La vérité.

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

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  Débat n°3 : La discussion peut-elle être source de vérité ?

1 - Il y a des évidences et des faits qui ne prêtent pas à discussion et certaines règles norment la discussion.

a - Evidences indiscutables.

Comme Descartes le rappelle en mathématiques il y a des évidences claires et distinctes. Lorsque je forme un segment dans ma conscience puis un autre distinct, il y en a deux de façon évidente et cela ne prête pas à discussion. Ainsi la discussion est loin d’être la seule manière de faire émerger une vérité.

b - Faits indiscutables.

De même la science expérimentale lorsqu’elle a une théorie discutée va utiliser l’expérience pour la juger. Plus une théorie résiste à l’expérience et plus elle est prédictive de faits, plus cette théorie est meilleure. La discussion n’a donc pas du tout le dernier mot car il y a des faits indiscutables.

c - Règles normant la discussion.

D’ailleurs il semble que ce n’est pas tant la discussion qui produise de la vérité que l’acceptation de règles élémentaires pour que la discussion fonctionne bien. Si dans la discussion le principe de non contradiction est rejeté très rapidement il sera impossible d’avoir un dialogue fructueux. On ne peut pas défendre A et non A dans un même lieu et place sans rendre le dialogue improductif. Cette règle n’est pas issue de la discussion : elle en est une condition nécessaire de validité. A vrai dire ce principe de non contradiction relève de l’évidence. Mais il y a aussi des principes de non contradiction performative qui ne sont opérants que durant un dialogue : ils consistent dans des contradictions entre l’énoncé et l’énonciateur, entre le dire et celui qui le dit. Si un homme dans une conversation dit à un autre : « je ne te parlerai pas », il y a contradiction entre son message et l’action même de l’émettre, il y a là une forme de contradiction performative. Jürgen Habermas construit à partir de là une éthique de la discussion.

2 - Il y a des valeurs qui émergent seulement dans une discussion.

a - Certaines valeurs objectives ont une dimension conventionnelle.

Cependant pour Habermas lui-même il semble que certaines valeurs émergent de la discussion proprement dite et qu’elles n’en soient pas seulement les conditions. Prenons un exemple, la politesse semble bien une valeur morale élémentaire pour que la discussion se passe bien. Mais si on regarde les règles de politesse elles varient d’un peuple à l’autre, elles sont donc en partie conventionnelles même si certains gestes ont une portée symbolique qui traversent les cultures. Elles sont donc le fruit d’une évolution des échanges et donc des dialogues entre les personnes d’une même culture. Norbert Elias dans La civilisation des moeurs nous expliquent ainsi que à la fin du Moyen Age cracher sur la table est malpoli et qu’il faut se détourner de la table pour cracher. Aujourd’hui cette politesse d’hier nous semble bien barbare...

b - N’y a-t-il au fond que des valeurs subjectives issue d’échanges culturels ?

Certains arguent que tout ce qui sort de la discussion est conventionnel. Quand Protagoras affirme que l’homme est la mesure de toute chose, des choses qui sont qu’elles sont, des choses qui ne sont pas qu’elles ne sont pas. Il sous-entend que toutes nos vérités ne sont le fruit que de notre culture. Notre culture a une portée humaine car tout être humain est un être de culture mais notre culture a un caractère ethnique issu des échanges de ses membres et bien sûr chaque individu a sa propre culture individuelle. Aujourd’hui on dirait que la plupart de nos valeurs sont subjectives ou intersubjectives mais qu’elles n’ont rien d’objectives. Nos évidences et nos normes ne surgissent jamais d’une conscience individuelle car un être humain ne devient un individu humain qu’au fil des échanges qui ont lieu depuis sa naissance voire avant. De ce point de vue il n’y a donc que des valeurs intersubjectives issues d’un dialogue perpétuel entre nous.

c - Le point de vue sceptique est donc défendable.

Imaginons un sceptique participant à une discussion. Pour lui aucune vérité ne peut émerger de la discussion sinon le renoncement même à l’idée de vérité qui parasite la discussion et mène à des conflits qui mettent fin à toute discussion. Ce renoncement à la vérité facilitera le caractère ludique de la discussion permettant de faire émerger des valeurs intersubjectives qui ne sont que subjectives car relatives à notre culture humaine. Habermas voit une contradiction performative de la part de celui qui affirme qu’un discussion n’aboutira à aucune vérité commune. Il affirme que le sceptique n’a pas une position cohérente. Mais Habermas ignore que le sceptique ni ne nie ni n’affirme : il doute et il doute même de ses doutes. Une double négation du fait de pouvoir aboutir à une vérité au fil d’un dialogue n’implique pas qu’on aboutisse à une vérité au bout du dialogue. Non non A n’est pas forcément A car le principe du tiers exclu (non non A = A) est fort contestable. Par exemple il est faux qu’il n’existe pas (non non (A = il existe)) n’implique pas son existence (A = il existe) car il se peut qu’il soit précisément en train de disparaître ou de se métamorphoser en autre chose.

3 - Certains faits subjectifs émergent de la discussion dialectique.

a - Le génie dialectique de la discussion contre le renoncement sceptique.

Les sceptiques concluent volontiers que la vérité est inaccessible à l’homme à partir de la double négation de son affirmation. Mais leur rejet du tiers exclu s’il permet d’ouvrir le champ de la réflexion et du dialogue manque un aspect fondamental. En effet opposer A et non A ne conduit pas seulement à conclure que puisque Non non A n’est pas définissable, toute vérité est introuvable.

La dialectique est une méthode de discussion qui utilise la confrontation entre A et non A pour que jaillisse une possibilité Non non A différente de A et non A. Le sceptique néglige le génie humain. Il faut certes pour découvrir ou inventer douter de toutes les affirmations de vérités en place mais ce scepticisme n’est que méthodologique, il permet de transcender le connu. En ce sens la discussion est le moyen le plus simple de créer les conditions du génie c’est-à-dire de l’idée qui renouvellera nos perspectives.

b - la dialectique comme exercice de notre vérité créatrice.

Il y a donc une dimension créatrice qui se révèle dans un dialogue authentique. D’ailleurs parfois, les membres d’une telle discussion ont en même temps l’idée qui transcende leurs oppositions ou leurs exigences individuelles authentiques qui semblaient s’opposer. Celui qui crée ou découvre une nouvelle manière de penser plus efficace et plus conciliatrice n’a-t-il pas affaire à une forme de vérité issue de la discussion ?

c - Toute forme de vérité a une dimension dialogique.

Descartes lui-même à vrai dire quand il définit l’évidence la définit comme ce dont on peut pas douter ce qui revient à entrer dans un dialogue intérieur. Aucune évidence n’est donc seulement monologique (lié à une logique du monologue), elle a toujours un horizon dialogique. Enfin la science expérimentale ne peut-elle pas être vue comme un dialogue avec la nature ?