Liberté 2 - Liberté politique.

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

LIBERTE POLITIQUE

Peut-on se libérer des rapports de domination ?

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  1- Introduction problématique

a) – Le problème de la JUSTICE entre EGALITES et INEGALITES.

Toute société est obligée d’admettre en son sein la présence de différences. Confondre l’égalité et l’uniformité revient à dicter à chaque individu une conduite au cœur même de sa vie intime : cela mène à une vision totale de la vie de chaque individu au service d’une masse, cela peut générer le totalitarisme. Toutefois nier l’égalité au nom de la différence ne risque-t-il pas de conduire à une autre logique de domination ? Une autre forme de totalitarisme cette fois fondée sur l’apologie de la force dominante.
De façon caricaturée n’avons-nous pas ici l’essence des deux logiques totalitaires qui ont ensanglanté le siècle passé ? La logique communiste confine à l’égalité comme uniformité, la logique fasciste à la différence comme inégalité de force entre les faibles et les forts qu’il faut défendre socialement des faibles. La logique fasciste va jusqu’à nier la ressemblance, elle s’ingénie à ne pas reconnaître l’autre homme comme un semblable afin de nier toute égale dignité.
Dans cette approche de la question politique comme justes rapports sociaux d’inégalité et d’égalité, nous avons donc un équilibre à trouver entre quatre termes qui sont égalité et inégalité, différence et ressemblance.
S’en tenir là ne permettrait pas de penser notre situation d’aujourd’hui. Avec l’idée de liberté, nous pouvons éviter en restant vigilant les dérives totalitaires. Mais il faut nous demander dans quel rapport la liberté risque de légitimer une inégalité qui au fond à terme la nie : quel sens a le mot liberté pour quelqu’un qui vit en dessous du seuil de pauvreté ? Comme on avait précédemment vu que trop d’égalité finit par nuire à la liberté, il semble que trop de libertés justifiant des inégalités de fait nuit à l’égalité de droit et au fond à la liberté.
Une société juste est, on le voit, une société qui cherche à rester cohérente. Le mot « juste » évoque d’abord pour nous des relations sociales bien ajustées afin de ne pas se transformer en conflits d’intérêts généralisés.
Le premier sens du mot juste nous envoie donc plutôt du côté des droits formels. L’égalité de droit peut-elle se penser avec un droit à la différence ? Puis prenant en compte le fait, il faut se demander si l’égalité de droit peut se passer d’une certaine égalité de fait ? Imposer une égalité de fait n’est-ce pas nier un droit à la liberté ?
Cependant une société juste qui n’est que pensée reste utopique. Comment mettre en place une telle pensée si ce n’est en considérant l’arrière plan de la double action entrecroisée de l’individu et du collectif ? L’égalité de fait est liée à l’idée d’une solidarité collective, l’égalité de droit sert à définir un espace de liberté individuelle. L’égalité de droit ne sera-t-elle pas qu’un mirage tant qu’une solidarité collective spontanée et non totalitaire n’existera pas ?
Le problème de la justice nous ramène donc à considérer que la tension politique fondamentale entre liberté individuelle et solidarité collective est le problème politique fondamental.

b) – Le véritable problème politique.

Vivre ensemble crée des rapports de domination issus du conflit entre les intérêts individuels et les intérêts communautaires. D’un côté, la communauté opprime les individus craignant leur créativité déstabilisatrice. De l’autre, les individus aspirant à une liberté sans contrainte ignorent plus ou moins la justice et produisent des rapports de domination qui fragilisent le groupe. La vie politique (en grec « politique » signifie l’art de vivre ensemble dans la même cité) peut être vue comme l’art d’échapper à ces deux dangers.

La liberté politique apparaît quand la créativité individuelle se libère des rapports de domination et que simultanément la puissance de l’action communautaire croît.

c) – Analyse plus approfondie des deux dangers politiques.

Ainsi la politique court deux types de dangers… Mais on peut affiner cette grille en distinguant quatre niveaux culturels des communautarismes et des individualismes.

D’un côté toutes les formes plus ou moins élaborées de communautarisme agissantes aujourd’hui :
Dans les communautarismes archaïques, tous les individus participent d’une même âme de groupe mais dévolue à un mode de vie quasi-animale de survie du groupe.
Dans les communautarismes prémodernes, tous les individus n’ont pas la même dignité du point de vue de la conscience de la réalité spirituelle constitutive du groupe.
Dans les communautarismes modernes, tout le monde est à égalité, il n’y a pas de personnes supérieures à l’autre en terme de dignité. Il se développe une mentalité du tout mesurable, du tout quantifiable tant du point de vue technoscientique qu’économique : René Guénon parle à ce propos du règne de la quantité. Le sens de la dignité heurte alors de front les tendances du règne de la quantité : il faut lutter contre des tendances à tout quantifier au mépris des personnes, les personnes créatrices sont souvent confondues inconsciemment à des personnes égoïstes qui menacent la cohérence culturelle du groupe ou des agents au service d’une communauté extérieure…
Dans les communautarismes postmodernes, l’égale dignité est tempérée par l’acceptation des différences culturelles voire par la reconnaissante émergente d’une inégalité spirituelle qui s’oppose aux excès du règne de la quantité moderne. Contre le pouvoir économique, cela crée une nostalgie des cultures prémodernes ou archaïques non occidentales construites autour d’un idéal spirituel soit disant plus élevé…

De l’autre toutes les formes plus ou moins élaborées d’individualisme agissantes aujourd’hui :
L’individualisme égoïste archaïque qui cherche à survivre par tous les moyens même au détriment d’autrui.
L’individualiste égoïste prémoderne, qui finalement au risque de bousculer les valeurs collectives de son clan veut idéalement mettre son clan et d’autres au service de ses ambitions héroïques ou de sa démarche religieuse spirituelle novatrice. Il est vrai que sa démarche créatrice qui peut sembler au service de la constitution d’une nouvelle forme de communauté mais souvent au mépris des solidarités passées.
L’individualiste égoïste moderne qui ne vise plus d’abord le pouvoir politique mais la richesse économique et qui défendra le libéralisme économique au nom de la liberté d’entreprendre et de créer qui enrichit la société. Mais dans les faits, le libéralisme contemporain semble enrichir certains individus aux détriments des autres et aujourd’hui il semble de moins en moins souvent que ce soit exclusivement les plus créatifs qui s’enrichissent au profit final de toute la société.
L’individualiste égoïste postmoderne qui vise un bien-être à travers un épanouissement narcissique le plus souvent à consonance sentimentalo-sexuel, et accessoirement un développement d’une force psychologique permettant de mieux manipuler les ressorts du pouvoir politique ou les ressorts d’un enrichissement économique.

A partir de cette grille de lecture approximative, on peut analyser certaines catastrophes politiques.

Les totalitarismes de droite mêlent ainsi des composantes individualistes prémodernes et modernes à des composantes du communautarisme moderne. Les totalitarismes de gauche se présentent comme un communautarisme moderne qui prétend rejeter toute forme d’individualisme qu’il soit prémoderne ou moderne mais les gardiens de ce communautarisme ont des comportements propres à l’individualisme moderne.

On peut aussi émettre sur nos sociétés contemporaines un regard plus précis en n’oubliant pas que nous ne sommes pas unilatéralement présent à un certain niveau culturel : nous pouvons rester prémoderne dans notre engagement religieux (un catholique accepte une hiérarchie écclésiastique qui lui impose un dogme), moderne sur le plan politique (les catholiques défendent souvent en politique l’égale dignité) et finalement postmoderne dans notre vie professionnelle et affective (il s’agira de s’épanouir à l’aide de connaissances psychologiques voire de pratiques psychocorporelles orientales pour résister au stress).

La majorité des gens sont dans une tension entre un individualisme et un communautarisme moderne. Parmi les élites culturelles des classes moyennes et les élites économiques qui s’enrichissent grâce au processus de mondialisation économique, il y a le développement d’un individualisme postmoderne. Celui-ci peut dans son émergence être caractérisé par ce qu’on appelle le relativisme.
Le propre du relativisme postmoderne le plus commun consiste à affirmer que « chacun a ses goûts et ses couleurs » : a priori ce slogan permet de concilier l’égale dignité niée par les fascismes et la liberté niée par les communismes. Mais ce slogan implique souvent qu’au fond rien ne sert de confronter ses goûts et ses couleurs qu’il s’agisse de goûts et de couleurs éthiques ou esthétiques puisque hormis la tolérance pluraliste toute vertu reste un choix individuel et relatif à notre seule individualité. Ce relativisme commun verra volontiers ses contradicteurs comme des ennemis du pluralisme. Il décèlera dans les propos qui le mettent en cause comme nivellement par le bas un crypto-fascisme dont il serait la victime. Il soupçonnera dans un discours mettant en cause son absence de solidarité engagée des velléités crypto-communistes. Ce relativisme commun défend le pluralisme. Mais en se soumettant à des logiques de victimisation, en évitant par le soupçon le débat et la confrontation qui seuls nous dégagent de nos identifications les plus subtiles, sa défense du pluralisme reste souvent ambiguë. Faute de vigueur vitale, ce relativisme commun est selon nous un relativisme vulgaire : il participe d’une intensification pathologique des souffrances psychologiques engendrées par un désir a priori libre intérieurement de toute norme mais encore déterminé par son refus des traumatismes passés. En effet le désir pathologique de l’individu de ce relativisme vulgaire faussement libéré des contraintes structurantes tribales et ethniques produit des faits et gestes déstructurants qui renforcent le cercle de la victime et de sa victimisation. Le désir révèle au fond sa nature vertigineuse, sa béance infinie et menaçante. Ce relativisme vulgaire produit un égocentrisme qui se mire narcissiquement seul ou accompagné psychologiquement dans les eaux troubles de son désir au risque de se dissoudre mélancoliquement dans l’insoutenable paradoxe entre l’infini des possibles et les probabilités limitées par le passé. Fuyant cet abîme déstructurant, ce relativisme s’avère souvent le complice inconscient d’un ethnocentrisme qui sous le couvert du pluralisme veut se réaffirmer. Il se trouve confronter à des relents d’ethnocentrisme qui se justifient en employant la rhétorique du respect des différences individuelles alors qu’il s’agit de défendre une culture qui inféode les individus, leur enlève tout sens critique et limite ainsi leur puissance créatrice. Le retour du religieux masque presque toujours sous la rhétorique relativiste une forme d’ethnocentrisme même si elle est plus subtile et comme il est régressif ce retour est dangereux : il prend bien souvent la figure du fondamentalisme religieux capable des pires négations qui soient de l’évolution créatrice. Les grandes religions relativement plus paisibles dans leur mouvement d’ensemble sont un produit intermédiaire entre ethnocentrisme et nations pluralistes : elles rassemblent diverses ethnies autour d’une mythologie qui se veut universelle mais qui à l’origine s’identifie toujours à tel moment ethnique, à telle rencontre décisive entre deux ethnies ou plus… Elles épouseront volontiers un tel relativisme vulgaire pour poursuivre un prosélytisme pacifique selon les critères des sociétés pluralistes. Les croyants sont tenus de se tenir à un récit englobant unique, inamovible. Le relativisme sert donc juste de toile de fond à l’acte de foi centré sur un hypothétique salut individuel, situé en dehors du monde et de ses manques de qualité attribués au règne de la quantité. Cette terminologie du règne de la quantité est celle de René Guénon et d’autres qui montre que le discours moderne de la raison et de l’économie juge tout selon des puissances quantitaives et des prix. On incitera à la compassion, à panser les blessures des exclus du règne de la quantité mais au final pour qu’ils découvrent eux aussi le salut hors du monde. On envisage rarement une évolution qui mettrait en cause le salut religieux hors du monde élaboré lors de la période axiale âge de naissance par ailleurs du monde de la quantité. Notons aussi que cherchant inconsciemment la reconnaissance du nombre, certains agnostiques à l’instar de ces religions à visée universelle prêchent la bonne conscience de l’accueil de l’autre, c’est-à-dire un pluralisme d’égale dignité appauvri de toute hiérarchie spirituelle incapable donc de montrer le moindre chemin d’évolution conceptuelle significative et donc d’évolution spirituelle. Ils ne répètent que le message des Lumières sans voir que son usage de la raison est resté extérieur et que perdant de vue sa source créatrice intérieure, cet usage de la raison devient instrumental s’il n’est pas lié à une pratique effective de la discussion authentique. Ils sombrent malgré leurs dénégations dans la superficialité du relativisme faible propre au pluralisme, incapable de vivifier le pluralisme. Ils restent des alliés du règne de la quantité à qui ils donnent pour un temps la caution d’un humanisme suranné.

Une version forte du relativisme postmoderne consiste à dire que « chacun ses goûts et ses couleurs » doit être entendu comme l’exigence créatrice soumise à chacun de créer son propre goût et ses propres couleurs et non de subir des influences tribales, ethniques, religieuses ou encore la rhétorique publicitaire du règne de la quantité. Ceci établit l’idée d’une hiérarchie spirituelle non étrangère à la démocratie pluraliste car fondée sur le succès de certains points de vue au sein de la rencontre et la discussion pluraliste. Cette idée de hiérarchie spirituelle est refusée par le relativisme vulgaire. Celui-ci voit dans le système de castes sociales la pire des injustices s’efforçant d’ignorer qu’elle a pu au moins un temps avoir un sens au niveau d’un ordre social global, comme le squelette d’un corps qui impose une structure par le biais d’une hiérarchie haut bas mais qui prend sens du point de vue d’un ensemble. Le relativisme vulgaire ignore donc le fait que son rejet de la hiérarchie est le rejet d’une hiérarchie pervertie. Par exemple le système des castes en Inde tel que l’on rencontré les occidentaux s’est avéré de plus en plus perverti et donc à dépasser. Mais dans un hôpital moderne il ne viendrait à personne l’idée de contester des hiérarchies de compétences toute nécessaire pour le bon fonctionnement de l’ensemble. Dans une discussion entre des scientifiques il ne viendrait à l’idée de personne de ne pas se soumettre à une hiérarchie de points de vue plus ou moins établis théoriquement et expérimentalement. D’ailleurs le relativisme vulgaire en associant hiérarchie et irrespect de l’égale dignité soit occulte la réalité des hiérarchies économiques qui elles induisent vraiment l’irrespect de l’égale dignité ; soit au contraire il la refuse en se victimisant sans proposer d’alternative pluraliste conséquente. Toutefois même si pour un relativiste fort la discussion fait émerger des hiérarchies de points de vue, ceci ne nous approche pas d’une quelconque vérité mais consacre le triomphe de la valeur la plus vigoureuse et si une valeur n’y triomphe pas, les mondes divers de valeurs continueront de cohabiter dans l’espace pluraliste. Le souci du relativiste fort postmoderne est plutôt la force d’une cellule du corps social ou d’un groupe lié à cette cellule non la santé et l’évolution du corps social en son entier. Politiquement à gauche le relativiste a renoncé à imposer sa conception du bien totalitairement, il résiste à l’injustice, défend des minorités, gère les effets sociaux néfastes du marché selon des marges de manœuvres en conséquence limitées. D’où l’impression d’un éclatement de la gauche politique, d’alliances de mouvements hétéroclites d’une faible lisibilité. A droite, la position relativiste est moins désenchantée le libéralisme politique et économique l’incarne volontiers. Sur une place publique ou sur le marché les méritants l’emportent du fait même de leurs qualités semble t-il créatrices reconnues médiatiquement ou économiquement. Pour le relativiste fort et pluraliste, consacrer la vérité d’une hiérarchie spirituelle reviendrait à interdire sa remise en cause au sein de la discussion et menace la démocratie pluraliste mais qu’en est-il si cette vérité concerne la pédagogie de l’impulsion créatrice ou la conception d’une rencontre ayant pour but une évolution créatrice aussi bien dans le sens individuel que collectif ? On sent pointer chez le relativiste fort une tension énorme voire une contradiction entre l’idée que chacun doit être un créateur, c’est-à-dire l’auteur de ce qu’il est et l’idée que la rencontre doit rester la valeur collective fondamentale même si elle n’est qu’un lieu d’affrontement d’où émerge une vision disqualifiant celles des individus s’y opposant car temporairement plus charismatique. Que devient l’élan créateur des individus dont la vision est disqualifiée ? Qu’est-ce qui peut nous apprendre alors à être créateur puisque la rencontre n’a d’autre but que la suprématie temporaire d’un point de vue individuel à un niveau collectif ? Le relativisme fort postmoderne peut cependant sans contradiction apprendre ou plus précisément désapprendre en vue d’assumer tout échec dans la rencontre en s’appuyant en arrière fond sur une spiritualité sceptique (d’où le succès des sagesses psycho-corporelles modernisées, des bouddhismes et autres philosophies du bien-être entre soi, les autres et le monde) : Il s’agit en effet de pousser intérieurement le relativisme jusqu’à son paroxysme dans son refus de s’identifier à quelque conclusion ou vérité pour atteindre ce plan où la conscience n’est identifiée à aucun de ses contenus idéologiques, émotionnels, etc. Si la rencontre est réduite à un jeu d’apparences dans une conscience décentrée de la conscience de soi personnelle et de ses refus de se voir juste comme apparences, ne peut-on pas devenir un bon perdant comme on peut être un bon gagnant, c’est-à-dire faire preuve de savoir-vivre ? Le relativiste fort trouve là un soutien extraordinaire qui rend dépassée l’approche psychologique : même si son désir reflue à l’état de tout possible indéterminé, il n’est plus happé par la mélancolie sous toutes ses formes que sont l’ennui, la dépression, l’angoisse ou leurs revers phobiques. Toutefois même renforcé par ces découvertes spirituelles et philosophiques, le goût de la rencontre au sein du pluralisme contradictoirement ne se menace t’il pas en laminant la vigueur créatrice des plus faibles au profit des plus forts ? Le relativisme fort parvient-il à se désolidariser du relativisme faible ? Ce dernier n’en est-il pas la conséquence sociale et psychologique nécessaire ? Ne sommes-nous pas des relativistes forts au mieux de nous-même qui retombent souvent dans le relativisme faible, ne pouvant pas nous empêcher de nier nos responsabilités, de nous victimiser ? Et d’ailleurs le discours de la victime n’est-il pas souvent un discours fort ? Ne nous retrouvons-nous pas alors à subir le désir au lieu de créer ou d’aspirer à créer ? Malgré l’arrière plan sceptique dans ses versions bouddhistes ou philosophiques, la tristesse, la peur, la colère, etc. reviennent nous emporter. Ces émotions sont l’envers du désir déterminé psychologiquement et socialement : toute préférence inconsciente d’elle-même entraîne mécaniquement des refus de ce qui lui est contraire ; nos préférences narcissiques impliquent donc une agressivité sous-jacente qui permet à la violence la plus cruelle de resurgir.
Un trait significatif de la société postmoderne consiste à exploiter financièrement les techniques de communication qui tissent un réseau pourtant utile à la naissance d’un sentiment d’appartenance planétaire individuelle et collective. Prisonniers d’une logique de profit quantitatif, nos médias s’imposent des standards privilégiant certes un spectacle pluraliste mais exclusivement ou presque de l’ordre du relativisme vulgaire et donc éminemment chaotique, puisqu’il joue son succès commercial sur nos peurs et nos désirs, nos goûts et nos dégoûts égocentriques. La créativité médiatique bien qu’elle soit l’œuvre évidente d’un relativisme fort prolonge ainsi le règne de la quantité en nourrissant la passivité de notre regard narcissique par essence inconscient du fait qu’il a sous les yeux son propre chaos relativiste. Cette créativité n’a en général aucune ambition pédagogique concernant la prise de conscience d’une impulsion créatrice. Elle rabâche des informations éparses et souvent contradictoires en mettant tout sur une même grille de programmes sans accroître le discernement de leurs spectateurs. Au mieux elle permet à des victimes réelles de prendre la parole au risque de ne plus permettre le discernement avec la logique de victimisation propre au relativisme vulgaire.
Ceci révèle pourquoi nous sommes sans doute dans une crise postmoderne : le relativisme fort dans son idéologie privilégiant le discours persuasif et informatif fourbit les armes du discours médiatique et publicitaire au centre désormais de toute l’économie et de la politique pluraliste. Son idée de la rencontre se réduit à des notions de marketing, de rhétorique spectaculaire au profit du vendeur, du gourou, du politique ou d’un groupe de victimes qui au fond spéculent toujours sur la faiblesse créatrice de leurs clients, de leurs disciples, de leurs électeurs ou de leurs défenseurs. Notre relativisme fort par essence finit par détourner spectaculairement et cyniquement l’échange au profit d’un règne de l’enrichissement quantitatif. Il préserve donc même apparemment exempt d’ethnocentrisme une part subtile d’égocentrisme. Le relativisme fort induit certes des hiérarchies spirituelles liées à une pratique exigeante du pluralisme mais malheureusement ces hiérarchies ne sont pas exemptes d’égocentrismes, de relents de logique de domination. Ces dominations sont-elles exemptes de démagogie ? Certains relativistes forts vont être prêt à exploiter les ressorts des mentalités religieuses, ethnocentriques, tribales et familiales pour parvenir à s’imposer trahissant par-là l’impulsion évolutive qui a produit sa propre mentalité. Si nous voulons dépasser la crise postmoderne inhérente à notre relativisme fort nous devrons entrevoir au-delà une conscience individuelle et collective renouvelée capable d’impulser un mouvement créateur manipulant certes toutes les strates évolutives des mentalités mais en offrant à chaque mentalité de nouvelles facilités évolutives. Des individus transcendant le relativisme fort dans le domaine social impulseront des relations et des institutions cristallisant davantage la vocation créatrice du pluralisme.

Un certain postmodernisme émergeant conscient de cette crise redécouvrant la spiritualité lorgne donc vers les sociétés prémodernes. Mais connaissant l’alliance fâcheuse du modernisme et du prémodernisme, cette élite culturelle d’individualistes postmodernes aura plutôt la nostalgie d’un communautarisme archaïque (cf. le néochamanisme) sans pouvoir vraiment réorienter le politique vers une meilleure harmonie entre processus d’individualisation et renforcement d’une solidarité collective.

C’est une aspiration postmoderne renouvelée à une meilleure harmonie globale entre processus d’individualisation et solidarité collective créatrice qu’il nous importe d’examiner. Peut-elle devenir réaliste et comment peut-on participer à la faire émerger ?