La technique 2 - Le progrès a-t-il des limites ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

  III. Un progrès de la technique sans progrès de la conscience est une impasse.

1 – La force d’âme face aux forces nihilistes de la mentalité technoscientifique.

L’analyse métaphysique de Heidegger nous laisse insatisfaits. Le devenir de l’étant, l’événement est juste affaire de l’Être. L’humain n’y a qu’une part illusoire. Sans sourciller, Heidegger évoque l’éventuelle disparition de l’humanité par le jeu inhérent au progrès technique. L’humain qui produit l’objet technique n’a, semble-t-il, aucune responsabilité envers l’autre être humain. Heidegger nie que l’humain ait à répondre de l’avenir. Contre Heidegger ne peut-on pas penser que l’être humain peut faire de l’événement d’Être un germe de monstruosité inhumaine ? Ici la question du progrès devient celle de la liberté. L’espérance de Heidegger nous paraît bien étroite : à quoi sert la poésie dans un camp de concentration ? Dans un accident nucléaire ou plus banalement quand les techniques sont les chaînes de l’asservissement économique causes d’une misère spirituelle et matérielle, seul un acte intégrant l’éthique peut nous sauver, et cet acte exige la responsabilité, c’est-à-dire une certaine forme de liberté.
Jusqu’ici le progrès humain a été vu plutôt comme progrès se signalant par des réalisations matérielles extérieures (techniques et institutionnelles), ici la question du progrès humain nous engage vers l’intériorité et l’élargissement de ce qu’elle transforme en elle y compris sa composante matérielle, autrement dit vers un nouveau saut évolutif du point de vue matériel.
Nous pouvons reprocher à Bergson d’avoir associer le développement d’un nouveau type de conscience adéquate au progrès à une forme précise de croyance religieuse. Mais il est vrai que si on fait abstractions de croyances toujours arbitraires, les religions sont le dépôt de ceux qui ont mené une recherche intérieure et qui malgré elles pourraient être une base exploratoire et non le dernier mot de l’évolution spirituelle.
Accepter le progrès extérieur, c’est vouloir le progrès intérieur. Bergson parle d’une intuition créatrice lorsque l’homme arrive à certains tournants de son développement culturel. L’intuition éclaire la discontinuité introduite par l’événement de progrès : ce n’est pas l’intelligence à l’œuvre dans la représentation fondée sur le semblable, l’analogie entre passé et présent, elle n’est pas étrangère à la nouveauté radicale contrairement à l’intelligence représentative, elle est par excellence faculté créatrice antérieure au mental.

2 – Un besoin de liberté de l’âme qui s’est cherché à travers la technique n’est pas nihiliste.

Nous voyons bien que notre aspiration technologique est d’effacer toute médiation dans notre action de transformation de l’extérieur. Au lieu de taper sur un clavier, nous voudrions que les mots de notre pensée s’impriment directement sur l’écran comme nos intuitions se mettent en pensées puis en mots. En l’état, la technologie a toujours besoin de médiation, de circuits de transmission d’ordres dont le fonctionnement ne dépend pas de nous directement que ce soit en terme énergétique ou en terme de maintenance. La technologie est le fruit de la représentations et donc de cette intelligence généralisatrice à partir du passé et du présent, elle néglige donc de nombreux niveaux d’interaction qui pourtant provoqueront l’usure, la panne, une réaction environnementale inattendue.
La représentation dans ses contenus généralisateurs inspirés de l’observation de ce qui se reproduit dans la nature nie obligatoirement la nouveauté où elle se renouvelle pourtant. Elle oblitère l’intuition qui la refonde et qui est certainement plus proche de l’essence de la nouveauté. Elle fige donc toute prise de conscience de l’impulsion créatrice qui l’inspire comme une œuvre d’art fige l’instant créateur dans des formes données, le style donné d’une époque, d’un artiste. L’intuition fait entrevoir une action de transformation de ce qui nous entoure sans aucune médiation. Il s’agirait non plus d’une action sur la matière à partir de la matière instrumentée dont la médiation reste le point aveugle de l’action, le tout dirigé par une de nos représentations écartant la loi de la nouveauté mais d’une transformation consciente. Mais si l’intuition reste culturelle est-elle inhérente à la matière elle-même comme lors des évolutions passées ? Ceci n’est pas une simple lubie, ce point de vue d’une transformation inhérente à la matière, existe bien consigné dans nos représentations même s’il ne se tient effectivement qu’en dehors d’elles : il y a bien eu une évolution biologiques des espèces. L’intuition reste en l’état chez l’homme une saisie mentale dont la qualité est d’être parcellisée, linéarisée, recontextualisée. L’intuition est le processus évolutif de nos schémas culturels, nos mèmes comme le hasard et la nécessité semblent être le processus évolutif de nos gènes. Peut-on relier ces deux processus ?

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