La vérité 3 - La vérité peut-elle ne pas s’imposer ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

 II - L’AUTHENTICITE IMPOSE-T-ELLE UNE ETHIQUE RELATIVISTE OU SEULEMENT UNE INDIVIDUALISATION DU LIEN A LA VERITE ?

  A - TOLERANCE ET PLURALISME DU RELATIVISME DEMOCRATIQUE VULGAIRE.

1) - Le pluralisme du relativisme démocrate contre les idéologies religieuses, politiques ou scientifiques.

Parmi les plus importantes catastrophes du XXe siècle il ya les deux formes de totalitarismes : communisme et fascisme avec sa forme extrême qu’est le nazisme. Ces catastrophes mettent en jeu certains rapports à la vérité qui ont abouti à des millions de victimes.

On peut qualifier ce rapport à la vérité d’idéologique. L’idéologie dans son sens marxiste a conduit au communisme : une idéologie pour Karl Marx est liée à des intérêts de classe sociale. A priori cette position n’est pas sans rappeler un certain relativisme. Nous parlons tous d’un certain point de vue et souvent d’un point de vue social sans toujours l’apercevoir. L’idéologie communiste est celle qui selon Marx est inhérente au prolétariat, la classe ouvrière. Cette classe ouvrière un jour renversera le capitalisme, son idéologie sera alors naturellement celle partagée par tous. Le semblant de relativisme de Marx disparait donc du point de vue d’une philosophie de l’histoire. Le mouvement révolutionnaire doit donc accélérer la marche de l’histoire en imposant un dictature du prolétariat jusqu’à ce que l’idéologie prolétarienne devienne naturelle pour tous.
Un relativiste démocrate parlera d’idéologie dans un sens postcommuniste : tous ceux qui veulent imposer une pensée sur le plan collectif sont des idéologues, il faut désormais renoncer à l’idée qu’il y ait une pensée intégrale rendant compte de la réalité. Toute pensée qui prétend offrir un système embrassant la totalité du réel est en germe totalitaire. A vrai dire l’idéologie totalitaire communiste montre le danger des prétentions rationalistes à définir le bien et à imposer cette définition. Au fond le communisme est en quelque sorte un retour dans le cadre moderne de la rationalité à des conceptions propres à l’idéologie religieuse prémoderne. Mircea Eliade a montré que la pensée marxiste reprenait nombre de schéma inhérent à la pensée chrétienne prémoderne. Par exemple, les conceptions millénaristes chrétiennes d’une fin du monde historique à cause de la venue du Royaume de Dieu sur terre est à l’évidence présente dans l’idée communiste d’un paradis sur terre dès lors que seule l’idéologie prolétarienne subsistera. Ces deux conceptions supposent une vision de l’histoire linéaire contrairement par exemple aux visions cycliques de l’histoire antique et de la plupart des cultures étrangères au judéochristianisme et à l’islam.
L’usage du centralisme démocratique est d’ailleurs commun au fonctionnement des appareils des partis communistes et à celui des Eglises catholique et orthodoxe. C’est en effet toujours le sommet de la hiérarchie qui choisit les électeurs qui éliront le sommet de la hiérarchie : ce qui garantit une fidélité de l’ensemble des membres du parti ou des croyants à une ligne politique ou une tradition ecclésiale. D’ailleurs le rapport aux oppositions internes qui s’écartent trop de la ligne à suivre ou de la tradition s’achève souvent par une persécution contre l’hérésie ou une scission du parti si les opposants ne sont pas mis au silence.

Le relativisme verra dans le pluralisme politique propre à la démocratie une parade à ces tendances idéologiques totalitaires. Le bien n’est pas prédéfini par une révélation ou par la raison, il est issu de la discussion et de la confrontation des opinions, il ne clôt pas la discussion car la confrontation des points de vue seul le définit. Bien sûr comme le dit Marx la discussion démocratique est souvent illusoire dans la mesure où des lobbys y défendent d’abord leurs intérêts ou celui qui parle défend non seulement un point de vue individuel mais des intérêts sociaux qu’il voudrait faire reconnaître comme les plus importants dans la discussion elle-même. Mais si la discussion et la confrontation démocratiques des opinions reste la vertu première garanti par le droit d’exprimer librement sa pensée qui assure qu’aucune idéologie ne pourra devenir totalitaire.

D’ailleurs face à un fasciste ou un nazi seule la défense du pluralisme est une réponse adéquate car malheureusement on ne pourra guère le convaincre du fait qu’il a tort. La science a par exemple fortement mis en doute la conception de races humaines biologiques mais il y a encore des gens pour professer le contraire. Ils sont assez retords pour utiliser alors les remarques de certains relativistes qui montrent les limites des prétentions de la science à la vérité. Paul Feyerabend (USA, XXe siècle) lorsqu’il a montré que la science n’échappait pas à un certain relativisme a aussi insisté sur le fait qu’on ne pouvait combattre le nazi ou le fasciste que les armes à la main en dernier recours. Le discours scientifique est toujours construit sur des hypothèses métaphysiques et il est vrai que dans les années trente du XXe siècle nombre de biologistes avaient des thèses eugénistes. La volonté scientifique de maîtriser le destin de l’humanité passait par la volonté de contrôler la reproduction et la qualité des gènes. Aujourd’hui étrangement après les plus terribles politiques eugénistes qui soient, les scientifiques soulignent la part de l’acquis dans le développement humain qui se superpose à l’inné génétique. Quoi qu’il en soit le relativiste démocratique sait désormais que la science non plus ne doit pas avoir le dernier mot sur le pluralisme. Toute forme de discours ne restera qu’un point de vue ou une interprétation...

2) - Le paradoxe de la tolérance.

Cependant notre relativisme démocratique n’est-il pas par définition appelé à disparaître dès lors qu’il entend tolérer dans la mesure du possible les prises de positions intolérantes. Si en effet il interdit les prises de positions intolérantes qui procèdent seulement du discours, il ne sera plus crédible. Et malheureusement dès lors que ces prises de position l’auront emporté, il aura beau prendre les armes, il n’est plus sûr de l’issue du combat.
L’idéologue aura toujours beau jeu de réclamer pour lui de la tolérance et de dénoncer l’hypocrisie de ces relativistes qui d’un côté prêchent le pluralisme mais de l’autre ne les laissent pas s’exprimer et faire tranquillement leur propagande.
Ce paradoxe de la tolérance a été souligné par Karl Popper.
Mais on peut lui trouver une réponse. Il ne faut pas confondre la vertu de tolérance auquel chacun dans le pluralisme est appelé en son âme et conscience avec le droit à la liberté de penser dans la limite du respect d’autrui qui seule garantit le bon fonctionnement du pluralisme et l’empêche de dégénérer en guerre civile.

  B - LE RELATIVISME ARISTOCRATIQUE RELEVE LE DEFI DE LA DISCUSSION.

1) - Du respect des différences au dialogue interculturel

Une autre réponse moins formelle au paradoxe de la tolérance est de diffuser un relativisme culturel véritablement dynamique du point de vue culturel.

Si d’un point de vue relativiste il est malvenu de comparer des cultures il n’en reste pas moins qu’un relativisme conséquent invitera à dépasser tout ethnocentrisme. Et à vrai dire on ne peut pas comparer aisément les diverses cultures car elles ne sont pas toutes axées sur les mêmes principes fondamentaux. Dans Race et histoire, Claude Lévi-Strauss montre que l’ethnocentrisme occidental s’est souvent confondu avec une prétention abusive de l’occident à l’universalité. Il estime ainsi que Les Droits de l’homme qui se présentent comme des valeurs universelles sont d’abord des valeurs occidentales relativement ethnocentriques. Il juge que le respect de la diversité culturelle du point de vue mondial doit avoir la priorité contre toute forme d’unité de l’humanité se ramenant à l’uniformisation et donc à la destruction de la diversité culturelle.

Toutefois son discours peut nourrir une nouvelle forme de xénophobie. L’étranger par sa présence et sa culture risque de menacer notre propre différence culturelle. Le métissage excessif ne nous conduit-il pas à l’uniformisation ? Il faut donc préserver nos cultures et n’accepter sur notre sol que ceux qui sont prêt à s’assimiler à notre culture en mettant de côté leur culture d’origine. Pour constituer un relativisme véritablement ouvert et étranger aux dérives racistes, ce que Lévi-Strauss affiche comme sa priorité, ne devons-nous pas défendre un différentialisme culturel allié à la nécessité d’un véritable dialogue interculturel où il ne s’agira pas centralement de convaincre l’autre de la nécessité d’embrasser les axes principaux de sa propre culture mais où il s’agira de s’individualiser réciproquement dans la rencontre. Ainsi la rencontre doit être le seul cadre politique du pluralisme démocratique. Car au-delà d’un relativisme culturel xénophobe qui consisterait à préserver sa culture et ses traditions contre les rencontres et le dialogue qu’elles impliquent et d’un relativisme démocratique vulgaire où le goût serait manipulé par des intérêts économiques et technoscientifiques qui conduiraient à une massification et une uniformisation appauvrissante de la culture, un relativisme fort authentique ne craint pas la rencontre où il espère au contraire s’individualiser davantage en empruntant à l’autre et au sein de la friction avec l’autre ce qui lui permettra de devenir davantage lui-même. Contre les tentations xénophobes, fascistes et nazies, il faut créer dans le cadre du pluralisme des cultures de moins en moins figées et uniformes. Un individualisme mou est sujet à un pouvoir totalitaire qui dictera par la force à chaque individu ce qu’il doit penser. Un réel individualisme signifie un goût pour l’aventure de la rencontre des différences afin de développer les siennes, afin de faire évoluer dans un esprit créateur sa culture.
De ce point de vue il n’y a pas de vérité préétablie qu’il nous faudrait retrouver, tout est sans cesse à réinterpréter, voire à inventer et à créer. Par contre il y a une authenticité qui se joue dans la rencontre : celui qui la craint n’a pas beaucoup de forces créatrices, à l’évidence sa culture est en déclin, l’attitude défensive sur le plan culturel est une preuve de faiblesse. A la rigueur les plus grands créateurs sont capables de ressusciter chez l’autre sa propre dynamique créatrice individualisante en réinterprétant à son avantage ses positions. Sans trahir les lignes d’individualisation qui lui sont propres, le grand créateur amène l’autre à retrouver ce qui dynamise les siennes. Picasso, par exemple, est devenu lui-même en se confrontant aux univers culturels qui lui faisaient face dans le musée du Louvres.

Car au fond le relativiste fort cherche dans le dialogue à devenir plus vivant et créateur, il apprend à s’interpréter et à interpréter de façon de plus en plus individualisante.

2) – Eléments pour une pratique du relativisme fort pluraliste.

Comment affronter les frictions inhérentes à la rencontre et au dialogue pour devenir plus créateur ?

Le relativiste fort fera un usage spirituel du scepticisme (sur le scepticisme on consultera notre leçon Peut-on douter de tout ?) : il se donnera ainsi le moyen de se détacher de tous les contenus de sa conscience pour être libre de son identité afin de pouvoir la soumettre totalement à l’évolution créatrice des rencontres et à sa liberté d’imagination. A l’aide du scepticisme il verra ses pensées et ses émotions toujours comme des interprétations c’est-à-dire comme des croyances qui ont toujours une dimension fictive. Toutefois contrairement aux sceptiques il ne s’enfermera pas dans le conformisme moral et culturel d’une morale provisoire. Il utilisera le scepticisme pour faire face à l’imprévisible et se libérer de ses préjugés au cours de ses rencontres qui risquent d’empêcher une réinterprétation de ses vues qui faciliterait la rencontre. Ainsi il libérera une individualité plus ouverte et plus authentiquement créatrice.

Il renoncera souvent à convaincre, il apprendra à persuader plus qu’à convaincre. Il sait que quelqu’un qui a le sentiment d’avoir été mené dans la discussion ne se soumettra que rarement aux points de vue qui l’ont ainsi momentanément dominé. Il apprendra donc à persuader de l’authenticité de son point de vue et saisira toutes les opportunités de la rencontre qui en feront un créateur de valeur.

Certes il y a une rhétorique de la persuasion qui au lieu de faire appel à l’authenticité fera appel à des passions bestiales qu’on fera passer pour authentique. Le politicien, l’avocat sont souvent cités aujourd’hui mais c’est le publicitaire, le communiquant qui sont les maîtres de la rhétorique et qui pour atteindre leurs objectifs utilisent plus que d’autres ces passions bestiales. A Athènes au Ve siècle avant Jésus-Christ, les rhéteurs qui entendaient enseigner contre paiement à persuader n’importe qui de n’importe quoi furent appelés sophistes par les disciples de Socrate. Corax un des sophistes d’Athènes avaient défrayé la chronique lorsque avait eu lieu un jugement au tribunal pour obliger un de ses élèves à le payer. Son élève affirma que si l’enseignement de son maître était bon, il devait pouvoir convaincre le tribunal de ne pas payer Corax et que s’il n’y parvenait pas cela prouvait que les prétentions de l’enseignement de Corax était fausses et qu’il ne devait donc pas le payer. Corax rétorqua dans le même ordre d’idée que s’il convainquait le tribunal, il devait payer et que si le tribunal n’était pas convaincu, il devrait payer tout de même puisqu’il aurait perdu le procès. Le juge donna raison à Corax mais il ajouta que ce méchant corbeau (Corax = corbeau en grec) avait une méchante couvée.

A vrai dire Protagoras nous semble d’une autre envergure. Il affirme que :

« L’homme est la mesure de toute chose, des choses qui sont qu’elles sont, des choses qui ne sont pas qu’elles ne sont pas. »

Il remarque par là que nous êtres humains dans notre rapport à la réalité nous sommes seulement dans le cadre d’une interprétation. Ainsi dans telle culture il y a des mots pour tel phénomène tandis que dans telle autre il n’y en a pas. Notre regard sur le monde est donc structuré par notre langage et les valeurs qui lui sont inhérentes. Dans un autre vocabulaire il y a des a priori culturels de la conscience mentale humaine qui peuvent varier au fil de l’évolution des mentalités. Un relativisme fort aura un univers plus riche et complexe que quelqu’un qui refuse l’idée que d’autres puissent avoir une autre mesure des choses.
L’homme dont il est question dans cette citation de Protagoras comme l’expliquent Romeyer Dherbey ou Paul Feyerabend est aussi bien l’individu, le groupe qui forme la cité que l’humanité dans sa globalité.
Le citoyen charismatique en démocratie est celui qui sait universaliser son point de vue à sa cité comme Périclès l’ami de Protagoras.

Un relativiste fort n’est donc pas à confondre avec l’individualiste postmoderne pour qui la richesse économique, la consommation, la reconnaissance narcissique seules importent. Le scepticisme et la rhétorique ne sont pas l’apanage des ploutocrates qui nous gouvernent et mettent en péril avec leur lobbying le véritable jeu démocratique. Le scepticisme ou l’usage de méditations bouddhistes ou hindouistes qui s’en rapproche doivent-ils se réduire à servir une paix intérieure face aux fluctuations économiques ou aux difficultés managériales ? La rhétorique doit-elle être le moyen de persuader que la réussite humaine passe le consentement au jeu de la concurrence économique ? N’y aurait-il pas une tendance idéologique qui nous menace de façon plus dramatique que les totalitarismes dans la mesure où ses pouvoirs sont éparpillés et ses dérives multiples si bien qu’on peut les attribuer à un manque d’éthique personnel au lieu de voir que l’appétit de biens et de pouvoir que cette idéologie véhicule en est la cause.

Les outils du relativisme fort peuvent et doivent servir une démocratisation de la participation à l’évolution de nos visions du monde qui sont en quelque sorte une évolution de nos consciences individuelles et culturelles à travers une dynamique constante de réinterprétations de nos points de vue.

  C - TRANSITION - CRITIQUE : L’AUTHENTICITE RELATIVISTE N’EST-ELLE PAS UNE FORME DE VERITE LIBEREE DE LA TENTATION IDEOLOGIQUE ?

Cette approche paradoxalement si elle permet le rejet des idéologies et individualise notre rapport à l’évolution culturelle ne montre-t-elle pas une vérité individuelle ? Pour vraiment vaincre les idéologies qu’elles soient communistes, fascistes, nazies ou même ploutocrates, il nous a fallu développer des critères d’authenticités. Même si ce sera l’individu qui créera et développera son propre point de vue encore inexistant et que le mot de vérité qui implique souvent plutôt une découverte qui s’oppose à l’invention et à la création, il n’en reste pas moins une dynamique.
Cependant à l’heure où le discours ploutocrate va bientôt commencer à rentrer dans sa phase de préservation idéologique face à une réalité que les données scientifiques décrivent comme contraire à son rapport au monde, le relativisme le plus authentique est-il suffisant ? Peut-on se contenter d’attendre que le pluralisme permette l’émergence d’une culture relativiste dominante étrangère aux valeurs ploutocrates qui menacent notre avenir du point de vue culturel par l’uniformisation idéologique et l’insouciance écologique ?