SARTRE, Cahiers pour une morale, extrait expliqué.

par Serge Durand - Philosophie

Attention correction en cours...

  I - Le sujet du baccalauréat L de juin 2008.

Expliquez le texte suivant :

Puisque la liberté exige que la réussite ne découle pas de la décision comme une conséquence, il faut que la réalisation puisse à chaque instant ne pas être, pour des raisons indépendantes du projet même et de sa précision ; ces raisons forment l’extériorité par rapport à tout projet et la liberté est la perpétuelle invention des moyens de tourner ces difficultés extérieures, mais il est bien entendu que la réussite doit être seulement possible, c’est-à-dire qu’il n’y a action que si les difficultés extérieures peuvent toujours être si élevées ou si neuves que l’invention humaine ne puisse pas les surmonter. Ainsi est-il toujours entendu à la fois que l’entreprise humaine a réussi à cause de la libre décision et de la libre inventivité qui a surmonté les obstacles et à la fois qu’elle a réussi parce que ce sont ces obstacles-là et non d’autres plus grands qui lui ont été imposés. Toute entreprîse humaine réussit par hasard et en même temps réussit par l’initiative humaine. Si le tireur n’avait pas eu le soleil dans l’oeil il m’atteignait, je manquais ma mission de reconnaissance. Il s’en est donc fallu d’un rayon de soleil, de la vitesse d’un nuage, etc. Mais, en même temps, mes précautions étaient prises pour éliminer tous les dangers prévisibles. En un mot les possibles se réalisent dans la probabilité. La liberté se meut dans la sphère du probable, entre la totale ignorance et la certitude ; et le probable vient au monde par l’homme.

SARTRE, Cahiers pour une morale

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

  II - Eléments de corrigé.

Nous ne rédigerons pas l’introduction mais dégagerons le thème, la thèse et le problème auquel elle répond ainsi que ses enjeux.

Le thème du texte est la liberté et concerne le repère philosophique le possible et le probable.

La thèse peut être située à la fin du texte :
« En un mot les possibles se réalisent dans la probabilité. La liberté se meut dans la sphère du probable, entre la totale ignorance et la certitude ; et le probable vient au monde par l’homme. »

Elle signifie que la liberté consiste en la fabrication de possibles fruits de l’imagination humaine que l’homme peut matérialiser par ses actions. Le monde heureusement n’est pas un monde déterministe donc ce qui est possible dans l’imagination humaine est plus ou moins probable au niveau du monde. Certes certaines possibilités imaginaires semblent peu probable dans l’immédiat à cause de tout ce qui fait obstacle dans le monde. Mais des possibilités comme celle de voler qui ont si longtemps semblé irréalisables ont été réalisées. Ce sont donc les efforts humains qui font que ce qui n’était qu’une possibilité de l’imagination peut devenir de plus en plus probable. Pour ce faire on passe de la totale ignorance à la certitude quand le possible devenant de plus en plus probable est enfin matérialisé dans le monde.

Les problèmes et enjeux que ce texte considèrent :
Comment penser la liberté pour qu’elle échappe tout à fait au déterminisme ? Une caractéristique du déterminisme est que la nature obéit à des enchaînements causaux inéluctables. Sartre doit donc logiquement affirmer et montrer en quoi la nature est contingente. La contingence de la nature est une condition nécessaire pour que la liberté humaine soit défendable. Mais ceci dit qu’implique alors l’action libre dans un monde contingent ? La thèse du texte répond à ces problèmes.

Explication linéaire  :

Dans un monde contingent la réussite ne découle pas de la décision. Notre usage du futur antérieur traduit bien ce fait : si j’avais su que ceci pouvait se passer je ne serais pas venu. Celui qui prononce ces mots reconnaît que sa décision n’a pu prendre en compte des phénomènes à l’avance. Cet homme n’a pas seulement ignoré des éléments rendant ces phénomènes prévisibles mais il a eu affaire à des événements qui auraient pu ne pas se produire. La contingence est une condition nécessaire de notre liberté : si tout était nécessaire nous serions déterminée. Mais la contingence de la nature et du monde qui permet notre liberté rend la réussite de nos projets aléatoires, puisque ce qui aura lieu peut aussi bien avantager qu’handicaper notre projet. Il y a donc un paradoxe de la contingence qui nous rend libre mais en même temps fragilise notre liberté.

Sartre rompt ici avec la conception de Kant qui en ce qui concerne les phénomènes de notre conscience ne voyait que du déterminisme faisant exception pour nos actes moraux. Selon lui en amont des phénomènes propre à notre conscience il y a une liberté qui en provoque certains et introduit ce qui doit être du point de vue moral au sein de ce qui est de façon déterminée et qui bien souvent est immoral. A vrai dire le phénomène moral dans la conscience et dans nos actes peut être analysé comme le fruit d’un déterminisme selon Kant : il y a là une difficulté comment ce qui est libre en tant que chose réelle en soi peut-il en tant que phénomène devenir déterminé ? Il est difficile de se concevoir un moi libre qui ne se connaîtrait que du point de vue phénoménal et que comme déterminé.

Sartre en affirmant la contingence du monde phénoménal résout ces difficultés. Et il a en sa faveur les multiples découvertes scientifiques mettant en valeur un jeu de hasard et de nécessité au sein de la nature : l’évolution du vivant, la mécanique quantique, la thermodynamique, etc.
Son modèle en outre rend mieux compte de la liberté humaine, il l’extrait de la seule problématique morale à laquelle Kant l’avait réduite et la considère du point de vue de toute action s’inscrivant dans un projet de vie. Par exemple un inventeur qui a le projet d’une invention du fait de sa liberté fait face aux contingences de la nature qui font obstacles à son projet. Un inventeur a un projet précis mais son monde intérieur qui a imaginé ce qui aurait pu ne pas être parce que il a affaire à ce qui peut être autrement qui est à l’extérieur de sa personne et de son projet. Même si tout dans ce qui manifeste à nous par la conscience est contingent et que tout ce que nous percevons est au sein de notre conscience, il semble que nos projets divers à commencer par celui de rester en vie scindent en deux les phénomènes de notre conscience : il y a les phénomènes qui ressortent de l’extériorité qui nous fait face et ceux qui ressortent de notre intériorité où se déploient nos divers projets fruits de notre liberté.

Notre projet est une ligne de conduite qui regroupe du point de vue intérieur diverses décisions car un projet implique une mise en oeuvre mais face aux situations inédites et imprévisibles qui se présenteront à nous, nous devrons sans cesse reprendre de nouvelles décisions. Toutefois ceci ne va pas jusqu’au point où il faille renoncer à l’action puisque le monde serait trop chaotique pour qu’on y imprime la marque de notre projet. Un projet est d’abord une possibilité qui s’est dessinée dans notre conscience et donc parce que un projet avant d’être une décision est d’abord une possibilité entrevue, nous pouvons la réaliser malgré les imprévus. Notre capacité d’invention s’il se présente un obstacle imprévu pourra relever le défi puisque notre but nous le savons est de l’ordre de ce qui possible.

Rétrospectivement quand on se tourne vers le passé cette analyse se confirme. La réussite d’une entreprise humaine relève de l’inventivité de ceux qui la mène et aussi de la nature des obstacles qu’elle a eu à affronter. D’ailleurs certaine entreprise humaine échoue. La contingence dans la nature est identifiée au hasard tandis que celle de l’intériorité humaine permet l’inventivité de son initiative. L’exemple de celui qui va en mission de reconnaissance et ne doit sa vie qu’à un rayon de soleil qui aveugla un tireur insiste sur le hasard. La phrase suivante qui dans l’exemple insiste sur les précautions de celui qui mena cette mission redonne place à la dimension intérieure de la contingence.
Pour Sartre l’homme est libre car il est constitué de néant et d’être. Le néant de sa conscience lui permet de réfléchir et d’imaginer diverses possibilités en manipulant les informations reçues de l’être. Le néant de la conscience permet en effet de séparer certains éléments d’un ensemble de sensations, elle permet d’en rassembler de façon inédite. Cette non coïncidence de la conscience avec elle-même lui permet donc d’explorer les possibilités ouvertes par la réalité. La conscience humaine permet donc une exploration virtuelle des possibilités là où le hasard de la nature génère de la probabilité. Toutefois la probabilité n’est déjà plus le hasard naturel en tant que tel, elle est liée à la liberté humaine qui agit en lien avec le hasard de la nature. La possibilité de voler pour l’homme existe depuis le mythe d’Icare mais elle était alors peu probable. Déjà les dessins de Léonard de Vinci traduisaient une probabilité plus grande car ils impliquaient une connaissance plus grande. C’est en ce sens où le probable vient au monde par l’homme même si on ne doit pas le confondre avec les possibilités qui émergent de l’imagination au contact du réel.

Bilan à faire

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