La matière et l’esprit 2 - L’esprit dépend-il de la matière ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

ATTENTION ! Leçon EN PROJET.

Sur la matière et l’esprit on consultera aussi notre leçon La conscience peut-elle être objective ?
et aussi la dissertation En quel peut-on dire que le corps nous trahit ?

On consultera aussi le corrigé partiel du sujet « suis-je un corps ou
ai-je un corps ? »

 I - INTRODUCTION PROBLEMATIQUE.

L’étude des lésions du cerveau nous a appris que certaines aires du cerveau sont affectées à certaines tâches spécifiques. Dans L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Oliver Sacks présente des cas troublants de gens lésés cérébralement. Le titre du livre évoque un homme qui suite à un accident cérébral est devenu incapable de reconnaître les personnes immobiles, il les reconnaît seulement lorsqu’elles parlent ou sont en mouvement. Ces personnes sont d’ailleurs souvent incapables d’affronter consciemment la présence du handicap. L’esprit de la personne est à la fois toujours là mais il est comme affecté d’une zone d’ombre, d’une absence qui lui échappe. Les lésions les plus impressionnantes sont celles qui entraînent la séparation des deux hémisphères du cerveau. La partie droite du corps n’est plus alors coordonnées avec la gauche. Il devient alors difficile de prétendre que le cerveau est semblable à un poste radio qui transmet l’émission psychique qui est immatériel. En effet comment expliquer alors qu’une lésion du cerveau considéré comme le récepteur d’un unique programme puisse produire alors deux programmes conflictuels ?
Mais si on s’intéresse au lien entre matière cérébrale et esprit, comment peut-on ignorer les recherches sur les expériences de mort imminentes ? Le docteur Raymond Moody et d’autres ont rassemblé des témoignages assez nombreux de personnes mortes cliniquement pendant quelques instants qui ont eux l’impression de sortir de leur corps, de pouvoir assister à la scène où des gens donnaient des soins à leur corps. Il s’avère que certains témoignages rapportent des faits qui se sont déroulés loin de l’environnement immédiat de leur corps et qui sont corroborés. Il devient difficile alors d’expliquer ces témoignages par un restant d’activité cérébrale mettant en jeu une chimie digne des drogues hallucinogènes et donnant l’impression de décorporation. Comment expliquer que dans un tel état de mort clinique, le corps puisse avoir accès à des événements qui ont lieu hors de la portée des sens ?
Ces deux phénomènes que sont les lésions cérébrales et les états de mort imminente pointent en deux directions contradictoires. Les lésions cérébrales indiquent que l’esprit est le résultat d’un processus matériel tandis que les récits de mort imminente pointent plutôt le fait que le corps matériel n’est que le réceptacle d’un esprit immatériel.

Mais se demander si l’esprit dépend de la matière ne peut se limiter à cette seule antinomie.

Même si on admet que l’esprit est tout ou partie d’un processus matériel, nous savons que notre esprit est seulement la partie consciente de ce processus et qu’il peut investir sa partie inconsciente. Le processus matériel même s’il est premier engendre un processus culturel de l’esprit qui modifie en retour la matière. Jusqu’à quel point pourrions-nous devenir de moins en moins dépendant d’un processus matériel inconscient ?

Et si on part de l’idée d’un esprit immatériel, il faudra expliquer le caractère inconscient de son incarnation matériel. Comment l’esprit peut-il au fond se mettre au service de son instrument corporel si vraiment il est à l’origine immatériel ?

Toutes ces questions mettent en jeu selon nous l’idée soulignée par Thomas Nagel selon laquelle il ne faut pas confondre le point de vue intérieur vécu et le point de vue extérieur scientifique. Le scientifique peut étudier quelqu’un mangeant du chocolat et il peut rendre compte des processus matériels en jeux. Il peut montrer par exemple comment certains éléments chimiques actifs du chocolat tel le magnésium ou le cannabinol ont des effets déstressant au sein du processus matériel cérébral. Mais au fond ce scientifique ne connaîtra l’expérience vécue du goût du chocolat. Nagel explique que même si le scientifique léchait le cerveau de celui qu’il étudie il ne saurait rien de son expérience vécue intérieure du chocolat.

En fait, le matérialiste est souvent caricaturalement celui qui pense que son étude de la matière peut expliquer l’impression d’un point de vue intérieur. C’est par exemple l’enjeu du débat inachevé entre Searle et Denett où Denett entend expliquer la conscience à partir du strict point de vue extérieur de la science.
Le défenseur de l’esprit sera celui comme Socrate ou Wittgenstein qui montrera que l’explication physique des phénomènes ne rend pas compte du bien ou plus généralement de l’expérience d’un sens autrement dit d’un point de vue intérieur vécu.
Toutefois ces lignes de partage sont-elles aussi claires que cela ? Le platonicien devra malgré tout expliquer comment une intériorité spirituelle absolue peut générer de l’extériorité matérielle. Un matérialiste devra admettre que l’apparence d’intériorité en dénouant des sens cachés dénoue parfois des dysfonctionnements des processus corporels matériels. Certains ont essayé de nier l’effet placebo et nocebo : ils ont parlé d’illusion psychosomatique. Une croyance n’est qu’un processus matériel parmi d’autres, il n’est pas besoin de recourir à l’esprit immatériel pour expliquer des améliorations de santé spectaculaires. Mais comme Freud ou Groddeck des matérialistes indiscutables l’ont compris il y a un enjeu dans le passage d’une pulsion qualitative à une énergie quantitative et réciproquement. Il faut expliquer comment la matière émerge sous forme de chair, comment d’un objet matériel émerge une subjectivité symbolique.
Admettre comme les spinozistes que l’esprit et la matière sont les deux faces non superposables d’une seule et unique réalité qui est réfléchie intérieurement ou expérimentée extérieurement peut-il résoudre et dépasser tant les dilemmes de l’immatérialiste que ceux du matérialiste ? Un parallélisme de la matière et de l’esprit peut-il rendre compte des états psychiques engendrés par les lésions cérébrales tout comme des expériences de mort imminente ? Notre chair qui se vit à la fois intérieurement et extérieurement, où l’objet et le sujet sont indiscernables ne pointe-t-elle pas un lieu de convergence de ces parallèles ?