La technique 2 - Le progrès a-t-il des limites ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

  IV. Une supra-intuition dépassant l’intuition mentale résoudrait-elle la crise évolutive inhérente à la croissance du mental humain ?

1 – D’une intuition mentale à une supra-intuition matérielle ?

Une supra-intuition pourrait être la saisie directe de ce qui est et elle serait une conscience du processus évolutif de ce qui est sans médiation. Dans le champ de nos représentations, l’intuition est en nous le processus évolutif, pour agir l’intuition prend le chemin habituel mental qui finit par la cristalliser dans l’inertie de nos représentations. Faut-il juger impossible une supra-intuition qui provenant au-delà de l’intuition elle-même transforme la matière de l’intérieur d’elle-même en évitant les limites d’une conscience mentale dans l’action ? Bergson restait embarrassé à la fin de Les deux sources de la morale et de la religion entre la mystique et la révolution technologique, il sentait une confrontation de ces deux mouvements mais n’en voyait pas exactement la figure concrète à moins de renoncer à limiter l’aventure technologique pour faire prédominer l’aventure mystique. Mais si la mystique n’a pas un pouvoir supérieur à la technique, celle-ci n’aura-t-elle pas le dernier mot même s’il est catastrophique ?
Si nous acceptons l’idée que au cours de l’évolution toutes les prises de conscience ont été transcendées par des prises de conscience plus profondes au sein d’organisme biologique plus évolué, ne peut-on pas envisager l’incarnation d’une conscience supérieure à la conscience mentale ? La conscience du moustique n’est-elle pas moindre que celle du chien mais si un chien estimait avoir la conscience la plus profonde, la plus haute, ne semblerait-il pas ridicule. Souvent les hommes estiment être le sommet de l’évolution de la conscience, ils l’affirment religieusement : leur vision de l’évolution reste anthropocentrique. Les scientifiques eux-mêmes lorsqu’ils envisagent l’évolution de l’espèce humaine n’envisage qu’un super-homme doté de super-pouvoir d’homme mais titaniser l’homme reste une conception anthropocentrique de l’évolution. Selon nous on peut en toute rigueur envisager la possibilité d’un saut évolutif de la conscience au-delà de la conscience mentale et même de l’intuition qui la renouvelle en considérant l’éventualité d’une supra-intuition.

Cette supra-intuition naîtrait au sommet de l’intuition dans la crise rencontrée par les limites de nos représentations mentales, émotionnelles, sensorimotrices et de sa figure instrumentale technologique. Cette supra-intuition serait la profondeur au-delà de l’intuition et de ses limites mentales qui ferait se rejoindre le processus évolutif de la nature elle-même avec le processus évolutif de la culture. La médiation propre à la représentation et à la technologie nous amène ressentir de plus en plus cruellement les erreurs, les accidents et les pannes intrinsèques à sa nature au-delà même de l’irresponsabilité égocentrique sous ses formes mentales, émotionnelles et sensorimotrices. Mais est-ce seulement d’un mysticisme intuitif tel que l’envisage Bergson dont nous avons besoin pour résoudre la crise évolutive de la conscience mentale humaine même s’il est une étape nécessaire ? En allant plus loin que Bergson nous ressentons une aspiration à une supra-intuition vraiment libérée des limites mentales et vitales auxquelles restent attachée une intuition qui s’y interprète. La situation nécessite que l’intuition mentale fasse place à une supra-intuition matérielle, une supra-intuition cellulaire puisque la matière universelle s’y rencontre en nous.
La représentation d’un objet est l’œuvre d’un sujet par essence illusoirement déconnecté du tout auquel elle participe pourtant : elle menace avec l’arme nucléaire ou bactériologique toute l’humanité, plus insidieusement elle introduit des transformations de l’environnement qui nous sont inconnues et qui menacent peut-être aussi notre espèce ou sinon qui cherchent la maintenir sous le joug de telle ou telle représentation sociale et politique. Les inventions technologiques ont toujours servi des logiques de domination.
Comment lutter efficacement contre cet usage d’apprenti sorcier de la technique ? La responsabilisation collective peut-elle se cristalliser assez vite comme une conscience collective responsable au niveau de toute l’humanité avant qu’un individu ou un groupe ne commette le pire ? Une transformation spirituelle radicale des plans mentaux, émotionnels et sensorimoteurs créera-t-elle une culture suffisante de l’impulsion créatrice pour cadrer ces dangers ? Au-delà du plan sensorimoteur une conscience supra-intuitive de la vie cellulaire et matérielle elle-même n’est-elle pas envisageable qui abolisse toutes ces menaces sur l’avenir évolutif de l’impulsion créatrice sur la planète terre ? En effet si par hasard certains êtres humains échappaient à la catastrophe qui se dessine de plus en plus précisément aujourd’hui, ils rencontreraient eux ou leurs descendants cette même limite évolutive propre à une conscience seulement mentale. Nous ne pouvons pas éviter de pressentir le saut évolutif nécessaire inhérent à la crise en cours qui n’est pas seulement économique, technologique, éthique et politique. La crise en cours est une crise écologique évolutive, parce que la nature c’est-à-dire l’impulsion évolutive elle-même nous invite à explorer plus avant la conscience pour engendrer parmi nous un niveau type de conscience.

Transition : L’intuition peut nous fournir les bases d’une psychologie spirituelle qui nous arrache aux extensions bestiales de nos pulsions. Mais civiliser les dimensions pulsionnelles de sexualité, d’appropriation, de reconnaissance pour permettre un meilleur usage de nos pouvoirs technologiques sera-t-il suffisant. L’intuition mystique ne résout pas la faiblesse inhérente à nos représentations mentales qui peut s’en nourrir mais continuer à la nier dans son regard technoscientifique déterministe. L’intuition mystique ne répond pas à la limite de notre action mentale sur la matière : elles ont un caractère indirect qui laisse un point aveugle qui a tout moment peut laisser surgir la panne, l’accident et donc l’échec. Une supra-intuition au-delà de l’intuition représente un saut de conscience éventuel qui pourrait mettre fin aux limitations de notre conscience dans son univers mental. Ceci est une traduction de l’idée d’Aurobindo Ghose, un philosophe indien du XXe siècle qui disait que "l’homme est un être de transition".

2 – Une supra-intuition matérielle au regard de la science.

Mais avant d’en arriver là nous pouvons déjà esquisser ce que pourraient être les conséquences d’une intervention directe d’une forme de conscience sur les cellules du corps. Nous savons de mieux en mieux que le monde vivant forme un tout où les informations matérielles circulent par le biais des bactéries qui forment le tissu du vivant (voir L’univers bactériel de Margulis et Sagan). Les évolutions d’un pluricellulaire mettent en jeu l’évolution du vivant en entier par le biais des bactéries capables de transporter des protéines, des brins d’ARN ou même d’ADN. Les biologistes de l’évolution d’aujourd’hui ne privilégient plus la seule loterie ADN de la reproduction pour expliquer l’évolution du vivant. Certaines évolutions s’avèrent donc une adaptation acquises et transmises par symbiose entre pluricellulaires et unicellulaires (voir Beyond the Gene de Jan Sapp). Aujourd’hui en biologie même si l’évolution des espèces est pour tous un fait, certains dogmes centraux du néodarwinisme s’effritent : par exemple, la non transmission de caractères acquis (ici par la symbiose du vivant) ou encore l’idée d’une lutte aveugle pour la vie qui exclut coopération ou co-évolution. Ainsi l’acquis évolutif d’un seul individu peut se transmettre au monde vivant en entier. L’information matérielle du vivant comme l’ADN est au fond le miroir cristallin autour duquel se développe un tout pluricellulaire placé dans un certain milieu propice. La supra-intuition dominerait directement ces miroirs et leurs mécanismes par le biais de son action non-locale et a-causale. Un être supra-intuitif ferait évoluer son corps à volonté et par contagion pourrait transmettre à d’autres la même faculté. Même si des acteurs nouveaux surgissent comme récemment les prions qu’on avait négligés dans une logique réductionniste du tout génétique, ils ne font que souligner le rôle crucial du chaos qui sont selon nous est l’espace même où peut croître une supra-intuition.
Par ailleurs les travaux de Jean-Claude Ameisen exposés entre autres dans La sculpture du vivant soulignent le lien entre nos défenses immunitaires, les processus de création et de destruction et nos façons de penser. Ce lien, si nos idées d’intuition voire un jour de supra-intuition sont justes, serait encore plus conscient. L’organisme est un tout en création et donc pour ce faire en destruction même si des phénomènes comme le cancer, les maladies auto-immunes ou la mort en montrent une certaine déficience. Toutefois il est à noter que la mort reste utile pour l’évolution globale tant l’individu s’enferme dans une forme quelconque d’inertie. Si l’approfondissement de l’intuition c’est-à-dire d’une démarche intégralement créatrice est possible la mort comme processus de liquidation de l’inertie individuelle devient moins nécessaire logiquement. Cet approfondissement de l’activité intuitive de façon consciente aux cellules du corps donnerait une maîtrise de plus en plus directe de ses processus de création et de destruction.

3 – Les technosciences peuvent-elles favoriser l’émergence d’une supra-intuition ?

La science nous donne donc une connaissance indirecte de ce que nous pourrons peut-être un jour manipuler directement même si dans un premier temps nous apprenons à le manipuler grâce à des moyens technologiques d’observation. Il serait intéressant d’avoir une vue extérieure grâce à la technologie des effets de nos pensées et de nos actes sur le corps et sa relation à son environnement du strict point de vue chimique. Nous ne manquerions pas d’associer telles sensations à tel événement chimique et sur plusieurs générations qui nous dit que l’appareillage technologique d’observation chimique de soi-même soit alors encore utile ? Notre conscience cellulaire de nous-même et son interaction environnementale ne serait-elle pas immédiate ? supra-intuitive ?

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