Le travail - Pourquoi travailler ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

  II. Le droit à la paresse. Des sociétés sans travail ?

1- Les activités des sociétés de chasseurs cueilleurs et les activités animales.

On dira volontiers qu’un homme travaille tandis que le dire d’un animal sauvage sera considéré comme un anthropomorphisme, c’est-à-dire une façon d’humaniser un être qui n’a pas d’humanité. Un animal quand il chasse ou il broute ne sera jamais pensé par nous comme étant au travail. Il a certes alors une activité qui suscite des efforts sur le plan corporel mais de telles activités ne mettent pas en jeu une conscience réfléchie de l’effort. Ce serait alors la transformation réfléchie de l’effort spontané du corps grâce à des techniques mais surtout la mise en œuvre d’une transformation du milieu de vie qui ferait de l’effort réfléchi humain un travail. Ce dernier critère concernant la transformation consciente du milieu serait d’ailleurs le plus caractéristique. En effet une société humaine de chasseurs cueilleurs est la plupart du temps considérée comme une société sans travail car au fond elle ne procède pas à une transformation de son milieu. Toutefois une telle société connaît des activités qui même si elles ne sont pas des travaux n’en restent pas moins des activités caractéristiques de notre humanité : l’art, la spiritualité, la guerre, etc. Une culture humaine pourrait être définie à la rigueur comme une culture sans travail dès lors que son activité technologique n’interviendrait pas fondamentalement pour modifier le milieu environnant. Mais à vrai dire dans sa façon d’assurer sa survie, tout être humain travaille car au sens strict il réfléchit son activité et s’efforce d’agir conformément à des représentations mentales. L’outil qui matérialise l’activité réfléchie et qui en soit modifie nos seules capacités biologiques qui caractérisent notre milieu de vie est toujours un outil issu d’un travail.

2 - Le retour à la nature (avec les Épicuriens et les Cyniques de l’antiquité).

a) - Le désir vain de travailler pour s’enrichir.

Les cyniques sont une école de philosophie qui prône le retour à la nature.
Pour eux, la civilisation est une maladie. L’homme est un animal malade qui a perdu ses instincts régulateurs, et au lieu de satisfaire ses seules pulsions ou désirs naturels, il crée des désirs artificiels qui au final le frustrent du bonheur naturel. Le travail fût l’effort tout d’abord de transformer le milieu dans lequel nous vivions : pourquoi transformer une condition qui nous faisait respecter immédiatement l’ordre de la nature ? Pourquoi abandonner la vertu du respect de l’ordre de la nature qui seule peut nous rendre heureux ? Et plus cette transformation de la nature fût rendue possible, plus on envisagea le travail de façon individualiste comme un moyen de gagner de l’argent, de gagner par cette monnaie d’échange des soi-disant plaisirs monnayables. Bien sûr on peut réserver le travail pénible à des esclaves ou des ouvriers mais même en ce cas un maître ou un entrepreneur devra diriger ses esclaves ou ses ouvriers. Le riche et le puissant restent donc esclaves du travail et de leur rupture avec la nature.

L’analyse Épicurienne pense que la vertu est d’abord l’effet d’une saine recherche du plaisir. Pour un être humain, il existe deux types de désirs d’après les Épicuriens : les désirs vains et les désirs naturels. Les animaux ont seulement des désirs naturels. Les désirs naturels sont eux-mêmes de deux sortes :

  • il y a les désirs naturels nécessaires : boire, manger, dormir, respirer, chercher le simple plaisir d’exister. Il faut ajouter à cette liste la philosophie qui peut nous libérer de la crainte.
  • il y a des désirs naturels non nécessaires : mets raffinés, amitié, sexualité.

Les cultures humaines créent des désirs artificiels que les cyniques ou les Épicuriens jugent vains : un chien ne désire pas un nouveau micro-onde et ne sera pas frustré s’il n’en a pas. Pour les cyniques et les Épicuriens, les désirs artificiels créent des frustrations car par exemple la course à la richesse et à la reconnaissance échouent très souvent. Mais même en cas de réussite, ces désirs artificiels induisent toujours une insécurité :

  • du jour au lendemain, on peut tout perdre ;
  • on ne peut pas savoir à partir de quel degré de richesse ou de quel degré de reconnaissance on peut être satisfait.
    Les désirs artificiels, culturels, ne semblent pas nous combler. Le travail est la plupart du temps lié à des désirs artificiels.

Selon les Épicuriens, les désirs naturels, une fois satisfaits, nous comblent plus aisément : quand j’ai soif, je bois de l’eau et je n’ai plus soif. Si j’avais ce seul désir en moi, une fois le plaisir lié à sa satisfaction éprouvé, je découvre sous-jacent un simple plaisir d’exister qui n’est plus troublé par un désir insatisfait. Je jouis simplement du fait de me sentir exister. Épicure parle d’un plaisir en repos qui succède au plaisir en mouvement d’avoir satisfait un désir naturel. Ainsi l’effort légitime pour avoir telle ou telle satisfaction naturelle doit rester relatif au repos, au simple plaisir d’être.

Les Cyniques lieront l’ataraxie moins à la recherche du plaisir naturel qu’à la recherche de la vertu qui sait se contenter du peu que lui laissent les circonstances. Ainsi pour le Cynique la vertu de pauvreté (à distinguer de la misère qui est subie et menace notre survie) peut seule nous faire renoncer aux mirages des désirs vains.

Les cultures humaines impliquent des conventions arbitraires que ne subissent pas les animaux. La société nous impose des apparences : politesse, tenue vestimentaire, soins corporels artificiels tels l’épilation, le maquillage, etc. La société nous imposent donc des efforts qui troublent le plaisir d’être en repos. En valorisant l’effort et le travail nos sociétés humaines nous obligent à manquer le simple plaisir d’exister (Épicure) ou le bonheur d’être content de peu (les Cyniques).

Les cyniques proposent de se débarrasser de tous ces désirs culturels, qui sont aussi accompagnés d’impératifs et d’obligations, qui n’ont aucune utilité pour apprécier d’être en vie maintenant. Le bonheur pour eux est de se contenter de soi-même quelles que soient les circonstances.

b) - Le bonheur de simplement exister n’est pas troublé par des activités dont les dimensions intellectuelles et émotionnelles nous libèrent d’une impression d’effort.

La grande illusion du travail est aujourd’hui liée à la recherche du bonheur à travers l’avoir et non l’être. Seul un travail relatif à l’être pourrait nous rendre heureux. Selon les Cyniques et les Épicuriens seuls des efforts en vue de la satisfaction de désirs naturels (Épicure) ou des efforts en vue de se contenter de soi-même (Les Cyniques) pourraient nous conduire au bonheur. L’épicurien reconnaît une certaine nécessité de transformer le milieu lorsqu’il cultive son jardin. Le cynique prônera un retour à la nature du type chasseurs-cueilleurs ou montrera aux hommes qu’on peut vivre naturellement en marge de sa société en mendiant ou en récupérant les restes comme le font les chiens.
Le rejet du travail humain par les cyniques allaient assez loin pour que voyant une fillette qui prenait de l’eau à la fontaine avec ses mains, Diogène le cynique se débarrasse de son gobelet.

Ainsi pour les Épicuriens le plaisir d’exister simplement en repos ou pour les Cyniques le contentement d’exister sans trouble sont plus profonds que tout plaisir en mouvement lié à un effort de réaliser ses désirs naturels. Car une fois ce plaisir en repos ou cet absence de trouble expérimentés plus aucun désir vain ne pourra nous distraire du simple plaisir ou contentement d’exister et même le sentiment de besoin impératif suscité par un désir naturel nécessaire voire la douleur physique n’effacera pas ce sentiment.

Plus généralement toutes les spiritualités ont toujours rappelé la nécessaire alternance de l’activité et du repos pour l’être humain : le divin et donc le bonheur sont très souvent paradoxalement conçus comme sens simultané de l’immobilité et de l’action, comme action sans effort, etc. ; l’alternance dans le temps du repos et de l’activité nous permet de ne pas perdre ces deux aspects de vue afin un jour de les reconnaître l’un dans l’autre. La grande découverte par exemple que l’on fait en s’obligeant au repos est notre dépendance à l’activité alors que quand on travaille on a souvent l’impression de lutter contre notre désir de repos que l’on prend pour de la paresse. Ceux qu’on dit paresseux ont rarement une expérience du plaisir en repos, ils sont la plupart animés par la recherche de plaisirs en mouvement : la plupart des paresseux font semblant de travailler espérant que leur peu de travail leur permettra de gagner de quoi satisfaire leurs désirs vains… Des paresseux authentiques nous seraient utiles pour rappeler le simple plaisir d’exister qui se découvre au repos. Spirituellement leur paresse militante qui assume la pauvreté qu’elle implique montre l’hypocrisie des travailleurs paresseux et la dépendance de la plupart des travailleurs aux désirs vains de la reconnaissance et de l’enrichissement.

Cependant si nous accordons un droit à la paresse authentique en tant qu’elle ramène au premier plan le simple plaisir d’exister, ne pouvons-nous pas défendre l’idéal paradoxal d’un bonheur d’une conscience en repos au cœur même de l’action ? Ce plaisir d’exister en repos ne nous permettrait-il pas d’éprouver de moins en moins le sentiment d’effort de plus en plus au cœur même de l’action ?
Dans notre leçon N’y a-t-il de bonheur qu’égocentrique ? nous avons montré que le bonheur pouvait s’accorder d’après les stoïciens à n’importe quel rôle social (y compris celui d’esclave !) à condition qu’il permette une action ressentie comme harmonieuse avec l’ensemble de l’univers. Une activité ressentie avec harmonie sur le plan intellectuel et le plan du sentiment ne coûte pas selon nous une impression d’effort sur ces plans et donc ne trouble pas le plaisir d’être. Il y a certainement un effort pour jouer son rôle seulement comme un rôle dans une pièce dont le scénario ne dépend pas de nous. L’effort consiste essentiellement à ne pas s’identifier à son rôle. Une activité dès lors qu’elle sera ressentie comme en harmonie avec l’ensemble de la scène où elle se joue ne rencontre aucune résistance et ne produit aucune souffrance intellectuelle et émotionnelle.

Le travail peut être interprété comme participation à l’harmonie du tout de la nature et de la culture qui en émerge y compris par sa transformation. La valeur spirituelle du travail est donc foncièrement liée à la participation de plus en plus consciente de l’homme à l’évolution de la nature et de la culture. Mais la valeur travail si elle doit servir la liberté créatrice doit-elle être imposée ? Un droit à la paresse ne doit-il pas être rendu légitime ?