La vérité 3 - La vérité peut-elle ne pas s’imposer ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

Sur la vérité vous pouvez consulter aussi Peut-on douter de tout ?, La discussion est-elle source de vérité ? et Peut-on renoncer à la vérité ?

En cliquant ici on trouvera la plupart des idées exposées ici dans une version plus courte.

 I - INTRODUCTION.

  A - EST-CE BIEN, EST-CE BEAU, EST-CE VRAI QUE LA VERITE PUISSE NE PAS S’IMPOSER ?

La question de la vérité conduit très souvent à des dissensions. Il y aura ceux qui estiment qu’elle est hors de portée à supposer qu’elle existe. Face à eux, il y a ceux qui défendront son existence. Aux uns la vérité ne s’impose pas, aux autres elle semble s’imposer.
Mais ceux pour qui la vérité s’imposent doivent-ils l’imposer aux autres à n’importe quel prix ? Une vérité dès lors qu’elle est imposée par la force ne se nie-t-elle pas du point de vue éthique et moral ?
La question "la vérité peut-elle ne pas s’imposer ?" semble donc mettre en jeu aussi bien l’existence de la vérité que les prétentions à l’affirmer.

Une première attitude pour éviter les frictions entre individus au sujet de la vérité consiste à souligner qu’elle est avant tout une expérience individuelle. Un tel relativisme a l’avantage de laisser ouverte la question du scepticisme au niveau du point de vue individuel lui-même mais aussi induit une valorisation de la tolérance, vertu démocrate par excellence.
Il y a dans ce relativisme un sens de la vertu et de l’authenticité qu’il nous faudra situer entre sens artistique et morale. Ce relativisme peut-il réhabiliter une forme du bien et de beau ?

Toutefois ce relativisme même s’il est authentique ne saurait nier par exemple l’activité scientifique qui souvent s’appuie sur des faits. Mais la science s’appuie sur certaines croyances métaphysiques et morales. Y a-t-il une cohérence absolue ? Autrement dit y a-t-il une logique qui s’impose ? Est-ce que la théorie scientifique peut correspondre parfaitement à une réalité ? Autrement dit le discours théorique est-il imposé par une vérité de la réalité ? Quoi qu’il en soit il faudra rendre compte d’une efficacité technoscientifique qui s’est imposée à toute l’humanité. La question du vrai ici croise donc celle du bien : l’efficacité est-elle toujours bonne ?

Enfin on pourra considérer dans quelle mesure la vérité ou son renoncement s’impose à nous intérieurement. N’y a-t-il pas des pensées et des sentiments personnels dont nous ressentons la portée universelle et qui nous invite à les explorer ou à les communiquer ? L’activité contemplative ne suggère-t-elle pas l’existence d’une universalité du beau et lorsqu’elle se prolonge en activité théorique n’est-elle pas une expérience vécue du vrai ? Il y aurait alors une différence à étudier et à préciser entre la possession intellectuelle de ce qu’on prend pour une vérité théorique qu’on veut souvent imposer aux autres et une manière contemplative d’être en vérité qui s’impose d’abord à nous et dont notre existence témoigne.

 B - ENTRE FAIT APPARENT, VALEUR, OBJECTIVITE ET SUBJECTIVITE QU’EST-CE QUI S’IMPOSE ?

Toutefois en continuant à prendre le vocabulaire du vrai, du beau et du bien, les trois dimensions de la vérité platonicienne, ne restons-nous pas prisonnier au fond d’une impression de vérité ?

A l’idée de réalité que présuppose le vrai nous pouvons substituer la notion de fait apparent et distinguer les discours considérant une objectivité réduite à un point de vue partagé sur des apparences ou ramenant ces faits apparents à quelque chose de purement subjectif. Ajoutons qu’il ne faut pas réduire la subjectivité à une réalité personnelle. Ne faut-il pas considérer la subjectivité comme vécu intérieur d’un champ de conscience au sein duquel se vit une personne mais en admettant que nous ne savons pas s’il n’est pas seulement le fruit de faits apparents impersonnels connus ou inconnus ?

Parallèlement à cette déconstruction du vrai, nous pouvons procéder à une déconstruction du bien. A la notion de morale qui présuppose une vérité ne faut-il pas substituer celle de valeur ? Il s’agirait de savoir si il y a vraiment des valeurs objectives au sens où ces valeurs ne dépendraient pas d’un point de vue subjectif. Mais une valeur défendue d’une multitude de point subjectif n’est pas encore un point de vue universel objectif.

Enfin si le bien et le vrai sont déconstruits le beau n’est-il pas seulement une expérience subjective toujours discutable si ce n’est en quelque sorte hallucinatoire ?

Cette déconstruction de la vérité s’appuie sur un relativisme radical sur fond de scepticisme.
Mais comme nous le voyons si nous disposons ces notions dans un tableau, cette approche permet de comprendre comment on impose souvent ce qui n’est qu’une distinction comme une vérité.
Le scientifique en proclamant la seule vérité des faits objectifs nie les autres dimensions et tombe dans le scientisme .
De même il y a un certain moralisme qui va interdire la curiosité scientifique, dénoncer les goûts et les couleurs comme un divertissement, il va demander le renoncement aux émotions et va ignorer des expériences spirituelles liées à l’exploration de la conscience car le moraliste réduit la vie intérieure à un acte de foi qui justifie la morale contre les faits apparents.
Mais si on considère la réduction de toutes ces distinctions aux seules valeurs subjectives, ne voit-on pas des formes discutables de relativisme qui quoique en apparence ouvert méprisent souvent les faits et les autres dans un certain dandysme arrogant qui au fond n’est qu’une forme raffinée d’égocentrisme narcissique.

 C - REMARQUE SUR LE RAPPORT A LA VERITE ET L’EVOLUTION DES MENTALITES.

On peut remarquer que les distorsions des rapports entre fait, valeur, objectivité et subjectivité correspondent à trois types de mentalités qui se sont succédées au pouvoir :

En effet dans le monde prémoderne traditionaliste ce serait plus que la figure du bien qui règne que celles du vrai et du beau.
La théologie domine la philosophie. Le vrai rationnel est institutionnellement soumis à la foi religieuse. Mais bien que la recherche du vrai soit limitée, elle n’empêche pas que cette société prémoderne soit toute entière fascinée par des chercheurs du bien comme François d’Assise au Moyen-âge ou Vincent de Paul au 17e siècle. Les chercheurs spirituels du bien sont justes inquiétés si au nom de leur recherche spirituelle ils mettent en cause les conceptions figées de la théologie.

Le monde moderne est à l’évidence marqué par le triomphe de la rationalité. Le bien pour les Lumières est de plus en plus pensé lui-même rationnellement. L’impératif catégorique de Kant ou l’utilitarisme de Mill sont à cet égard significatifs. L’usage de la raison implique de plus en plus le rejet des autorités qui veulent imposer leur point de vue moral ou esthétique.

Enfin le monde postmoderne en ceci qu’il n’est plus du tout dominé par des idéologies religieuses ou des idéologies du progrès rationnel comme Lyotard l’explique se caractérise par la dominante du beau. Certes le beau n’est plus compris comme un universel et la qualité artistique n’est plus ce qu’on appelait autrefois la beauté en tant que telle. Ce sont les valeurs qui commandent la raison désormais instrumentale. Certes le relativisme postmoderne redonne une pertinence à des discours où la foi religieuse est première mais il ne pourra plus s’agir d’une foi intolérante parce que ce sera une foi choisie individuellement et qui insiste sur la liberté de conscience individuelle.