Corrigé du sujet : "En quel sens peut-on dire que le corps nous trahit ?"

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

 I - INTRODUCTION PROBLEMATIQUE.

Si j’ai un corps, si ma conscience se tient ici à travers ce corps que j’ai, celle-ci est alors limitée par ce corps. Mon corps limite ma conscience. En un sens, le corps que j’ai trahit le caractère infini des possibles qui s’offrent pourtant à ma conscience : je me tiens là et non là-bas, je suis ici et maintenant et mon corps mortel limite ma présence que ce soit pour avant ou plus tard dans le temps. Le corps que j’ai signe une finitude qui trahit l’infini des possibles qui s’offrent dans ma conscience. Le corps n’est que trahison. Il trahit même la pensée que je désirai secrète, il m’impose des impératifs : boire, manger, dormir, etc. Le corps m’impose sa loi du besoin.
Mais si je suis ce corps alors comment pourrai-je être trahi par lui ? Mon sentiment d’avoir un corps et de me faire avoir par ce corps n’est-il pas alors illusoire ? La finitude du corps produit ma conscience. L’expérience du caractère infini des possibles est à relire plus sagement à l’aune du caractère probable lié à la finitude de ce corps. Tout est possible pour le corps lui-même mais selon certaines probabilités. Répondre à la question en quel sens peut-on dire que le corps nous trahit revient donc à savoir si j’ai un corps ou si je suis ce corps. L’expérience d’avoir un corps paraît la plus immédiate et il y a des raisons non négligeables de pas se réduire à n’être que ce corps. Cependant la science objective soupçonne là un effet apparent non pas un fait : le traître n’est que rarement celui qu’on croit ce n’est pas le corps qui se retourne contre nous c’est l’ignorance de ce que nous sommes vraiment qui nous amène à refuser les faits. Mais là encore une fois le fait établi comment rendre compte de l’illusion et surtout y a-t-il une sagesse qui puisse la surmonter ?

 II - J’AI UN CORPS ET IL ME TRAHIT.

Pourtant s’il y a une sagesse n’est-elle pas d’abord en rapport avec le fait d’avoir un corps ? Si j’étais ce corps seulement, ne devrai-je pas alors m’en faire le serviteur ? N’est-ce pas l’ultime tentation ? Le corps trahirait alors toute forme de conscience et surtout de conscience morale nous ne serions qu’un chaos de désirs un déferlement de pulsions désordonnées émanant du corps. Le corps est essentiellement ce qui trahit la raison et ses commandements moraux. Bien plus comme nous le disions en introduction, le corps trahit la liberté pure de notre conscience.
Regardons autour de nous quand la conscience rationnelle et morale reposant sur la dignité de la liberté fait défaut paraît toute sorte d’idolâtrie du corps. Ceux-là même qui affirment n’être que ce corps sont trahis par leur comportement qui dit bien qu’ils ont un corps. Car on ne veut pas idolâtrer le corps qu’on a mais un corps prétendu idéal. La chirurgie esthétique, la folie des régimes, la célébration du corps parfait construit socialement et centré sur son impact sexuel au lieu de confirmer les tenants du corps qu’on est révèle la domination du corps qu’on a. Le corps qu’on a idolâtré en corps qu’on est ou serait montre la traîtrise devenue tyrannie. Nous sommes devenus les esclaves du monde sensible, nous prenons les ombres du corps pour la réalité alors que notre dignité est d’être au plus profond un être intelligible.
Où est l’évidence ? Je suis cette conscience riche d’une infinie possibilité de pensées, d’une volonté infinie. Et je vois ce corps douteux m’imposer ses mécanismes, ses besoins, ses fragilités, sa mortalité. Ceux qui se sont livrés à l’idolâtrie du corps, ceux qui déraisonnent trahis par le corps recourent eux-mêmes aux inventions de la raison pour se doter du corps qu’ils jugent idéal. L’idolâtrie du corps est peut-être la dernière pulsion du corps avant que la science, la raison ne triomphent des trahisons corporelles les plus nettes à savoir les maladies et la mort. Ceux qui idolâtrent le corps sont les serviteurs de sa plus forte trahison qu’ils s’entendent à ignorer en s’étourdissant dans le chaos, le désordre des pulsions du corps.

 III - LE CORPS EST TRAHI QUAND JE CROIS QU’IL M’APPARTIENT.

Toutefois si la première prise de conscience de la liberté de la raison dénonce la trahison fondamentale du corps comme ce qui menace le projet de la raison, la connaissance n’exige t-elle pas de revenir à l’expérience comme corps que je suis ? L’objectivité inhérente à la conscience connaissante nécessite un retrait par rapport au corps, le corps est objet de connaissance. Mais cette connaissance ne nous apprend-elle pas que nous sommes avant tout conscience d’un corps ? La science nous apprend en effet que notre pensée, nos émotions, nos désirs y compris le désir de connaître prennent racine dans le corps, le cerveau. La conscience, la raison, le choix ne sont-ils pas des activités cellulaires ? L’objectivité, l’expérimentation scientifique ne nous obligent-ils pas à privilégier l’hypothèse matérialiste ? Les accidents du cerveau sont révélateurs. Telle lésion au niveau cérébral aura pour conséquence la non reconnaissance des objets immobiles, ne laissant au sujet accidenté que la possibilité de les reconnaître en mouvement. Telle autre lésion efface les noms propres et ne laisse en place que les noms communs. Les maladies, les accidents du cerveau montrent à l’évidence que la pensée, la raison voire la conscience sont des effets de l’activité cellulaire. Il n’y a pas de trahison du corps, il n’y a que des accidents ou des lois biologiques à l’œuvre. Ceux qui s’en tiennent au dualisme âme-corps sont dans l’illusion en accusant le corps de trahison. Certes le progrès de la connaissance peut surmonter les accidents voire contourner les lois biologiques. Qui sait si un jour la science matérialiste ne vaincra pas la mort comme elle a vaincu nombre de maladies, comme elle a appris à réparer nombre d’accidents biologiques ? L’idolâtrie du corps est certes illusoire car au fond elle rejoint le dualisme inhérent à la position du corps que j’ai, mais le rejet du monde sensible, le mépris plus ou moins affiché par les tenants de la conscience rationnelle indépendante du corps que j’ai ne tombe t-il pas dans une idolâtrie inverse ? Dans un cas la conscience et la liberté rationnelle se soumettent au projet d’un corps idéal dans l’autre le corps est soumis à une conscience qui a la nostalgie d’en être libéré.
Pour le matérialiste ce sont deux négations du corps que je suis. Si ceux qui projettent un corps idéal assumaient vraiment d’être ce corps ils ne se contenteraient pas d’utiliser les connaissances scientifiques en ignorant les véritables limites du corps, en se masquant la loi de décrépitude du corps. Le rapport idolâtre au corps n’assume pas le corps mortel que je suis et n’est au fond qu’un divertissement. Le matérialiste authentique assume la mort à l’œuvre dans ce corps, il reconnaît objectivement les lois d’impermanence du corps. Il faut d’abord accepter ces lois et les reconnaître de plus en plus précisément si l’on veut découvrir un moyen de les contourner. Pour le matérialiste authentique, la mortalité du corps n’est ni à craindre ni à désirer. Pour en guérir, il faut d’abord en assumer les symptômes, enquêter à leur sujet pour éventuellement les surmonter.

 IV - L’EGOCENTRISME EST UN REFUS DU PROCESSUS EVOLUTIF DU CORPS.

Où s’enracine alors, malgré l’évidence expérimentale du côté matérialiste que je suis ce corps, le phénomène qui me fait admettre que j’ai un corps ? S’il y a trahison du corps, elle est bien là. La trahison du corps est de produire l’oubli de n’être que lui et nous amener à croire en quelque chose qui l’aurait. D’où vient cet écart entre le corps produisant la conscience et la conscience possédant un corps ? L’objectivité elle-même pose un sujet de connaissance affranchi et séparé de l’expérience. Savoir objectivement que je suis ce corps n’est pas encore le vivre subjectivement. Le matérialiste s’il veut répondre aux tenant du corps que j’ai doit résoudre cette difficulté. Si le matérialisme reste seulement objectivement construit, ses adversaires auront beau jeu de lui présenter l’impénétrabilité de l’expérience subjective à toute explication matérielle pour réactualiser l’idée d’un monde intelligible dont émane la conscience individuée. Les preuves matérialistes ne prouvent rien : si le cerveau est un récepteur de l’esprit, de la conscience, tel accident biologique, telle lésion en effet perturbe la réception. L’esprit, la conscience sont alors bien trahis par le corps.
Un spiritualisme plus profond pourrait bien tenter sans doute de se reconstituer à partir de là. Celui qui affirme j’ai un corps et l’autre qui dit je suis ce corps sont prisonniers d’une même illusion à savoir du « je » égocentrique. Le traître n’est pas tant le corps que l’effet de l’interaction du corps et de la conscience. Cet effet est l’ego, c’est-à-dire un usage des représentations mentales centrés sur le corps qu’on a du point de vue social extérieur. L’ego s’engouffre dans cet infime écart entre corps et esprit pour se développer en égocentrisme. Il est tissé des pulsions individuelles liées au corps, qu’elles soient sexuelles, émotionnelles et mentales mais il n’est qu’une cristallisation toujours déjà matérielle de la conscience transpersonnelle qui elle met en mouvement depuis toujours le jeu des formes matérielles. D’ailleurs quand on interroge l’ego, en se demandant « qui suis-je ? », ne répond t-on pas sans cesse par des faits objectifs renvoyant d’habitude à la question « quoi ? ». Lorsqu’on est prisonnier de l’ego, le qui se retourne en quoi et le quoi en qui. C’est le règne de l’instabilité entre le qui et le quoi, le fait et la valeur, l’objectivité et la subjectivité, l’esprit et la matière. Le traître véritable dénonce le corps ou feint la conscience impersonnelle qui n’est qu’une soumission narcissique aux préjugés sociaux en se cristallisant un corps parfait. Ce corps parfait est donc lié à la compétition, à la comparaison, au paraître… Le plus symptomatique est par exemple l’intérêt pour l’effacement des marques de vieillissement qui nie le sens ultime du vieillissement organique à savoir la mort. Or dénoncer et mépriser le corps qu’on est revient à oublier le fait d’être aussi la conscience pure et impersonnelle. En niant le corps qu’on est, on nie le lieu où la conscience transpersonnelle se dévoile, c’est-à-dire à redoubler l’œuvre de mort. En effet la mort biologique est un facteur évolutif du vivant. Cristalliser un corps parfait revient à nier le mouvement matériel de la vie, de l’Être, de la conscience quel que soit le nom qu’on utilise pour cette inconnue créatrice, c’est-à-dire de faire œuvre de mort contre l’évolution et non à son service. La seule trahison est celle de l’ego égocentrique qui met fin au processus d’interaction de la conscience impersonnelle et du corps, du mouvement et de la matière, de l’énergie spirituelle et de l’énergie matérielle. Mais l’ego peut-il trahir vraiment ce processus étant lui-même son effet le plus patent ? Il n’y a jamais eu de trahison ou de traître, il n’y a que des illusions sur le processus à l’œuvre.
A ce stade s’agit-il d’une nouvelle espèce de spiritualisme ou d’un matérialisme plus subtil ? Car où s’arrête le caractère matériel et le caractère spirituel du processus ? L’énergie spirituelle est-elle d’une nature totalement étrangère à l’énergie matérielle ? Pour que le processus évolutif ait lieu, il faut certainement qu’il y ait une certaine dualité mais qu’elle ne soit pas fondamentale car sinon comment se produirait l’interaction ? Nier le corps, nier l’esprit : deux illusions. Il n’y a qu’un processus englobant corps et esprit, monde objectif et monde subjectif. L’égocentrisme n’est ni du côté du corps ni du côté de l’esprit. Son illusion est de se croire trahi par le corps et de refuser d’être un phénomène temporaire et instrumental de l’esprit. Le processus transcendant (l’esprit) et immanent (le cosmos espace-temps-matière) s’exprime individuellement à travers l’ego, mais l’ego oublieux et bouleversé à l’idée d’être effacé par ce processus veut un corps sempiternel ou continuer à exister quand le corps aura disparu. Il veut se mettre à l’abris du processsus soit en cherchant sa version d’un corps idéal soit en se réfugiant du côté de l’esprit sans la matière. D’un côté l’utopie technologique de l’autre la fuite spirituelle ascétique. L’ego bien sûr semble absent dans le premier cas en servant la raison, l’objectivité et dans le deuxième cas en servant Dieu, l’Esprit absolu ou autre nom qu’il trouve à donner. Mais sa pathologique résistance au processus continue bien à œuvrer. Peut-être l’égoïsme a t-il reçu un coup mortel mais pas sa profonde racine égo-centrique, il lui reste à s’abandonner au processus lui-même, au faire conscient du processus.

 V - CONCLUSION.

Si j’ai un corps surgit alors la trahison de la part du corps. Si je suis ce corps, la trahison du corps consiste à nous faire vivre comme ayant un corps. La trahison est celle des tentations pulsionnelles dans le premier cas, celle d’un effet illusoire dans le deuxième cas. Mais si le « je » est un effet du processus énergie spirituelle/matérielle, le corps n’est pas un traître, c’est être prisonnier encore d’une illusion de l’ego plus ou moins subtile ou d’une inertie au processus. Les corps individuels sont le lieu d’exploration du processus. Ce corps ne sera certainement pas celui d’un cyborg ni celui d’un ascète. Mais qui peut prédire ce corps qui vient ? Laissons faire le processus.

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