l’art.

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

L’Art

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  I. Introduction.

Le mot « art » autrefois désignait indifféremment des choses artisanales et des choses artistiques. Ce qui distingue un objet artistique par rapport à un objet artisanal est qu’il n’a pas de fonction utilitaire. Mais le sentiment de son existence gratuite nous semble parfois vital.
Peut-on en dire davantage ? NON car en matière d’art ce serait :
« à chacun ses goûts et ses couleurs »
Nous allons interroger et remettre en question l’idée suivante qui revient souvent quand on parle d’art.
En fait cette formule traduit souvent l’idée qu’on ne pourrait pas préciser une définition de l’art ni discuter des goûts et des couleurs puisqu’ils sont personnels et varient en fonction des personnes.
Mais si les goûts sont personnels pourquoi tant de gens ont de nombreux goûts communs et les partagent ? Pourquoi des modes artistiques ont-elles autant de succès ? Que vaut une telle affirmation de gens qui connaissent peu l’art que ce soit par l’effort de développer un sens artistique ou un esprit d’ouverture culturelle ?

Remarques scolaires à ce propos :

/ !\ Ne pas citer dans une copie de bac les exemples suivants : Joconde : Da Vinci & Guernica : Picasso car ils sont symptomatiques du fait qu’on ne connaît rien d’autre en art pictural et que notre goût est peu développé.
/ !\ Il est très pénalisant du point de vue scolaire d’en rester en conclusion d’une réflexion à cette formulation« à chacun ses goûts et ses couleurs ».

Nous allons voir maintenant comment du point de vue argumentatif attaquer la formule irréfléchie :
« à chacun ses goûts et ses couleurs »
Il y a, semble-t-il, des expériences de beauté qui ne mettent pas en jeu notre personnalité : on regardera avec étonnement quelqu’un affirmer qu’un coucher de soleil n’est pas à son goût. Dans la nature, il peut nous arriver au moins un instant de devenir la seule conscience de la beauté de la nature : la conscience égocentrique de nous-même s’efface, il n’y a pas de préférence à l’oeuvre, il y a une joie désintéressée de la conscience d’être la conscience de la nature. Face à telle œuvre d’art, nous pouvons aussi avoir l’expérience d’un sentiment de beauté qui ne met pas en jeu nos préférences personnelles c’est-à-dire nos goûts personnels.

Cette formulation « à chacun ses goûts et ses couleurs » cache donc la difficulté de situer les qualités diverses des expériences de l’art que nous pouvons faire.
Pour comprendre cela, posons la distinction entre les différents concepts : fait et valeur, objectif et subjectif.

A* : « la beauté » est ici un fait qui ne dépend pas de nos goûts même si ce fait reste subjectif.
C’est la beauté d’un coucher de soleil ou le sentiment universel de beauté d’une œuvre d’art

B* : Affirmer « À chacun ses goûts et ses couleurs » est pertinent quand nos préférences sont en jeu.

*CC* : Notre problème est de savoir mieux situer l’art entre fait subjectif et valeur subjective ?

Dans ce but, il y a alors les deux approches A* et B* à étudier de façon plus approfondie :

1re approche approfondie B* : « A chacun ses goûts et ses couleurs » suscite une pensée relativiste.
Etre relativiste : c’est penser que tout est Relatif à nos goûts personnels, c’est dire d’un point de vue relatif : « il y a mes préférences (x est meilleure que y) », c’est dire d’un point de vue absolu : « toutes les préférences des uns et des autres se valent ».
Il y a selon nous deux sortes de relativisme :

  • Le relativisme vulgaire n’est pas créatif, il est souvent consommateur. En général, il a les goûts de la plupart des gens. Il n’a pas une véritable culture du goût. Elle a souvent une tolérance négative, elle cache le mépris du grand nombre vis-à-vis des minorités.
  • Le relativisme fort comprend la formule « à chacun ses goûts et ses couleurs », comme un appel à l’originalité et à la création. Le relativisme fort se moque du relativisme vulgaire : la personne qui vend du parfum et qui dit « soyez vous-mêmes, achetez ce parfum », manipule le client : si tout le monde a le même parfum, que signifie être soi-même ? De nos jours, le relativiste fort est un publicitaire, un créateur de mode.
    Mais est-il possible de ne pas opposer l’individualisation artistique qui met en jeu des préférences personnelles et l’universalisation de la création artistique ? Dans ce cas la valorisation subjective participerait à une évolution du fait subjectif… Le relativisme fort s’il considère la création artistique comme participant à l’évolution de la conscience humaine se remettrait en question comme relativisme : tout ne se vaudrait pas !

2e approche approfondie A* : « Le sentiment de beauté » est-il une expérience seulement impersonnelle ou peut-elle être une expérience personnelle de l’universel ? En d’autres termes s’agit-il d’une expérience d’abord naturelle ou d’une expérience d’abord culturelle voire surnaturelle ?
Le sentiment de beauté est un sentiment désintéressé (une belle femme ou un bel homme n’est pas forcément désiré quand ils sont jugés beaux car même si on changeait d’orientation sexuelle, on les trouverait toujours beaux), alors que l’émotion agréable est intéressée et personnelle (les frites sont bonnes ou le regard d’un homme est attiré par une fille à son goût).
Cette distinction semble faire de la beauté une expérience réservée à un être rationnel et donc une expérience d’abord culturelle mais nos exemples même permettent de la mettre en question. Un bel homme ou une belle femme ne sont-ils pas en fait appréciés de façon réfléchie comme pouvant être attirants sexuellement ? Une femme n’apprécie-t-elle pas la beauté d’une femme comme ce qui à la réflexion est en mesure d’attirer le regard de l’autre sexe ? Dans ce cas la beauté n’est-elle pas l’expérience naturelle d’un désir réfléchi jusqu’à sa contemplation détachée ? L’artiste essaie pour rendre la beauté d’une femme d’accentuer dans sa représentation ce qui en elle attire et ainsi peu à peu il apprend même à déplacer notre sens de la beauté féminine : l’art serait alors une activité culturelle qui pourrait transformer jusqu’à notre nature même…

Ces approches montrent à quel point dans le domaine de l’art fait subjectif (nature de la conscience humaine) et valeur subjective (mentalité culturelle) se superposent et peuvent glisser de l’un à l’autre.

Dans une première partie, on se demandera si l’art peut se réduire à n’être qu’un fait subjectif. On examinera deux conceptions du fait subjectif l’une surnaturelle, l’autre naturelle.
Dans une seconde partie, on se demandera si la beauté est d’abord naturelle ou culturelle.
Et enfin, dans une troisième partie, on envisagera si l’art peut être une création indépendante de la beauté.

  II. L’art comme fait subjectif

Transcendant : Qui échappe à toute définition, qui n’est pas immanent.
Immanent : Qui sont tous sur le même plan.

A. Le fait subjectif transcendant.

1. Le beau en soi / Le beau absolu.

Pour Platon, on peut découvrir l’origine commune des idées dont l’idée d’âme, l’idée de beauté, etc. Cette origine est au-delà des idées qui sont habituellement définissables et observables grâce à la pratique de l’ascension dialectique. Cette beauté absolue est au-delà des idées incommensurables c’est-à-dire les plus incomparables tellement elles semblent contradictoires. C’est un mouvement et ce n’est pas un mouvement. C’est en-dehors du temps, de l’espace, donc c’est éternel et impérissable et c’est l’origine unique de l’existence, de tout ce qui existe temporellement. Une âme a l’existence, notre corps a une existence temporaire, et cette beauté absolue EST l’existence. L’erreur philosophique de jeunesse dans sa recherche de beauté est de confondre la recherche de l’être avec celle de l’avoir.

Remarque : pour approfondir ce point en cliquant ici vous trouverez un extrait commenté du Banquet de Platon.

2. Les conséquences pour l’Art

Premièrement, si l’artiste célèbre les beautés corporelles et matérielles, il nous égard.

Platon dans son livre La République considère le lit sous trois façons :
1. Le lit matériel (celui dans lequel on dort) fabriqué par l’artisan,
2. L’idée du lit (son plan qui surgit dans l’esprit humain) issue de la réflexion,
3. Le lit peint par l’artiste qui copie le lit matériel.

Selon Platon, le lit artistique est à l’évidence une tromperie. Il condamne l’art qui imite le monde matériel. L’idée de lit est plus importante que le lit matériel lui-même. En effet, si le lit casse, si nous n’avons pas l’idée, nous ne pouvons pas le remplacer. L’artisan est nécessaire à la vie sociale tandis que l’artiste menace la qualité spirituelle de nos vies. Toutefois, Platon fait une exception pour les artistes qui parviennent à évoquer le monde des idées. Les représentations symboliques mais irréalistes du point de vue matériel (comme les Dieux Egyptiens) sont pour lui un véritable art. La beauté absolue tend à faire mépriser la beauté du monde matériel. Certaines interprétations religieuses radicaliseront Platon et affirmeront que tout plaisir propre au plan matériel tend à être un péché (un manquement au désir de Dieu).

B. La beauté comme harmonie : le fait subjectif immanent.

L’approche de Platon rend les beautés matérielles et naturelles à jamais imparfaites. Les Stoïciens évoquent l’expérience d’une beauté à côté de laquelle est passé Platon. Pour les Stoïciens, certaines beautés sont d’autant plus belles qu’elles intègrent des imperfections.
Certains détails imparfaits renforcent parfois l’originalité de l’ensemble. Exemple : Dans un morceau de musique, une note qui ne s’inscrit pas dans la mélodie peut renforcer l’harmonie.
Platon ignore la puissance de l’harmonie (hormis peut-être sous la forme arborescente (Une hiérarchie) d’un rayonnement s’échappant reflets insignifiants du centre de tout où trône la transcendance la plus absolue). Seule l’harmonie est une beauté capable d’intégrer des parties laides. Exemples : 1. Un tableau impressionniste vu de près montre des tâches de peinture. En s’éloignant, on comprend que ces tâches de peinture crée une harmonie. 2. Une cascade vue de près ne montre que de l’eau, mais vue de loin elle s’avère belle.
Le secret de l’harmonie, c’est de regarder à bonne distance. Elle suppose d’être observée d’un certain point de vue. Cependant, à la distance humaine habituelle, l’univers peut sembler menaçant, injuste, laid. Pour les Stoïciens, l’univers est un être vivant dont nous sommes des parties, des organes. Dans le corps humain, c’est le renouvellement constant de nos cellules qui assurent la santé du corps. Les cellules qui ne reçoivent plus l’ordre de mourir forment un cancer : la mort sert l’harmonie du tout. Le Stoïcien est celui qui essaie intérieurement de découvrir l’harmonie de l’univers. Le Stoïcien s’efforce de voir tous les évènements, même les plus désagréables, comme des évènements harmonieux. Pour un Stoïcien, le criminel fait un acte de l’univers.

  • Dans l’histoire d’Epictète, le bourreau est aimé par lui comme un acte de l’univers.
  • Dans un combat, un Stoïcien voit un jeu de l’univers avec lui-même. Rien ne se perd de l’harmonie, elle se transforme. Mais est-ce que rien ne se crée ?

Une œuvre d’art imite toujours l’harmonie de la nature, elle la révèle. La puissance des vocations de l’œuvre d’art est liée à des règles d’harmonie. Ces règles, en Occident, ont consistés en des proportions du corps humain (une grosse tête sur un petit corps nous paraît laid par exemple). En Occident, on estime qu’il y a un beau rapport entre la taille de la tête et du corps (environ 1/5 pour la tête et 4/5 pour le corps). Pour les Stoïciens et plus tard les cartésiens comme Boileau, ces règles étaient immuables.

Quand on regarde les différentes cultures, il y a plusieurs règles d’harmonie possibles.
Exemple : La musique est un domaine de l’harmonie où on assiste aujourd’hui à un métissage. Les harmonies occidentales se marient avec les harmonies orientales. Les métissages d’harmonie musicale sont l’œuvre d’artiste, elles ont toujours un style individuel.
Les Stoïciens n’avaient pas pensé que l’harmonie naturelle pouvait comporter des dimensions culturelles et individuelles. Avec les Stoïciens, l’harmonie a pour modèle l’harmonie de la nature. Mais les Stoïciens ont négligé que la nature peut être réinterprétée et transformée culturellement et individuellement.

  III. L’art comme création, indépendante de la beauté

Nous avons vu que l’art, jusqu’au XXe siècle, a eu pour but la beauté. Mais cette adoration de la beauté a imposé des règles aux artistes. Elle leur a interdit d’exprimer leur propre individualité. Certains artistes ont considéré que l’art se comportait à leur égard comme les religions qui imposent leur croyance. D’ailleurs, comme nous l’avons vu avec Platon et les Stoïciens, la beauté a longtemps été considérée d’un point de vue quasi-religieux puisqu’elle donnait un accès à l’absolu. Longtemps, les religions ont imposé une morale à l’art.
Les artistes ont défendu l’idée que l’art peut ne pas être moral. D’ailleurs même les récits qui ont une fin morale présentent des personnages immoraux, sinon seraient-ils aussi intéressants ?
Le récit fondateur de la crucifixion de Jésus-Christ en Occident a convaincu les artistes qu’il pouvait y avoir de belles représentations d’une chose laide.

Par la suite les artistes se sont libérés de la morale et de la religion : ils pouvaient faire une belle représentation de n’importe quelle chose laide.
Mais ils n’avaient pas encore libéré l’art de la beauté.

Les dadaïstes ont alors produit des œuvres d’art qui n’avaient aucune beauté. Ce qui définit l’art, c’est alors le geste de l’artiste qui brise les conventions. Pour ce courant artistique, le plus important n’est pas la beauté mais la force créatrice de l’artiste. L’art devient un mode de vie, il s’agit de se libérer de toute forme d’autorité afin d’être créatif dans tous les domaines.

Cependant, ce mouvement où l’individu tourne le dos à l’harmonie et
à la transcendance de la beauté rencontre des limites.

Dans les arts plastiques, cette attitude de refus de la beauté reste prédominante.
Mais dans le domaine de la musique, cette attitude a rapidement été réinscrite dans une nouvelle forme de recherche de l’autre. La dimension individuelle dans sa force a été élargie par métissage d’identités retrouvant ainsi les dimensions cosmiques et transcendantes de la beauté.

  IV. Conclusion

Il y a donc trois dimensions de la réalité en jeu au sein de la recherche artistique et peut-être au sein même de toute activité créatrice :

  • une dimension transcendante, comme le nécessaire arrière plan de silence sur lequel s’inscrit la révélation musicale dont la profondeur le révèle sans cesse sous des jours nouveaux. Ce n’est pas seulement un silence volontaire c’est un silence inhérent à la conscience,
  • une dimension immanente et cosmique d’harmonie, comme en musique où le sens mélodique s’enrichit d’une richesse cosmique et spatiale à l’aide d’harmonies qui le déplace dans l’espace temps,
  • une dimension individuelle comme l’interprétation musicale ne cesse de le révéler.