Liberté 3 - Liberté morale - Doit-on aimer autrui ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

DOIT-ON AIMER AUTRUI ?

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  I. INTRODUCTION.

Les raisons abondent pour nous imposer d’aimer soi-disant autrui et en même temps quoi de plus merveilleux que de rêver aimer autrui. La haine n’est-elle pas comme un cauchemar ? Alors pourquoi ce « doit-on » ? Le devoir n’est-il pas étranger à l’amour ? Kant lui-même soupçonne là une contradiction : « L’amour est une affaire de sentiment et non de volonté ; je ne peux aimer parce que je le veux, encore moins parce que je le dois ; il s’ensuit qu’un devoir d’aimer est un non-sens. » (Doctrine de la vertu, Introduction, XII, c, « De l’amour des hommes », p. 73-74 de la trad. Philonenko, Vrin, 1968).
En amour, l’envie est déjà acquise et le devoir à l’évidence s’oppose à l’envie. Non, répondront le sage et le juste, le devoir peut s’impose à l’envie, il ne vient pas la détruire. Qu’est cette violence du devoir pour imposer l’amour ? Comment concilier le devoir et l’amour ?
Le devoir peut-il conditionner l’amour ? L’amour exige t-il le devoir ? N’est-ce pas ainsi que vont les choses par condition et exigence et par amour ?

  II. LE COMMANDEMENT D’AMOUR.

1 – L’autonomie morale rationnelle à la suite de Kant.

Pour Kant, il va de soi que le devoir s’oppose à nos penchants. Aimer autrui peut être un penchant mais dans ce cas, cet amour n’a pas la pureté de la morale. L’amour dont parle la morale est un amour libre idéal. Il ne s’agit pas de s’abandonner à un penchant. Est-ce de l’amour qu’une inclination intéressée ? L’amour dont parle la morale est celui de l’obligation morale qui ne se sent plus obligé d’aimer : « la volonté […] [y] est une véritable faculté de désirer supérieure » voire idéalement « une volonté sainte, c’est-à-dire une volonté incapable de maximes en opposition avec la loi morale » (Kant, dans la Critique de la raison pratique, folio essais, 1985, trad. Par Luc Ferry et Heinz Wismann, p.45., p. 56).
En quoi cela peut-il tendre à être de l’amour ? Kant rappelle que la religion chrétienne lie le devoir et l’amour. Les Évangiles nous présentent un commandement d’amour comme un idéal religieux mais surtout moral. L’amour n’est pas du côté du désir, du sentiment. L’amour véritable est le don de soi intégral dans le respect de la loi morale. Kant même s’il estime une telle qualité d’amour inatteignable. Pour saint Augustin nous devons et nous pouvons peu à peu cesser de vouloir être aimé seulement pour aimer aimer (prendre un plaisir pur à aimer) et enfin seulement aimer sans même espérer une récompense. L’amour vrai est celui qui est produit non celui qui est senti. L’amour moral est donc bien rare puisque souvent notre respect de la morale a des motivations intéressées et même quand nos intentions sont morales, elles s’opposent à d’autres inclinations. Loin de chercher la morale pour elle-même nous la pratiquons pour des raisons extérieures à elle. Nous nous soumettons à la loi morale pour ne pas perdre l’amour de nos parents, de nos proches, pour sauvegarder notre image sociale, pour ne pas subir les sanctions des uns et des autres. Notre pratique morale reste donc liée à l’hétéronomie (« hétéro » signifiant l’autre et « nomie » renvoyant à la norme, à la loi) tant que la morale demeure un idéal du moi. Aimer autrui ne consiste pas à se soumettre à la norme qu’il nous impose. Comment aimer autrui sans céder au besoin d’être aimé de lui et surtout pour l’aimer plus justement qu’il ne veut être aimé ? Comment échapper à l’hétéronomie en morale ? Kant précise : en nous, ce n’est pas le sentiment émotionnel, mais c’est la raison qui produit le sentiment de respect de la loi qui idéalement deviendrait l’amour moral. Car le sentiment émotionnel est un produit de déterminations physiques, physiologiques, psychologiques. D’ailleurs Freud montre que l’idéal du moi ou le surmoi est un ensemble de préjugés plus ou moins conscients implantés en moi : un enfant par exemple n’a pas de préjugés sur le sale et le propre alors qu’un adulte ressentira du dégoût pour une chose sale sans même percevoir que ce dégoût est le fruit d’un jugement familial et social. Freud ayant repéré ce mécanisme soupçonne à partir de là la figure divine de la conscience morale d’être illusoire : le père divin n’est que la métaphore à peine discrète du père réel. La voix divine ou angélique de la conscience morale n’est qu’une illusion due à cet idéal du moi plus ou moins sain implanté en moi par la société. Freud montrera que cet idéal du moi avec le sentiment de culpabilité qu’il induit ou avec le refoulement inconscient qu’il opère de certains désirs est bien souvent source de névrose.
Si il y a une conscience morale sainte, elle ne connaît pas de refoulement inconscient de ses désirs, elle n’a pas de préjugés car son jugement est tout entier énonçable rationnellement. Kant a-t-il perçu toute la portée de sa critique de l’hétéronomie ? Certains passages sur la conscience morale (dont celui qu’on trouvera en cliquant ici) montre par leur insistance sur le sentiment bénéfique de culpabilité qu’il ne la distingue pas bien de l’idéal du moi et de ses illusions percées à jour par Freud. Cependant reconnaissons à Kant le mérite d’avoir souligné combien la raison est la manifestation même de notre liberté humaine. Certes la connaissance de cette dernière est au-delà de nos possibilités mais l’usage moral de la raison ne cesse de la présupposer. Même s’il nous faut espérer un temps infini selon Kant pour l’approcher, l’amour véritable et idéal ne peut être que le fruit du devoir car le devoir s’élabore avec la raison, manifestation en nous de la liberté. La raison morale consiste à considérer notre action en nous décentrant de nous-mêmes, de nos racines familiales, ethniques et culturelles pour la considérer dans la perspective de l’humanité et de son avenir. Mon désir personnel est grâce à la raison testé fictivement pour voir quelle qualité de vie humaine il induirait si ce comportement ou son esprit se généralisait. Le choix moral consiste à choisir d’agir en fonction du choix qui témoignera de l’usage de la raison.

2 - Critique de la conception kantienne de la morale.

Toutefois Kant a un usage de la raison pour le moins curieux. Ayant montré rationnellement par exemple l’immoralité du mensonge, il le condamne en toute circonstance. Il est vrai que le mensonge pour son efficacité même n’assume pas sa généralisation. Dans un monde où le mensonge est généralisé, aucun mensonge ne sera plus vraiment efficace car plus personne ne croira personne. Le mensonge sera d’autant plus efficace qu’il demeure exceptionnel : si j’ai toujours menti ou si tout le monde ment qui me croira ? Ceci dit le « Tu ne dois pas mentir » s’il demeure un horizon ne saurait rationnellement être prescrit en toute circonstance contrairement à ce que dit Kant. Dans un monde où la morale ne règne pas, il faudra parfois user du mensonge pour sauvegarder la vérité morale : un résistant au nazisme qui ne mentirait pas aurait peu de chance de voir sa cause l’emporter. Le martyre ou le sacrifice de sa vie au nom de la morale a des chances de succès uniquement si le bourreau n’a pas un idéal du moi perverti et donc garde encore une voie d’accès à la pratique de la raison morale. D’ailleurs, l’insistance de Kant sur l’interdit du mensonge paraît bien étrange en regard d’une société qui considère des exceptions notables à l’interdit du meurtre. En effet un mensonge est un acte immoral qui bien souvent laisse une part de réversibilité tandis que le meurtre pose un acte totalement irréversible même s’il est légitimé par une conception de la justice sous la forme de la peine de mort ou de la guerre dite juste. Le décalogue qu’on trouve dans la Torah en inscrivant les commandements moraux au futur semble plus perspicace. Il pose des principes moraux à l’horizon de notre action morale. A propos du mensonge, il précise « Tu ne commettras pas de faux témoignage », c’est-à-dire des mensonges aux conséquences irréversiblement destructrices.
D’ailleurs à propos du « Tu ne tueras pas », en l’état moral de notre monde, il semble impossible de ne pas tuer certaines personnes qui menacent la vie des autres voire l’avenir de l’humanité. Une action seulement non-violente contre le nazisme ne lui aurait-elle pas permis d’achever le génocide des juifs et des tziganes ? Ne lui aurait-elle pas permis de développer l’arme atomique et la possibilité d’en user à grande échelle ? Une action non-violente d’envergure des pays occupés par les nazis et des prisonniers travaillant en Allemagne au service de l’économie nazie aurait pu certainement réussir en n’approvisionnant pas l’Allemagne mais ce serait manqué le fait que cela n’a pas eu lieu. D’une part cette action qui nécessite une certaine envergure ne pouvait donc pas avoir lieu en un temps raisonnable. D’autre part la non-violence exige le libre sacrifice de sa vie en martyre, en témoignage de la vérité morale or une minorité à l’époque seulement été prête ou l’a fait ce qui ne pouvait être significatif pour les individus pris dans une logique de banalisation du mal et de déresponsabilisation par voie hiérarchique. Enfin il y a une différence entre une action non-violente et la maîtrise réelle de la violence. La guerre civile en Inde entre musulmans et hindous a révélé qu’une action non-violente n’impliquait nullement la maîtrise de la violence mais qu’elle pouvait être un refoulement momentané de la violence qui resurgirait plus tard de façon incontrôlée voire incontrôlable.
Cependant peut-on se limiter à des aménagements de l’approche kantienne en radicalisant l’autonomie rationnelle que Kant a mise en exergue jusqu’à lui conférer une véritable intelligence intuitive sur-rationnelle. Une rationalité morale qui ne perdrait jamais de vue au-delà des conflits de devoir inévitables le discernement de ce qui sert le mieux pour l’avenir la morale doit être capable dans le feu de l’action de réponses qui ne se déduisent pas logiquement par comparaison à des situations semblables mais qui viennent quand les façons de pensée habituelles ne fonctionnent plus : cette rationalité s’ouvrirait alors à une forme d’intuition sur-rationnelle. Elle devient capable de voir qu’une action prophétique non-violente même imparfaite et qu’une action violente de résistance à la bestialité humaine qui se produisent en apparence de façon contradictoire servent en fait l’accomplissement de l’utopie morale. Cette véritable intelligence sur-rationnelle serait une façon de voir dans la formulation de la morale kantienne un préalable nécessaire à l’amour le plus subtil.

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