le positivisme scientifique jugeait déplacés.

Comme Bergson malicieusement le dit à la fin de cette conférence, Auguste Comte lui-même, l’un des pères fondateurs du positivisme, du point de vue de la physique pensait que la connaissance de la composition chimique des astres lointains nous était interdite, mais la science a été au-delà de cette soi-disant barrière de la connaissance.
Ainsi, de même que la science par l’interaction à distance connaît la composition chimique des astres lointains, il est pensable pour Bergson que la science par le biais de l’interaction entre la matière et la conscience ait accès à une connaissance objective d’un aspect de la conscience totalement immatériel. La science objective rejoindrait alors sa vision philosophique pour l’essentiel intuitive qui voit dans l’évolution des espèces le produit d’un élan vital de la conscience à l’œuvre dans la matière pour y incarner de plus en plus de conscience.