Liberté 3 - Liberté morale - Doit-on aimer autrui ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

  IV. AMOUR, CONNAISSANCE ET CRÉATION.

1 – Au-delà des seuls désirs naturels, le feu de besoin de l’amour créateur.

Il y aurait donc un amour de la connaissance adéquat au désir si bien qu’il le transcende et devient le mouvement d’expansion d’une jouissance absolue tout en nourrissant d’une justesse incommensurable l’amour du prochain. Toutefois le débat philosophique sur le discernement de la nature du désir et donc sur la nature de l’amour de la connaissance demeure. Dans quelle mesure un désir est-il vain ? Loin de souligner les oppositions, ne faudrait-il pas chercher une complémentarité des approches métaphysiques les plus opposées ? L’amour du prochain suggère selon nous en arrière plan du désir un amour créateur absolu : il s’agit de reconnaître et de nourrir une aspiration créatrice se cachant aux tréfonds de tout désir pour faire grandir cet amour mais il s’agit aussi d’accepter que tous les désirs à l’œuvre qu’ils soient apparemment vains ou naturels selon Épicure participent dans leurs apparents échecs, leurs apparents succès d’une manifestation d’un amour créateur en évolution.
A vrai dire nous ne disposons pas de preuves théoriques d’un tel amour créateur : ce que nous pouvons montrer est toujours un déjà là, une apparence déjà parue mais non l’apparition novatrice en acte. Le point de vue d’une philosophie de l’évolution créatrice ne peut être que suggestif et au final la preuve de sa justesse sera une expérience pratique, une prise de conscience participative. Cependant l’exploration d’une telle hypothèse permet de démultiplier les possibilités d’expérience. Même si les expériences secondaires proposées ne permettent pas d’embrasser directement la conscience d’un flux de manifestation de joie créatrice de l’être, elles permettront du moins d’en préciser la force suggestive voire de la pressentir.
Si on adopte un point de vue créateur, le devoir moral n’est que le prix temporaire de souffrance et de douleur pour accoucher d’un désir d’amour pur. Kant a oublié que la raison et le devoir lui-même nécessitent le désir même s’il faut envisager sa purification. Pour Spinoza, par exemple, le désir en tant que vie est source de la raison et même du devoir. Pour Platon, si l’on prend une approche apparemment opposée à Spinoza, le désir de la beauté commande dans l’âme humaine le désir de la science y compris donc de la science morale.
Kant oppose devoir et désir alors en prolongeant inconsciemment encore un conflit interne au désir qui doit intégrer la pulsion destructrice pour davantage avoir l’opportunité d’être une aspiration à l’expérience d’un élan créateur. Sade estime qu’il faut dans cet apparent conflit céder la place aux désirs immoraux criminels et destructeurs apportant plaisirs et jouissance immédiate. Perçoit-il que son appel est en quelque sorte contradictoire avec son œuvre ? La souffrance et la douleur infligées par les désirs immoraux de ses personnages impliqueraient dans la réalité un irréversible auquel ses fictions sont peu sensibles, on ne peut plus jouir de ce qui est détruit. La jouissance a besoin d’être au moins restructurante si elle cherche à nourrir l’aspiration à être créatrice, sinon elle s’épuise. Son œuvre elle-même en tant qu’œuvre de fiction, qu’œuvre peut-être créée, semble échapper à la logique destructrice qu’elle propose. Elle témoigne en faveur d’une aspiration à la création sans auto-limitation à des impossibilités, elle rend d’autant plus fictifs les appels au crime et à la destruction qu’on y lit. Dès lors, on ne peut plus être de simple consommateur, on doit et on veut aspirer à devenir des producteurs créatifs afin de jouir intégralement.
Aspirer à devenir créateur, tel est le véritable devoir d’amour voire le véritable amour tout simplement qui semble échapper à la frustration ou aux tentations morbides de la renonciation à la vie. Cette interprétation me fait voir au moment où je m’impose d’aimer l’autre contre mon désir immédiat que je participe à le créer tout en me recréant. Aimer l’autre semble du point de vue de cette interprétation consister à créer pour lui un espace et un temps où il s’épanouira dans son altérité renouvelée. Rien de plus créateur et de plus aimant que de laisser l’autre à l’expansion de sa liberté de créateur selon sa ligne propre jusqu’à ce qu’il inspire la nôtre. Même parfois quand sa liberté entre en friction en apparence avec la mienne, car en fait, c’est au fond quelque chose de non apparent et de plus intime à moi-même que moi-même qui nous accorde à tout deux une individualisation du mouvement créateur et qui nous oblige moi ou lui à réclamer pour nous une harmonie créatrice où ni mon aspiration créatrice authentique ni la sienne ne sont frustrées.
Du point de vue de cet amour absolu, j’aime effectivement autrui dans la mesure où je me défais de mon désir égoïste immédiat pour le remplacer par le désir du bonheur de l’autre entendue comme joie créatrice. Mais cet effort, cette douleur, ce sacrifice constant de ma petitesse et de mes désirs de grandeur personnelle m’apporte la jouissance d’être source créatrice d’altérité elle-même créatrice.
En lisant Platon, Spinoza et d’autres, malgré la distance apparente de leurs approches métaphysiques, on peut même espérer parvenir à un type de conscience où notre ego ne soit plus une source de désirs égoïstes soit en s’harmonisant avec le tout immanent avec Spinoza, soit en s’effaçant devant la transcendance incommensurable intime à ce tout avec Platon.
L’ego égoïste mourrait en quelque sorte pour devenir transparent à un type de conscience créatrice : celle-ci engloberait notre individualité libérée de toute séparation, de tout refus, de l’étroitesse inhérents au petit royaume de l’égocentrisme en lui conférant le pouvoir royal sur la cité divine dont l’exercice était inscrit dans l’étincelle divine qui fonde tout processus créateur d’individualisation ; elle engloberait donc tout autre comme un autre soi-même formant notre âme intersubjective et enfin le tout immanent du monde lui-même se révélant comme l’authentique totalité de notre corps partagé.
Le devoir d’aimer est moins lourd pour les amoureux et les amis mais il reste encore peu étendu : le corps de l’être aimé n’est pas encore parfois qu’une fugace esquisse d’une reconnaissance de notre corps comme corps de l’univers, les amis n’empêchent pas dans notre esprit l’ombre des ennemis, des ignorés nous séparer de notre authentique âme intersubjective… Nous resterait à explorer l’extension du pouvoir créateur de la conscience à partir d’une conversion éventuelle du contexte interprétatif et qualitatif de la conscience vis à vis de tous ses contenus.

2 – L’amour créateur comme mouvement d’évolution consciente de la conscience transpersonnelle.

Deux distinctions conceptuelles peuvent éclairer une telle démarche qui implique intimement et simultanément exercice et reconnaissance d’un pouvoir créateur de la conscience.

a) - Du désir préférentiel à la différenciation créatrice.

Premièrement la plupart de nos désirs impliquent une préférence et sont l’objet d’un choix. Or l’amour s’il implique une harmonie avec tout ce qui paraît dans la conscience ne saurait être une préférence. D’ailleurs l’amour que je porte à mon enfant et l’amour que je porte à mon chien peut-il s’énoncer en terme de préférence ? Ceci en l’occurrence induirait une comparaison déplacée. La préférence en amour implique forcément un moindre amour, un désamour voire de la haine. Certains politiciens revendiquent une politique de préférence nationale disant qu’il est normal de préférer sa famille proche à ses cousins, ses cousins à ses voisins, ses voisins à des étrangers… Cette politique implique forcément une haine de l’étranger. « Là où il y a du choix, il y a de la haine », rappelle radicalement Sodo Kawaki. L’amour authentique n’est donc pas une question de préférence et de choix toujours illusoire, ce serait plutôt une question de discernement, d’obligation évolutive et de différenciation créatrice. Si nous reprenons l’exemple concernant l’enfant et le chien, j’aimerai mon chien en jouant mon rôle de maître d’un chien et j’aimerai mon enfant en jouant mon rôle de parent. Ces deux amours ne sont pas comparables en terme de rôles que j’ai à y jouer. Même si mon amour s’y distribue avec autant d’intensité, le rôle de père, de papa, etc. est plus engageant au niveau du temps et des enjeux que mon rôle de maître d’un chien. On peut chercher à appliquer cette conception à un cas plus difficile. Si au moment de m’engager dans une vie familiale, j’hésite entre deux partenaires dont l’amour m’est acquis, Comment éviter la préférence qui s’avérera cruelle pour le partenaire écarté ? Loin de choisir par préférence, je peux essayer de discerner avec quel partenaire ma vie familiale sera la plus créatrice pour la famille qu’éventuellement nous fonderons tout deux. Et si ce discernement est juste il me permettra de donner du cœur à ma décision, je n’aurai pas préféré mais répondu à un appel plus profond de l’être que l’autre pourra entendre et reconnaître en lui éventuellement. Car l’amour authentique même s’il est relation accomplie entre personnes n’est pas seulement personnel, il est en un sens impersonnel ou transpersonnel. Le dialogue créateur entre deux personnes en donne une image : l’idée créatrice qui vient ne sera alors ni la mienne ni celle de l’autre mais celle qui vient dans le courant qui passe entre moi et l’autre, non pas un courant qui va de moi à l’autre mais un courant de pensée spécifique qui se révèle entre moi et l’autre, la voix d’un authentique amour transpersonnel.

b) – Au-delà des amours sous conditions et des amours inconditionnels : l’amour inconditionnel impose ses conditions pour l’évolution créatrice.

La seconde distinction conceptuelle qui mettra en valeur ce qu’est cet amour transpersonnel consiste à distinguer les amours conditionnels et un amour inconditionnel, puis à entrer dans une dynamique dialectique entre les deux.
Le désir et l’amour préférentiel impliquent des amours conditionnels : en effet je vais par exemple aimer mon enfant dans la mesure où il me satisfait par son comportement, je vais aimer mon compagnon de vie sous certaines conditions que bien entendu nous n’avions jamais évoquée avant de vivre ensemble… Mon enfant ne cessera jamais d’être mon enfant et je ne peux échapper à mon rôle de parent. Quoique fasse mon enfant du forfait mineur qui ternit notre tranquillité au geste le plus provocateur, rien ne peut effacer mon rôle de parent. Mon amour parental devrait de ce point de vue être un amour inconditionnel.
Il faut comprendre que l’amour inconditionnel n’est pas une donnée qui nous précéderait nous permettant de minimiser le sens de nos responsabilités, nous autorisant à ne pas évoluer fondamentalement : il ne s’agit pas d’être aimé inconditionnellement en exigeant nos conditions mais plutôt d’apprendre à aimer en intégrant une dimension inconditionnelle de l’amour permettant de poser les bonnes conditions. Par exemple, en tant que parent qui cherche à aimer inconditionnellement l’enfant qui fait mon statut de parent, je ne cautionne pas les fautes, les erreurs ou l’ignorance de mon enfant. Agir contre le bon sens au nom d’un amour inconditionnel ferait de moi le véritable responsable en tant qu’éducateur de son mauvais comportement. Cependant aimer inconditionnellement de manière authentique m’interdit de punir l’enfant dont je suis le parent dans un sens où je lui rend le mal qu’il me fait voire plus pour la satisfaction d’un amour seulement sous condition. En fait l’amour inconditionnel authentique m’impose de punir mon enfant pour son bien, c’est-à-dire de lui offrir sous des dehors punitifs une chance de mieux voir le sens du bonheur, c’est-à-dire là encore la jouissance de l’amour inconditionnel.
L’idée religieuse d’un Dieu père qui nous sauve sans que nous ayons rien à faire pour prendre nous-même la responsabilité d’évoluer, parce qu’il nous suffirait d’un peu de repentance, d’une acceptation in extremis de son amour inconditionnel est en effet une puissante forme de déresponsabilisation. Nous devons reconnaître que les conditions infernales qui s’accumulent sont forcément liées à l’expression d’un amour inconditionnel authentique qui veut nous faire grandir et qui rencontre notre refus : l’amour inconditionnel créateur ne saurait tout faire à notre place et nous indique par la dégradation des conditions que nous nous donnons que nous devons grandir comme être responsable.
L’amour inconditionnel dont nous nous faisons les défenseurs est une exigence asymétrique pour nous qui voulons évoluer : évoluer implique un principe inconditionnel de refus de nos refus d’évoluer même les plus inconscients mais dès lors cette insatisfaction à notre endroit signifie t-elle un refus de ce qui présente comme inertie à l’évolution autour de nous et en nous comme inertie subconsciente universelle ? Rien n’est réellement contre l’évolution si l’évolution est véritablement à l’œuvre dans la nature entière. Du point de vue la nature, tout est l’unicité de ce mouvement naturel évoluant dans la multiplicité de ses réalisations naturelles. On peut oser peut-être une analogie entre l’amour créateur et l’évolution biologique pour penser une totalité en évolution. Il semble alors que l’évolution passée forme la niche de l’évolution future : l’évolution dans la nature ne peut pas faire table rase des conditions environnementales, elle doit s’inscrire dans un écosystème. Dans le cas de l’être humain, l’évolution s’inscrira dans un certain univers relationnel. Il va de soi qu’il faut accepter que certains appartiennent aux vieilles formes de mentalité comme les premiers hommes ont dû accepter que leurs parents ne pouvaient pas s’aventurer dans la nouvelle façon d’être qu’ils sentaient s’installer dans leur esprit. L’amour inconditionnel pour l’évolution implique d’accepter la nécessité des conditions différenciatrices de son expression vis-à-vis de ceux qui ne l’éprouvent pas. Il ne peut être que partagé sous conditions différenciatrices tant que le vis-à-vis n’a pas atteint lui-même le sens de sa nécessité et plus encore sa pleine réalisation. Il s’agit d’aimer inconditionnellement les vecteurs de l’évolution en l’autre, de les aider à grandir plus ou moins discrètement aux yeux de l’autre lui-même. Cet amour du point de vue des relations d’individu à individu ne s’impose pas mais il se propose à la conscience de chacun selon là où il peut avancer. Nous parlons d’amour inconditionnel car il nous semble que notre évolution individuelle s’inscrit dans le mouvement évolutif de tout l’univers et à partir de là si nous évoluions radicalement jusqu’au niveau habituellement le plus inconscient nous aurions une puissance de contagion subconsciente.
Pour entrer dans le mouvement même de la vibration d’amour évolutif, il faut accepter que les errances qui dans le cas de l’homme menace les assises même de son espèce malgré tout participe du mouvement d’ensemble.
A l’échelle de la nature la plus physique, l’amour créateur ne peut que s’imposer au-delà de toutes les limitations dans lesquelles notre conscience essentiellement mentale l’enferme. Les formes du vivant supérieures ont imposé de nouvelles conditions extérieures aux formes inférieures les obligeant par là à évoluer. Les formes supérieures de conscience finissent toujours de même par être celles qui dirigent les formes inférieures mais en modifiant les conditions intérieures des consciences, leurs conditions subconscientes plus encore que les capacités supraconscientes qui relève de leur responsabilité.
L’exemple de l’éducation d’un enfant peut là encore éclairer de quoi il est question. Le mental adulte peut avoir le dernier mot sur le vital émotionnel de l’enfant, comme le vital émotionnel de l’adulte avait révélé celui de l’enfant pour qu’il puisse prendre lui-même le dessus sur l’intelligence sensorimotrice immédiate. Car les enfants ont besoin un temps d’adultes pour survivre sur le plan physique nourricier, puis pour apprendre à survivre en développant leurs facultés sensorimotrice, vitale et mentale avant de prendre en main leur propre évolution. L’enfant voit donc s’inscrire en lui quelque chose de l’éducation parentale de façon subconsciente. Les parents les plus sensés évitent à leurs enfants des erreurs qui mettent en péril leur vie et celle des autres. Plus les enfants ont une faculté mentale épanouie, plus les adultes peuvent leur transmettre le sens du dialogue qu’ils ont eux-mêmes acquis pour les guider vers ce qui au fond est leur propre intérêt : les parents les plus évolués seraient ceux capables de ramener à la conscience tout ce qu’ils avaient d’abord déposé subconsciemment dans l’enfant. La contagion subconsciente dans l’éducation est un fait même si en l’état ce qui est ainsi contagieux est souvent la misère du monde, ce que les parents propagent dans le subconscient de l’enfant leur demeure eux-mêmes subconscients.

c) - L’ouverture du cœur comme découverte de l’espace de conscience transpersonnel de l’évolution auto-créatrice.

Reste à savoir où apercevoir le fil d’un amour non préférentiel, signe d’un amour créateur inconditionnel pour l’expansion de soi-même en tout être et toute chose. Où apercevoir cet amour proprement évolutif étant donné que le devoir moral n’est a priori qu’une préférence lorsqu’on commence à l’intégrer même si plus tard nous le dépassons ? La libération du désir envisagée précédemment nous donne une marge d’action, de transformation mais comment éviter la préférence, le choix pour apercevoir le fil des voies créatrices ? Comment mettre en œuvre un discernement et une différenciation créatrice ? Comment l’amour évolutif peut-il être à notre portée ?
La conscience perceptive lorsque le moi ne la réduit pas à ses préoccupations, à ses préférences, c’est-à-dire lorsqu’elle est avant tout de plus en plus une attention détachée de nos jugements, présente de plus en plus toute chose sur le même plan y compris notre personnalité.

La représentation de soi-même qui était au centre ici symbolisée comme notre visage commence à force d’attention à se détacher de nous : notre visage apparaît comme une représentation d’un là-bas comme celles des visage des autres là-bas. D’ailleurs notre visage extérieur n’apparaît-il pas là-bas dans un miroir, une photo, un reflet, ou dans le regard des autres ? Si mon jugement se purifie de cet ensemble de représentation qui me mettent au centre : la représentation de moi-même, le récit de moi-même ne vaut pas plus que la représentation de n’importe quel autre, le récit de n’importe quel autre. Paul Ricœur dans Soi-même comme un autre, p. 36 cite Bernanos : « Je ne cèlerai pas la sorte d’enchantement dans lequel me tient cette citation de Bernanos, qui figure à la fin du Journal d’un curé de campagne : « Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Mais, si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ. » »
N’est-ce pas la plus simple des préfigurations d’un amour non préférentiel ? Le choix préférentiel n’existe que du point de vue du moi, d’une survalorisation de la représentation de soi de l’extérieur. Le choix préférentiel en faveur du devoir consiste à se décentrer du moi pour y substituer peu à peu dans l’attention un soi fictionnel. Du point de la conscience attentive qui par définition est une égalité sans indifférence vis-à-vis du moi, des autres et du monde, ce décentrement fictionnel du moi n’est-il pas plus immédiat ? En effet même si le moi demeure dans un premier temps le personnage principal de l’ouverture de conscience, ne perd-t-il pas de plus en plus son égocentrisme en devenant avant tout un personnage mis en scène dans la conscience spectatrice sur le même plan que la représentation des autres personnes à partir de la perception extérieure d’autres corps dans la conscience ?
Lorsque nous rencontrons autrui l’idée d’un face à face, d’un vis-à-vis des visages n’est donc qu’un système d’interprétation de ce qui apparaît d’abord comme l’autre visage accueilli dans notre espace de conscience. Le visage de l’autre n’est pas seulement un objet d’interprétation, il rappelle la prééminence d’un sens de l’accueil dans notre espace de conscience : ce que je prends pour moi dans un système d’interprétation habituel se révèle occulter un sens de l’accueil qui me dépasse comme propriété de l’espace de conscience par lequel en tant qu’individu je suis conscient. L’altérité du visage d’autrui révèle une dimension d’altérité essentielle au sein de l’espace de conscience par lequel je suis conscient. Mon individualité comme le visage d’autrui sont accueillis par cette dimension d’altérité infinie de l’espace de la conscience. Aimer autrui à partir de mon choix individuel revient à reconnaître ce sens de l’accueil infini inhérent à l’espace de conscience au sein duquel je suis individuellement devenu conscient. Cet amour inhérent à l’espace de conscience par lequel je suis conscient individuellement requiert de ma part une forme d’abandon : si je veux répondre à son appel qui se présente comme appel à accueillir le visage de l’autre, je dois reconnaître la transparence de mon propre visage. Cet espace de conscience qui accueille en son sein toute chose, cet unique œil divin et infini exige de moi l’abandon des représentations qui nuisent à sa transparence à commencer par celle où je persiste à me penser dans un face à face avec autrui. Pour respecter la nudité du visage d’autrui, je dois reconnaître la prééminence de la transparence du mien à l’espace de conscience qui accueille toute chose, tout être en son sein.
Un moi devenant de plus en plus un soi authentique se découvre donc émergent de cet arrière plan de conscience spectatrice et surtout accueillante.

Toute la question est alors : comment agir spontanément dans le sens d’une évolution créatrice du tout dont la source semble liée à cet arrière plan de conscience en qui tout apparaît ? Ce soi authentique fruit de la transfiguration du moi usuel par l’attention non personnalisée de la conscience et sa passion pour l’évolution de sa manifestation à son image ne serait-il pas notre véritable identité morale indéfinissable a priori incarnant l’amour créateur de plus en plus inconditionnel sur les plans physiques, émotionnels et vitaux, mentaux et enfin peut-être sur des plans supramentaux qui nous libéreraient de toutes les conditions laissées en suspens dans chaque plan précédent ?