La technique 2 - Le progrès a-t-il des limites ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

  II. Le danger inhérent à la mentalité technicienne.

1 – La prise de conscience scientifique des limites de la science et plus tragiquement de la technoscience.

Nous croyons être conscient de nos actions mais cette conscience ne nous conduit-elle pas en aveugle ? Ne nous manque-t-il pas encore la véritable maîtrise du progrès ? Certes la conscience abstraite avec l’écologie et ses développements a trouvé un début de palliatif. Nous pensons désormais aux conséquences environnementales qu’ont nos inventions. Mais il s’avère que l’écosystème même si on parvenait à faire l’inventaire de ce qui le compose est à partir d’une certaine échelle de plus en plus imprévisible. En effet il devient de plus en plus incalculable tant par excès de données que par limites propres au calcul. Les approximations des réels transcendantaux, tel le nombre pi, sont en effet inévitables puisqu’ils semblent avoir après la virgule un nombre infini de chiffre ne présentant aucune constante dans leur apparition. L’ordinateur le plus approprié pour calculer l’avenir de l’univers semble l’univers lui-même et donc en tant qu’individu doté d’une conscience capable d’abstractions mentales son évolution précise nous échappe même si nous en avons des approximations et si notre participation est inévitable. Cependant sur ce dernier point plus éthique et politique, les impondérables se multiplient car les êtres humains cohabitent à différents stades d’évolution spirituelle c’est-à-dire d’engagements divers dans l’action libératrice et créatrice. Les représentations mentales divergentes et les actions contraires sèment la confusion. Nous n’avons pas de garantie que personne ne prenne le risque d’une catastrophe écologique.

2 – Le nihilisme du règne du quantitatif inhérent à la culture technoscientifique.

Nous mettrons dos à dos apologue et critique du progrès en rappelant que ces deux perspectives se construisent autour d’une ignorance fondamentale. Ni l’une ni l’autre ne savent à vrai dire ce que l’avenir nous réserve et elles se fondent sur le passé et le présent pour nous dire notre avenir. L’une et l’autre pensent une forme de continuité de l’avenir avec les temps qui le précédent. Il est assez désopilant de retourner à ce que les hommes prédisaient pour l’an 2000. Rien en tout cas de semblable à aujourd’hui. Nous ne sommes pas en mesure de prévoir les dévoilements que le temps offrira. Hannah Arendt dans La condition de l’homme moderne nous invite par exemple à voir que le propre de l’événement est d’être un commencement. L’humanité est pleine de ces événements techniques ou moraux qui sont des commencements de son histoire : la science de Galilée ou la naissance de la démocratie... Par essence, l’événement est imprévisible. Le seul accès légitime du philosophe à l’événement est d’y déceler en quoi il révèle le plus secret de la réalité, l’Être. l’Être est la source commune à tout ce qui est en train d’être (les étants). Cette source (l’Être) des étants (ce qui est en train d’être, ce qui existe) n’est donc rien de ce qu’est un étant. Elle n’a aucune propriété. Seuls les étants ont des propriétés. L ’Être dégagé des étants (au-delà de l’étant, à la source de l’étant) est donc néant ou presque tout en étant condition de possibilité de tout étant. Se poser la question « y a-t-il progrès ? » implique de se tourner vers l’Être, ce fond de la réalité qui est source et condition de l’événement et non pas vers le passé pour y déceler le présent. A la rigueur, le passé sera examiné en tant que lieu d’événements, on y ira y lire ce qui est vivant, neuf ; comment se présente le neuf. Heidegger dans La question de la technique ne nous parle pas des techniques mais de l’événement propre à la technique. Il ne peut, être question de progrès. L’essence de l’événement technique révèle dans l’Être (ou ce que nous avons appelé le plus secret de la réalité) une propension à considérer toute chose du point de vue d’une quantité, d’une énergie. De fait, la technique se moque des différenciations entre choses, elle a tendance à tout considérer de manière indifférenciée. Elle menace en fait jusqu’à l’individualité des choses. Attention, il ne s’agit pas d’un jugement ou d’une condamnation. Rappelons que l’événement technique ne traduit pas ici une action de l’humanité mais plutôt révèle l’Être. Le risque d’une catastrophe technique qui nous fasse sombrer dans l’indifférenciation est inhérent à l’Être lui-même. Rappelons que l’Être indifférencié, c’est-à-dire sans étant, hors l’étant, est quasi-néant. Certes néant créateur mais néant. L’homme se croit dominateur du phénomène technique ; en fait, tout événement, y compris celui de la technique, relève de l’Être. Le progrès concerne l’Être, il s’agit de son retour ou non au néant. Ce que nous appelons progrès humain habituellement est chez Heidegger un événement où s’exprime de la part de l’Être une propension à cesser en fait ses productions différenciées des choses. Toutefois, Heidegger entrevoit à côté de cette menace d’autres événements qui au contraire renforcent la différenciation tels la poésie et l’art. Et laissant la réponse à l’Être événementiel, il cite Hölderlin : « Là où croit le danger, croit aussi ce qui sauve ».

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