Textes philosophiques expliqués 1.

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

 Descartes, extrait du Discours de la méthode sur le "je pense" :

« QUATRIEME PARTIE.
Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j’y ai faites ; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu’elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde : et toutefois, afin qu’on puisse juger si les fondements que j’ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d’en parler. J’avois dès longtemps remarqué que pour les moeurs il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étoient indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus : mais pourcequ’alors je désirois vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il falloit que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrois imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resteroit point après cela quelque chose en ma créance qui fut entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avoit aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginer ; et parce qu’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j’étois sujet a faillir autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avois prises auparavant pour démonstrations ; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étoient jamais entrées en l’esprit n’étoient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulois ainsi penser que tout étoit faux, il falloit nécessairement que moi qui le pensois fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité, -je pense, donc je suis-, étoit si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étoient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchois.
Puis, examinant avec attention ce que j’étois, et voyant que je pouvois feindre que je n’avois aucun corps, et qu’il n’y avoit aucun monde ni aucun lieu où je fusse ; mais que je ne pouvois pas feindre pour cela que je n’étois point ; et qu’au contraire de cela même que je pensois à douter de la vérité des autres choses, il suivoit très évidemment et très certainement que j’étois ; au lieu que si j’eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j’avois jamais imaginé eût été vrai, je n’avois aucune raison de croire que j’eusse été ; je connus de là que j’étois une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connoître que lui, et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisseroit pas d’être tout ce qu’elle est. Après cela je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être vraie et certaine ; car puisque je venois d’en trouver une que je savois être telle, je pensai que je devois aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu’il n’y a rien du tout en ceci,-je pense, donc je suis-, qui m’assure que je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que pour penser il faut être, je jugeai que je pouvois prendre pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies, mais qu’il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement. »

Explication :

Remarque 1 : Voir Remarque 1 dans l’explication précédente d’un extrait de la deuxième règle des Règles pour la direction de l’esprit.

Remarque 2 : Il faut évoquer pour mieux comprendre ce texte le scepticisme.
Quand on parle de conscience, chacun d’entre nous se sent conscient de soi, des autres et du monde. Des philosophes de l’Antiquité qui s’appellent Pyrrhon et son maître Anaxarque ont développés une philosophie où on ne peut pas savoir si ce dont on est conscient est réel ou illusoire, y compris soi-même. Ces deux philosophes ont voyagé avec Alexandre le Grand jusqu’en Inde. En Inde, ils ont été très impressionnés par les gymnosophistes (gym + sage). Aujourd’hui, nous savons que ces gymnosophistes sont des adeptes du yoga. Les deux futurs sceptiques ont assisté à l’auto-crémation (se brûler soi-même) d’un yogi pour qui tout est illusoire.
Comment peut-on se convaincre que tout ce qui est dans la conscience est illusoire ?
Thomas Nagel, un philosophe Américain contemporain, raconte une histoire :
Cette nuit, des extraterrestres, ou des savants fous, etc.… ont prélevé à chacun de nous leur cerveau. Ils ont mis tous nos cerveaux, dans une cuve spéciale, qui assure leur survie. On a fait des connections entre les neurones et un super ordinateur qui, ce matin, a reproduit la réalité. Quand notre cerveau se réveille, il envoie à certains neurones un message pour ouvrir les yeux. L’ordinateur lui donne des messages chimiques et électriques pour qu’il ait l’impression d’ouvrir ses yeux, mais aussi qu’il ait l’impression d’être dans son lit, dans sa chambre.
Qu’est-ce qui pourrait prouver qu’actuellement, notre cerveau n’est pas dans une cuve relié à un ordinateur ?
Dans le film Matrix, les réalisateurs essaient de traiter cette question. Cette hypothèse fictive nous parait un peu folle même si, techniquement, dans une trentaine d’années, certains pensent qu’elle sera réalisable. Nous avons tous l’expérience d’un état de conscience où on ne sait plus très bien faire la différence entre la réalité et l’illusion. Certains rêves mettent la conscience dans l’embarras de savoir où est la réalité, où est la fiction. Tchouang-Tseu raconte qu’il a rêvé qu’il était un papillon. Mais son rêve était si convaincant qu’à son réveil, il se demandait s’il n’était pas un papillon qui avait rêvé être un homme en train de rêver.

Cette deuxième approche montre donc que la réalité de nos états de conscience est loin d’être un fait. Notre vie émotionnelle, comme le montre la psychologie, est remplie d’illusions.
Notre cerveau a des perceptions illusoires de phénomènes que seul la raison peut repérer. Pour les physiciens, notre univers matériel n’est pas du tout ce qu’il semble être à notre échelle. En fait, la matière, qu’on croit située dans l’espace-temps, est comme un pli énergétique d’espace-temps. On peut prendre une image : la matière serait comme des vagues sur l’océan d’espace-temps.
Le doute est une méthode, chez les sceptiques (qui gère son émotion, son esprit, son doute), pour atteindre l’ataraxie (tranquillité de l’esprit).
Il permet de se détacher mentalement, émotionnellement, physiquement, des contenus de la conscience.
De cette approche, quelles connaissances pouvons-nous tirer sur la conscience ?
Pour le sceptique, la conscience, du point de vue de ses contenus, n’est que apparence. Le mot « apparence » a 2 sens :
1er sens : L’illusion
2e sens : La chose telle qu’elle est apparue.
Par exemple, le miel apparaît bien dans mon esprit lorsque j’en mets dans ma bouche. Je ne peux pas le nier.
Mais est-ce que je connais l’ultime vérité du miel ?
Le sceptique, grâce au doute, renonce à affirmer ou à nier l’ultime réalité du miel. Le sceptique s’exerce au doute, mais il ne conclut pas que tout est illusoire. Il ne sait pas si ce qui apparaît dans sa conscience est réel ou illusoire. Il doute pour atteindre une absence de conclusion (il n’est jamais triste, jamais joyeux car il ne conclut jamais, il est calme et tranquille en profondeur quelle que soient ses émotions en surface).

Explication :

Descartes entend exposer ses recherches métaphysiques dans ce quatrième discours de la méthode. Il dit hésiter à se confier sur ce point mais ajoute que ces réflexions inspirées par sa méthode sont indispensables car elles permettent de poser un fondement.

Dans la deuxième partie du discours, Descartes avait présenté sa méthode :

  • sa première règle est de considéré comme vrai ce qui est clair et distinct dans l’intuition ; autrement dit ce qui est indubitable (ce dont on ne peut pas douter) ;
  • sa deuxième règle est de décomposer un problème en sous-problème jusqu’aux éléments les plus simples qui sont clairs et distincts ;
  • la troisième règle concerne la recomposition du problème une fois le problème ainsi décomposé et résolu au niveau de ses éléments simples ; dans cette recomposition le piège est de confondre l’ordre du raisonnement (l’ordre des raisons) avec l’ordre naturel d’importance des éléments (l’ordre de la nature) ;
  • la quatrième règle consiste à procéder à des vérifications du raisonnement car des erreurs ont pu se glisser lors des déductions où on fait appelle à sa mémoire et donc à sa volonté.

Mais si cette méthode est valide pour chercher la vérité par où commencer ? Il faut bien établir une première vérité, un point de départ certain et indubitable à partir duquel lancer la méthode. descartes propose de partir à la recherche de ce fondement indubitable de la recherche de vérité.

A la suite des sceptiques il va entreprendre de douter de tout ce dont on peut douter.
Le premier point sur lequel le doute est aisé consiste dans les moeurs. A la suite de Montaigne, Descartes constate la variabilité des moeurs, elles ne peuvent donc constituer un fondement même s’il vaut mieux s’y tenir du point de vue pratique tant que nous n’avons pas de critère de validité les concernant.
Le second point sur lequel le doute s’applique assez aisément est ce que nous donne à percevoir les sens. Ceux-ci nous trompent souvent. Les sceptiques prenaient l’exemple de la tour carré qu’on croit ronde ou Descartes note que le bâton plongé dans l’eau semble comme brisé alors que le toucher nous apprend qu’il ne l’est pas. Nos sens s’avèrent donc incertain : ce qu’ils nous font apparaître n’est pas digne de confiance.
Le troisième point sur lequel le doute s’exerce est le produit actuel des raisonnements. Nous nous trompons, nous croyons avoir démontré quelque chose mais ce n’est qu’un paralogisme, un semblant de résultat logique qui s’avère contestable. Ces erreurs et paralogismes nous invitent à mettre de côté tous les résultats de raisonnements passés que nous avons en mémoire.
Le quatrième moment du doute étend finalement le doute à tous les contenus de notre esprit : lorsque nous rêvons nous adhérons au contenu de notre esprit mais il s’avère que ce sont des illusions. On peut donc comme les sceptiques affirmer que tout ce qui apparaît dans notre esprit peut aussi bien être illusoire que d’une manière ou d’une autre refléter une réalité. Le doute sceptique nous empêche alors de trouver aucun fondement dans les contenus de notre esprit.

Cependant Descartes repart à la recherche de son fondement en faisant le constat d’un « je doute » indubitable. Ceci est équivalent à « je pense que je doute » = « je suis moi qui pense que je doute » = « je pense [x] donc je suis ».

Je pense donc je suis = cogito ergo sum

Ce "je pense" n’est pas un contenu de pensée, c’est l’activité personnelle de penser qui contient et manipule des pensées. Le doute est encore un contenu de la pensée. Au-delà du doute savoir que je pense n’est pas seulement un contenu de la pensée mais désigne notre activité pensante personnelle par delà tous ses contenus.
Pour Descartes, le scepticisme doit alors reconnaître l’évidence de la conscience même si on peut douter des contenus de la conscience. Pour Descartes, la conscience comme contenant des pensées (idées, émotions, sensations, actions) est forcément une vérité indubitable. Cette activité consciente est le fondement à partir duquel la méthode peut s’exercer. ce n’est certainement pas le point le plus important dans l’ordre de la nature mais c’est le fondement même dans l’ordre des raisons de la démarche méthodique.

Notre activité consciente n’est pas liée à un lieu. Notre corps peut être perçu en un lieu mais la pensée contient la perception du lieu où se situe notre corps. En un sens le lieu est dans la pensée qui de fait n’est pas localisable. Les lieux sont changeants et relatifs, l’espace de pensée semble demeurer immobile. De même la matérialité est un contenu de pensée mais la pensée qui a ce contenu semble elle d’une autre substance. La substance de la pensée est spécifique car elle peut ou non contenir les apparences spatiales ou matérielles. Quand je dors je fais parfois l’expérience d’être sans étendue matérielle et pourtant je ne cesse pas d’être une conscience. La conscience est immédiatement un savoir certain et indubitable, elle est de façon substantielle ce qui se sait savoir, elle est pensée de la pensée, elle est pensée d’elle-même. Espace et matière sont moins évidents, ils peuvent être encore objet de doutes une fois la certitude du cogito acquise. Ce sont eux qui seront l’objet de la connaissance de la méthode par la suite si on parvient à établir qu’ils ne sont pas des apparences douteuses mais bien le fait d’une véritable substance.

Enfin le fondement fonde la méthode elle-même. Ce qui demeure indubitable à savoir la certitude de soi se montrant aussi clair et distinct : on peut prendre pour règle de la méthode ce double critère de l’évidence et de l’indubitabilité.

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