Le travail - Pourquoi travailler ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

En cliquant ici on pourra consulter une version plus courte sur cette notion.

  III. Dans quelle mesure le travail est-il un devoir moral ?

1 – La valorisation morale du travail.

Kant, dans le Traité de pédagogie, trad. De J. Barni, écrit :

« Il est de la plus grande importance d’apprendre aux enfants à travailler. L’homme est le seul animal qui soit voué au travail. Il lui faut d’abord beaucoup de préparation pour en venir à jouir de ce qui est nécessaire à sa conservation. La question de savoir si le Ciel ne se serait pas montré beaucoup plus bienveillant à notre égard, en nous offrant toutes choses déjà préparées, de telle sorte que nous n’aurions plus besoin de travailler, cette question doit certainement être résolue négativement, car il faut à l’homme des occupations, même de celles qui supposent une certaine contrainte. Il est tout aussi faux de s’imaginer que, si Adam et Ève étaient restés dans le paradis, ils n’eussent fait autre chose que demeurer assis ensemble, chanter des chants pastoraux et contempler la beauté de la nature. L’oisiveté eût fait leur tourment tout aussi bien que celui des autres hommes.
Il faut que l’homme soit occupé de telle sorte que, tout rempli du but qu’il a devant les yeux, il ne se sente pas lui-même, et le meilleur repos pour lui est celui qui suit le travail. On doit donc accoutumer l’enfant à travailler. »

Explication :
La conception d’Emmanuel Kant s’oppose donc tout à fait à un droit à la paresse. Pour lui la paresse est un péché qui heureusement est sanctionné par l’ennui.
Il rappelle que l’homme est différent des autres animaux de fait même de sa nécessité de travailler. Un animal agit spontanément pour sa conservation tandis qu’un être humain doit apprendre à agir pour sa conservation. L’éducation consiste à lui transmettre par des représentations mentales un sens de l’effort en vue de sa propre conservation.
On remarque que son analyse s’oppose à la Genèse biblique où l’Éden, le paradis primitif est pensé comme une vie qui n’exige aucun effort pour gagner sa vie. Le devoir de gagner sa vie est un châtiment de Dieu pour un homme qui a voulu entrer dans la connaissance du bien et du mal. Kant estime pour sa part que si Adam et Eve n’avait pas été chassé du Paradis ils auraient travaillé confrontés qu’ils auraient été à l’ennui. L’ennui pour Kant est comme une malédiction.
Pour ne pas sentir l’ennui, le mieux est de ne pas se sentir soi-même : il faut que le moi soit tout entièrement consacré à un but, qu’il soit tout entier consacré à un effort qui le fait s’oublier soi-même. Pour Kant le meilleur repos n’est celui du paresseux qui bientôt s’ennuiera mais celui du travailleur qui a effectué sa tâche du mieux qu’il pouvait et doit regagner ses forces par le repos.
Pour Kant le simple plaisir d’exister ne peut être obtenu par la paresse. Kant nie donc que les cyniques antiques puissent avoir été heureux sans rien faire. D’ailleurs n’avaient-ils pas une intense activité philosophique ?
Selon lui il nous faut obliger les enfants à travailler tant qu’ils ne sont pas capables vraiment de s’y obligés eux-mêmes de façon autonomes, cette discipline, ce sens de l’effort est une condition nécessaire à leur bonheur même : sans sens de l’effort un enfant fera face à l’ennui, à la dépression.
Le chômage est donc dramatique car il ôte toute dignité morale. De ce point de vue, il faut plutôt un droit au travail plutôt qu’un droit à la paresse…

2 - Pourquoi une telle valorisation du travail dans une société postindustrielle où il se raréfie ?

Toutefois à notre époque, après le passage du néolithique à l’ère industrielle, le travail tel que le commun le conçoit semble de plus en plus se raréfier. Des sociétés qui n’ont jamais autant valoriser le travail que les nôtres n’ont paradoxalement pas assez de travail. Comment créer de nouveaux types de travaux ? Ne faudrait-il pas revenir sur la valorisation morale du travail telle qu’elle a été pensée au 18e et 19e siècle lors de la révolution industrielle et l’affiner ?
Nous pouvons constater que nous avons encore bien du mal à suivre Lafargue quand il dit :
« Parce que la classe ouvrière, avec sa bonne foi simpliste, s’est laissée endoctriner, parce que, avec son impétuosité native, elle s’est précipitée en aveugle dans le travail et l’abstinence, la classe capitaliste s’est trouvée condamnée à la paresse et à la jouissance forcée, à l’improductivité et à la surconsommation ».
La contradiction entre les désirs liés au travail et les désirs liés à la paresse semble claire. Lafargue avance alors deux idées : « il faut mater la passion extravagante des ouvriers pour le travail et les obliger à consommer les marchandises qu’ils produisent ».
Toutefois, aujourd’hui tout le monde est prêt à travailler davantage afin de gagner davantage d’argent pour pouvoir consommer davantage ; et cela même si consommer sans discernement menace les équilibres naturels.

Mais au lieu de lier nos revenus au seul travail, ne faudrait-il pas prendre au sérieux la raréfaction dans nos sociétés occidentales du travail dans les secteurs primaires (agriculture, pêches, etc.) et secondaires (productions industrielles) ? On a mécanisé, robotisé tant de tâches qui autrefois étaient celles des travailleurs. Certes on a externalisé certaines de nos productions en Asie et plus particulièrement en Chine parce que là-bas le coût du travail est encore rentable par rapport à l’investissement dans la robotisation des chaînes de production. Mais notre course à la production massive de produits dont la durée de vie est sciemment écourtée a-t-elle encore un sens ? Ne faudrait-il pas freiner la consommation des produits qui épuise la terre ? Les secteurs primaires et secondaires sont donc appelés à renoncer pour des raisons écologiques à un point de vue centré sur le gain financier.

Ainsi globalement les seuls secteurs qui peuvent encore susciter du travail et perpétuer la recherche de gains financiers sont liés à des industries technoscientifiques de pointe ou au secteur tertiaire (emplois de services divers). Mais là encore on peut s’interroger sur les possibilités à long terme de lier la valorisation du travail à la valorisation de l’enrichissement financier.

Les plus riches n’ont-ils pas tout intérêt même si leur intérêt s’exerce souvent de façon inconsciente à préserver les illusions de la valeur travail ? Si en Occident elle venait à péricliter, les citoyens occidentaux ne considéreraient-ils pas la richesse des plus riches comme devant être partagée pour enfin mettre fin à la tyrannie du travail rémunéré comme nécessité de gagner sa vie ? N’estimeraient-ils pas avoir tous droit à un revenu minimum d’existence ou à un droit de ne plus avoir à devoir gagner sa vie qui nécessiterait une redistribution des richesses ?
On arrive à convaincre les employés occidentaux d’abandonner de plus en plus leurs privilèges sociaux ainsi qu’à travailler plus pour résister à la concurrence de la mondialisation. Les salariés chinois sont plus corvéables à plus bas coûts, il est donc temps de travailler plus à moindre coût (social !) pour garder nos postes de travail ! Mais si nous voulons bien y réfléchir les travailleurs chinois et occidentaux qui se prêtent à ces logiques se rendent justes plus rentables que des machines qui pourraient travailler à leur place rendant par là injustifiée la distribution actuelle des richesses.
Certains diront que les nouvelles technologies sont plutôt créatrices d’emploi. Nous venons de connaître la révolution des télécommunications et de l’informatisation, il y a eu certes création de richesses depuis une vingtaine d’année comme le montre l’accroissement régulier du PNB (autour de 1% par an, ce qui implique un facteur multiplicatif quasi exponentiel des richesses sur une dizaine d’années !!!) mais il y a eu aussi précarisation croissante de l’emploi. Nous sommes pour la première fois dans une crise économique avec croissance de richesses : n’est-ce pas la conception que nous avons du travail et de l’enrichissement qui sont à revoir ?
Peut-être y aura-t-il de nouvelles révolutions industrielles comme celles des nanotechnologies ; cependant on peut douter des gains en terme d’emploi, et concernant ces futures industries, on peut légitimement craindre leurs dérapages écologiques bien plus menaçants pour notre avenir.
On développe aujourd’hui un secteur tertiaire où on invente de nouvelles activités de services qui à l’évidence profitent avant tout aux conforts des plus riches ou bien pire des activités qui conduisent à extorquer des abonnements à des personnes manipulables, à vendre des services qui s’avèrent des asservissements (il suffit de voir combien les banques prélève d’argent sur les comptes des particuliers au nom de soi-disant service…), etc.

Pourquoi ce système fondé sur la valorisation du travail rémunéré perdure ? Parce que le travail dans nos sociétés n’est pas tant associé à la transformation de la nature qu’au fait de gagner sa vie grâce à l’argent reçu en échange d’un travail. Au fond jusque dans les années 1960, certains espéraient que l’argent issu du travail n’aille plus en majorité aux mains du capitaliste, de l’actionnaire rentier. La plupart des critiques marxistes et socialistes de l’économie capitaliste ne songeaient pas à remettre en cause la valorisation sociale du travail rémunéré par l’entreprise. Les professions libérales, les artisans et autres travailleurs indépendants vivant en dehors de l’entreprise étaient considérés par les marxistes comme des petits-bourgeois ralentissant la prolétarisation sociale.
Aujourd’hui lorsque vous envisagez cette hypothèse d’un Revenu Minimum d’Existence ou du droit de ne plus avoir à gagner sa vie, beaucoup pensent que cela conduira au désordre social, à la paresse… Ceci ne conduirait pas à interdire de façon oppressive la recherche du gain à tout prix, ceux qui voudraient plus que ce que ce Revenu ou ce droit leur conférerait pourrait continuer à travailler pour gagner plus dans la mesure où ce travail ne nuirait pas à l’environnement. Mais ne pas être dépendant d’un travail rémunéré, ne conduira-t-il à l’élimination naturel de nombreux métiers qui consistent à tromper, à extorquer mais que ceux qui sont obligés de gagner leur vie sont contraints d’exercer ? Il existera toujours par ailleurs des gens passionnés par leur compétence et vue notre puissance technologique, ces quelques uns par leur seul travail créatif permettront de fournir de quoi manger, de quoi se loger et de quoi se vêtir… Et comme leur travail sera créatif il aura une qualité supérieure du point de vue écologique à ce que peut produire le travail dans l’économie contemporaine. Et on peut si ces passionnés ne suffisent pas imaginer une participation annualisée à des tâches en vue d’assurer nourriture, logement et habillement.