Le bonheur - N’y a-t-il de bonheur qu’égocentrique ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

N’Y A-T-IL DE BONHEUR QU’EGOCENTRIQUE ?

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  I. Introduction problématique.

Deux préjugés du sens commun s’imposent à propos du bonheur : « le bonheur n’existe pas » ou « le bonheur, c’est profiter de la vie ». Ils s’opposent ou se rejoignent si on distingue un bonheur durable, irréversible de plaisirs fugitifs.
Le bonheur est-ce réaliser tous ses désirs ? Être moral est-ce être digne du bonheur sans pouvoir être heureux ? Ceci est encore une conception égocentrique du bonheur !

  II. D’un désir égocentrique insatiable au plaisir d’exister.

1- La souffrance psychologique est toujours liée à une interprétation égocentrique de ce qui arrive.

Du bonheur nous connaissons les bonheurs fugitifs à l’occasion de la réalisation d’un de nos désirs. Le plaisir d’avoir comblé un de nos désirs va du soulagement, de la satiété à une bonne humeur en passant par un enthousiasme débordant jusqu’à une émotion d’amour de la vie.
Mais nous devons admette que nos bonheurs ne sont que multiples et fugitifs. Nous passons vite du plaisir au manque, du plaisir au sentiment d’un désir insatisfait voire au déplaisir, voire à la souffrance et à la douleur.
On pourrait espérer une situation où tous nos désirs seraient satisfaits et donc une situation où on ne connaîtrait pas le manque qui est très souvent ressenti en présence du désir.
Mais l’été quand il pleut, ceci réjouit l’agriculteur et attriste le campeur. Notre représentation de ce qui nous arrive dépend de nos intérêts égocentriques. Et il semble que nos désirs égocentriques se heurtent à ceux des autres. On pourrait s’isoler pour satisfaire de façon réaliste grâce à un ordinateur tous nos désirs de façon virtuelle en améliorant la réalisation des désirs par l’imagination dont nous disposons déjà mais même si l’autre est mieux simulable virtuellement il continuerait à paradoxalement nous manquer.
Même si les trois dimensions les plus prisées de nos pulsions à savoir le sexe, l’appropriation et la reconnaissance sont relativement satisfaites, elles ne semblent jamais nous laisser en paix car dans leur satisfaction il y a toujours l’autre qui est en jeu et il y aura toujours un autre qui nous attire et qui pourtant se refusera à tous nos désirs sexuels, à nos désirs de nous l’approprier foncièrement, à nos désirs d’avoir sa reconnaissance constante.

2- La morale rend digne du bonheur.

La question de l’autre au sein de la question du bonheur implique la question morale.
Kant dans la Critique de la raison pratique écrit :

« La morale n’est donc pas, à proprement parler, la doctrine qui nous enseigne comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons nous rendre dignes du bonheur. C’est seulement lorsque la religion s’y ajoute, qu’entre en nous l’espérance de participer un jour au bonheur, dans la mesure où nous aurons essayé de n’en être pas indignes. »

Pour Kant le bonheur est essentiellement une recherche égocentrique dans la mesure où nos désirs reflètent notre personnalité, notre caractère, nos tendances physiologiques. Le problème de cet égocentrisme du désir est qu’il se heurte au caractère universel de la morale. Dans le domaine du désir ce qui me satisfait ne satisfera pas un autre ou même ce qui me satisfait peut nuire à un autre. La morale rappelle que l’impératif catégorique qui garantit la moralité de mon action est : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse valoir universellement. » Cette formulation philosophique est à rapprocher de la règle d’or énoncée par exemple par le Rabbin Hillel au premier siècle de notre ère : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Kant estime donc que la moralité nous amène à sacrifier notre bonheur égocentrique. Mais selon lui la perfection morale qui n’est pas de ce monde implique une parfaite harmonie avec notre désir personnel enfin acquise. Pour que notre moralité ait un sens il faut espérer que nous soyons vraiment des agents libres mais aussi que l’univers évolue dans le sens même de la morale et que tout effort moral se verra un jour couronné. La foi morale implique une espérance morale où dans une vie future nos efforts personnels de moralité seront enfin en parfaite harmonie avec notre bonheur.

3- Vers le plaisir d’être…

Kant estime que le désir et la raison morale en ce bas monde sont définitivement inconciliables et implicitement il espère un paradis où les bonnes âmes atteindront la perfection morale et le bonheur. Cependant il ne semble pas vraiment entendre dans son analyse ce qu’a par exemple en vue Epicure quand il affirme que la recherche du plaisir est première et produit la vertu.
Dans la Lettre à Ménécée, Epicure écrit :

« Il est également à considérer que certains d’entre les désirs sont naturels, d’autres vains, et si certains des désirs naturels sont nécessaires, d’autres ne sont que naturels. Parmi les désirs nécessaires, certains sont nécessaires au bonheur, d’autres à la tranquillité durable du corps, d’autres à la vie même. Or, une réflexion irréprochable à ce propos sait rapporter tout choix et rejet à la santé du corps et à la sérénité de l’âme, puisque tel est le but de la vie bienheureuse. C’est sous son influence que nous faisons toute chose, dans la perspective d’éviter la souffrance et l’angoisse. Quand une bonne fois cette influence a établi sur nous son empire, toute tempête de l’âme se dissipe, le vivant n’ayant plus à courir comme après l’objet d’un manque, ni à rechercher cet autre par quoi le bien, de l’âme et du corps serait comblé. C’est alors que nous avons besoin de plaisir : quand le plaisir nous torture par son absence. Autrement, nous ne sommes plus sous la dépendance du plaisir.
Voilà pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et le but de la vie bienheureuse.
 »

Explication :

Les désirs naturels nécessaires sont par exemple manger, boire, dormir, etc. Ces désirs sont nécessaires à la bonne santé du corps dont la structure atomique doit être préservée pour que les atomes sphériques qui forment l’âme ne se dispersent pas provoquant ainsi la mort. Mais aussi dans le cas de l’homme le désir de mener une recherche philosophique du bonheur qui écarte les craintes et nous évite de poursuivre les désirs vains.
Les désirs naturels non nécessaires sont par exemple la consommation de mets fins, l’amitié philosophique et aussi l’amitié érotique. Mais le bonheur du sage ne dépend pas de la consommation des mets raffinés, de la réussite de ses amitiés : le sage se suffit à lui-même dès lors que ses désirs naturels nécessaires sont satisfaits.
L’objet du bonheur est la santé du corps en évitant les dérèglements alimentaires mais aussi la sérénité de l’âme. Une âme agitée, troublée n’est pas heureuse.
La réflexion philosophique a pour but d’atteindre la sérénité et la tranquillité de l’âme. Cet état est désigné par les philosophes de l’antiquité comme l’ataraxie, c’est-à-dire un état de l’âme tranquille et serein qui n’est pas affecté par les circonstances variables.
Le désir est d’abord considéré comme un trouble de l’âme. Faire du plaisir le but et le principe de la vie heureuse ne signifie pas démultiplier les désirs. L’allégation selon laquelle les épicuriens seraient des pourceaux qui se vautreraient dans les fanges des désirs les plus bestiaux n’est pas fondée : elle est un contresens. Epicure affirme que le trouble dû aux désirs naturels est légitime voire nécessaire pour nous pousser à assurer la santé du corps et rechercher la paix de l’âme par la réflexion. Il condamne le trouble insatiable suscité par les désirs vains. La réflexion philosophique éclairera leur aspect artificiel et leur caractère insatiable (impossible à satisfaire). Observer par la réflexion et la vigilance leur caractère insatiable suffit à nous en libérer. Si nous reprenons les trois dimensions de nos désirs que sont les aspects sentimentalo-sexuels, les tendances d’appropriations et de recherche de reconnaissance, elles deviennent vaines dès lors qu’elles deviennent une recherche d’amour vénal en dehors de l’amitié philosophique, une recherche de la richesse et de la gloire. Il est naturel de s’approprier ce qui va nous nourrir et nous désaltérer, il est naturel de s’approprier ce que va nous nourrir et nous désaltérer en nourrissant l’amitié, il est naturel de rechercher la reconnaissance au sein d’une amitié philosophique et de satisfaire nos désirs sexuels au sein d’une amitié philosophique érotique. Mais rechercher gloire, richesses et amours vénales ne mène nullement à l’ataraxie. La gloire nous rend dépendant de ceux dont dépend notre reconnaissance, elle est toujours fragile, propice à la crainte. La richesse est aléatoire, c’est une accumulation qui suscite l’envie et donc l’adversité. Les amours vénales comportent des risques pour la santé ou s’inscrivent comme un désir de reconnaissance insatiable, fragile faute d’une amitié spirituelle qui unit au-delà de l’amour sentimentalo-sexuel. Ceci semble aller au-delà même de ce que la morale kantienne prescrit dans la mesure où pour elle il n’est pas vain et immoral de travailler en vue de s’enrichir.
Mais un kantien aura beau jeu de montrer que même la satisfaction de ces désirs naturels doit parfois être sacrifiée au profit de la morale : si une famille n’a pas assez de nourriture par cause de famine, ne faut-il pas que certains sacrifient leur désir naturel de manger pour sauver les autres ? Ne risque-t-on pas avec l’éthique d’Epicure de basculer dans la loi du plus fort au milieu d’un tel contexte ?
Ce kantien manque à vrai dire le sommet de la sagesse d’Epicure. Pour Epicure, le but de la recherche philosophique est d’atteindre l’ataraxie. Or celle-ci existe quand nous réalisons ce qu’il appelle le plaisir en repos distinct du plaisir en mouvement. Le plaisir en mouvement est attaché à la satisfaction d’un désir naturel : il marque le moment où le désir est en train d’être satisfait. Mais lorsque ce désir naturel est satisfait et qu’aucun autre désir ne trouble l’âme, il n’y a plus de plaisir en mouvement, il n’y a pas de déplaisir, il y a un calme serein, un plaisir en repos. Ce que vise Epicure est le plaisir en repos d’une conscience calmement vigilante, d’une conscience qui a le plaisir d’exister sans trouble, libre du désir… Celui qui a connu ce plaisir d’exister pourra toujours se le remémorer même les jours où la douleur physique semble envahir le corps. Cette remémoration de la réalisation du plaisir d’exister, l’absence de trouble qui suivit la satisfaction du désir naturel réactualise le plaisir d’exister malgré tout le trouble du présent. La conscience philosophique vigilante saura ainsi ne pas perdre le plaisir d’exister tant qu’elle peut se réactualiser. Le plaisir de respirer consciemment représente un plaisir d’exister qui ne peut cesser qu’avec la mort : plaisir en mouvement d’inspiration et d’expiration qui un court instant laisse un entre deux qui est pure absence de trouble, pure tranquillité de l’esprit et du corps remarquerait un adepte de la vigilance prolongeant l’enseignement d’Epicure.

Remarque : Jouir de la vie ou recueillir la joie du jour présent, qui traduisent le « carpe diem » de Horace doivent être distingué de l’idée qu’ « il faut profiter de la vie ». Profiter de la vie sous-entend qu’il faut saisir toutes les opportunités de prendre du plaisir, de consommer ce qui donne du plaisir avant le moment fatal où nous serons morts. On voit bien que cette formulation est loin de la sagesse épicurienne : elle n’a pas l’idée d’un simple plaisir lié au fait d’apprécier d’exister quelles que soient les circonstances par ailleurs. Le sage médite le fait de la vie. Si la mort est disparition de la conscience, il n’y a personne pour perdre ou gagner quoi que ce soit. Si contre l’avis même du matérialiste Epicure, il y a une forme de vie après la mort, comment celui qui cherche l’ataraxie dans l’appréciation du fait même d’être en vie pourrait craindre quoi que ce soit.

Transition critique : Cependant même si on peut espérer apprécier le simple fait d’exister quelles que soient les circonstances, pourquoi réduire cette appréciation à la seule satisfaction des désirs naturels ? Les progrès de la médecine n’aurait certainement pas été rejetés par Epicure qui tenait tant à la santé et à la préservation du corps. Il y a un sens moral certain à participer au progrès. La conception épicurienne des désirs vains permet-elle le désir d’un progrès social ?
Par ailleurs malgré la valorisation de l’amitié philosophique, l’épicurisme dans son ataraxie même ne reste-t-elle pas égocentrique ? L’ataraxie épicurienne reste celle d’une âme enclose et conservée dans un corps. Apprécier le fait d’exister et de respirer consciemment relève du hasard des atomes. Ne pourrait-on pas concevoir une ataraxie intégrant vraiment des éléments propre à l’espérance morale ?