TS1 et TS3 - Explication pour le lundi 12 décembre 2016 d’un texte du Prince de Machiavel.

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

  Vous expliquerez le texte suivant :

« Il est sans doute très louable aux princes d’être fidèles à leurs engagements ; mais parmi ceux de notre temps qu’on a vu faire de grandes choses, il en est peu qui se soient piqués de cette fidélité, et qui se soient fait un scrupule de tromper ceux qui se reposaient en leur loyauté.
Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec des lois, l’autre avec la force. La première est propre aux hommes, l’autre nous est commune avec les bêtes ; mais lorsque les lois sont impuissantes, il faut bien recourir à la force ; un prince doit savoir combattre avec ces deux espèces d’armes [...].
Or les animaux dont le prince doit savoir revêtir les formes sont le renard et le lion. Le premier se défend mal contre le loup, et l’autre donne facilement dans les pièges qu’on lui tend. Le prince apprendra du premier à être adroit, et de l’autre à être fort.
Ceux qui dédaignent le rôle de renard n’entendent guère leur métier ; en d’autres termes un prince prudent ne peut ni ne doit tenir sa parole, que lorsqu’il le peut sans se faire tort, et que les circonstances dans lesquelles il a contracté un engagement subsistent encore.
Je n’aurais garde de donner un tel précepte, si tous les hommes étaient bons ; mais comme ils sont tous méchants et toujours prêts à manquer à leur parole, le prince ne doit pas se piquer d’être le plus fidèle à la sienne ; et ce manque de foi est toujours facile à justifier. Je pourrais donner dix preuves pour une, et montrer combien d’engagements et de traités ont été rompus par l’infidélité des princes, dont le plus heureux est toujours celui qui sait le mieux se couvrir de la peau du renard. Le point est de bien jouer son rôle, et de savoir à propos feindre et dissimuler. Et les hommes sont si simples et si faibles que celui qui veut tromper trouve aisément des dupes. », Machiavel, Le prince, chapitre XVIII.

Vous devrez faire discuter de la raison d’État et mener des comparaisons doctrinales au sein de votre explication linéaire à l’aide des textes suivants :

 TEXTES DE CICÉRON SUR LES DEVOIRS auxquels Machiavel se réfère ici :

NB : Dans Le Prince, Machiavel fait souvent une reprise parodique de Cicéron.

« X. Mais il se présente des circonstances où la nature des devoirs vient subitement à changer, où l’homme de bien ne doit plus faire ce qui paraît le plus digne de lui et le plus conforme à la justice. C’est ainsi que parfois la justice consistera à ne point rendre un dépôt, à ne pas tenir sa promesse, à manquer apparemment aux règles de la bonne foi. Il faut, pour entendre ceci, remonter aux fondements de la justice, tels que nous les avons établis en commençant. L’essence de la justice est d’abord de ne nuire à personne ; en second lieu, de veiller à l’utilité publique. Quand l’intérêt public ou privé vient à changer, le devoir change et varie avec lui. Il peut arriver que l’exécution d’une promesse soit nuisible à celui qui l’a reçue comme à celui qui l’a faite ; j’en dirai autant des conventions. La fable nous en montre un exemple frappant : si Neptune n’avait point accompli la promesse que Thésée avait reçue de lui, Thésée n’eût point perdu son fils Hippolyte. Des trois vœux que Neptune devait exaucer, c’était là le dernier : Thésée dans sa colère lui demande de faire périr son fils ; son souhait est accompli, et le voilà plongé dans le plus grand deuil. Vous pouvez donc ne pas tenir votre promesse quand elle devient nuisible à celui à qui vous l’avez faite, ou même quand elle vous est plus nuisible qu’elle ne lui est avantageuse ; j’entends par là qu’il faut préférer le plus grand devoir au moindre. Si, par exemple, vous avez promis à votre client de plaider sa cause un tel jour, et que cependant votre fils vienne à tomber dangereusement malade, vous ne manquerez pas à votre devoir en ne tenant point cet engagement ; et celui qui l’a reçu de vous manquerait à son devoir, en se plaignant que vous l’ayez trompé. Quant aux promesses qui nous ont été arrachées par les menaces ou par la fraude, qui ne voit qu’elles ne sauraient être obligatoires ? aussi en sommes-nous relevés le plus souvent par le droit prétorien, et quelquefois même par les lois. On commet encore bien des injustices en tirant un parti coupable des lois, qu’on affecte d’interpréter avec une scrupuleuse exactitude, et dont on dénature l’esprit. De là ce proverbe : Droit extrême, extrême injustice. Les hommes chargés des intérêts publics commettent souvent des injustices de ce genre. Je vous citerai pour exemple ce général qui, ayant conclu avec l’ennemi une armistice de trente jours, ravageait de nuit leurs campagnes, alléguant que dans l’armistice il était question des jours et non des nuits. On cite un 433 trait tout aussi condamnable de Q. Fabius Labéon ou de quelque autre Romain, car je n’en sais rien que par ouï-dire. Le sénat l’avait donné pour arbitre aux habitants de Noie et aux Napolitains, en contestation sur une question de frontière ; Labéon, arrivé sur les lieux, parla séparément aux uns et aux autres, les exhorta à la modération, au désintéressement Croyez-moi, leur dit-il, il serait plus sage pour vous de reculer que d’avancer. II persuade ses gens ; des deux côtés on se retire, et voilà un champ qui reste libre au milieu. Labéon leur déclare alors qu’eux-mêmes ont marqué leurs frontières, et que le champ laissé entre deux appartient désormais au peuple romain. Ce n’est pas là juger, c’est tromper. Fuyons en toutes choses une aussi misérable habileté. », Cicéron, Traité des devoirs, I, X.

«  XI. Il y a des devoirs à observer envers ceux mêmes de qui nous avons reçu quelque offense. La vengeance et les représailles doivent avoir des bornes ; je ne sais même si les remords de notre injuste ennemi ne nous vengent pas assez, et je crois volontiers qu’ils suffisent pour l’arrêter dans l’avenir, et pour rendre les autres plus circonspects. Une république doit surtout respecter les droits de la guerre. Il faut observer que les contestations qui divisent les hommes, pouvant se soutenir ou par la raison ou par la force, la première voie appartient en propre à l’homme tandis que la seconde est celle des animaux ; et qu’ainsi l’on ne doit recourir à la dernière que si l’autre nous est interdite. Il faut bien entreprendre la guerre, lorsqu’il n’est plus permis de conserver une paix respectée et tranquille ; mais, après la victoire, on doit épargner ceux qui n’ont été ni cruels ni barbares dans la lutte. », Cicéron, Traité des devoirs, I, XI.

« XIII. Lorsqu’un citoyen est amené par les circonstances à faire une promesse à l’ennemi, il doit tenir fidèlement sa parole. Vous savez ce que fit Reçu lus lors de la première guerre punique. Il était tombé entre les mains des Carthaginois , qui l’envoyèrent à Rome pour traiter de l’échange des captifs, et à qui il fit le serment de revenir. Arrivé à Rome, il soutint dans le I sénat que l’on ne devait point rendre les prisonniers : puis il aima mieux, malgré les instances de ses amis et de ses proches, retourner au supplice, que de manquer à la parole donnée aux ennemis. [Pendant la seconde guerre punique, Annibal envoya à Rome, après la bataille de Cannes, dix captifs qui s’étaient engagés par serment à 435 revenir dans son camp, s’ils ne pouvaient obtenir du sénat l’échange des prisonniers. Ceux d’entre eux qui se parjurèrent furent relégués par les censeurs dans la classe des tributaires, et y demeurèrent tout le reste de leur vie. Celui qui avait eu recours à un subterfuge pour éluder son serment, ne fut pas épargné davantage. Il était sorti du camp avec la permission d Annibal ; un moment après il y rentre, sous prétexte d’avoir oublié je ne sais quoi. Bientôt il en ressort, et se prétend pour le coup délié de son serment. A la lettre il avait raison, mais véritablement il était toujours captif : quand il s’agit de parole, c’est à ce que l’on a pensé et non pas à ce que l’on a dit qu’il faut avoir égard. Nos ancêtres nous ont laissé un très-bel exemple de justice envers un ennemi. Un transfuge de l’armée de Pyrrhus étant venu offrir au sénat de faire périr son maître par le poison, le sénat et Fabricius livrèrent ce traître à Pyrrhus. On ne voulait pas acheter au prix d’un crime la mort d’un ennemi puissant, et qui était venu de lui-même attaquer Rome.] En voilà assez sur les devoirs de la guerre. Rappelons-nous aussi que nous avons des devoirs à remplir envers les gens de la plus basse condition. Il n’est pas de condition inférieure à celle des esclaves, et j’approuve beaucoup ceux qui nous recommandent de les traiter comme on traite les mercenaires ; de leur demander leur travail, mais de leur fournir le nécessaire. Disons encore que l’injustice se commettant ou par fraude ou par violence, la fraude semble être l’injustice du renard, la violence celle du lion ; que l’une et l’autre sont tout à fait indignes de la nature de l’homme ; mais que la fraude a quelque chose de plus odieux. La pire de toutes les injustices est celle de Γ homme qui, au moment même où il vous porte le coup le plus perfide, a Fart de se faire passer pour un homme de bien. Mais nous avons assez parlé de la justice. », Cicéron, Traité des Devoirs, Livre I, Chapitre XIII.

« XXXIV. Comme les devoirs varient suivant les âges, et que ceux des jeunes gens ne sont pas ceux des vieillards, il est à propos de dire quelque chose de cette différence. Le devoir du jeune homme est de respecter les vieillards, de choisir parmi eux les plus considérés et les plus dignes de l’être, pour leur demander l’appui de leurs conseils et de leur autorité ; car l’inexpérience du jeune âge a besoin d’être gouvernée et maintenue par la prudence de la vieillesse. Il faut surtout garantir les jeunes gens du souffle des passions, fortifier leur esprit et leur corps, et les exercer à de rudes labeurs, afin qu’un jour ils puissent remplir avec distinction les charges civiles et militaires. Lorsqu’ils veulent donner quelque relâche à leur esprit et se livrer aux divertissements de leur âge, ils doivent éviter tout excès, et se ressouvenir de la bienséance ; ce qui sera facile, si quelques vieillards prennent le soin d’assister à leurs jeux. De leur côté, les vieillards doivent donner du repos à leur corps, mais exercer plus que jamais leur esprit ; leur principale application doit être de prêter le plus possible le secours de leurs conseils et de leur expérience à leurs amis, à la jeunesse, et surtout à la république. Il n’est rien dont la vieillesse se doive garder avec plus de soin 454 que de tomber dans l’oisiveté et la langueur. Le goût des plaisirs, qui est honteux à toutes les autres époques de la vie, est infâme dans la vieillesse. Si elle y joint encore les passions et la débauche, elle est doublement coupable ; car elle se déshonore elle-même, et autorise par son exemple les débordements de la jeunesse. Il ne sera pas étranger à mon sujet de parler des devoirs du magistrat et de l’homme privé, du citoyen et de l’étranger. Le devoir du magistrat est de bien entendre qu’il représente la société, qu’il doit dans sa personne en soutenir la dignité et l’honneur, veiller au maintien des lois, faire respecter les droits des citoyens, et se souvenir que c’est là un dépôt sacré confié à sa garde. Le devoir de l’homme privé est de vivre sur le pied d’égalité parfaite avec ses concitoyens, de ne point s’humilier et ramper comme de ne point montrer d’arrogance, d’être toujours dans l’État du parti de la tranquillité et de l’honnêteté : telle est en effet l’idée que Ton se fait d’ordinaire du bon citoyen et la définition que l’on en donne. L’étranger et l’hôte ont le devoir de s’occuper exclusivement de leurs propres affaires, de ne point s’occuper de celles d’autrui, et de retenir une curiosité indiscrète dans un pays qui n’est pas le leur. C’est ainsi que l’on déterminera tous les devoirs, en recherchant ce qui convient et ce qui est assorti aux personnes, aux âges, aux circonstances. Mais, en général, rien ne sied mieux à l’homme que de se montrer conséquent dans tous ses desseins et dans toutes ses actions. », Cicéron, Traité des Devoirs, Livre I, Chapitre XXXIV.

 TEXTES SUR LA RAISON D’ÉTAT :

« Raison d’état, (Droit politiq.) Quelques auteurs ont cru qu’il y avoit des occasions dans lesquelles les souverains étoient autorisés à se départir des loix séveres de la probité, & qu’alors le bien de l’état qu’ils gouvernent, leur permettoit des actions injustes à l’égard des autres états, & que l’avantage de leur peuple justifioit l’irrégularité de leurs actions. Ces injustices, autorisées par la raison d’état, sont d’envahir le territoire d’un voisin, dont les dispositions sont suspectes, de se rendre maître de sa personne, enfin de le priver des avantages dont il a droit de jouir, sans motif avoué, ou sans déclaration de guerre. Ceux qui maintiennent un sentiment si étrange, se fondent sur le principe que les souverains, devant chercher tout ce qui peut rendre heureux & tranquilles les peuples qui leur sont soumis, ils sont en droit d’employer tous les moyens qui tendent à un but si salutaire. Quelque spécieux que soit ce motif, il est très-important pour le bonheur du monde, de le renfermer dans de justes bornes ; il est certain qu’un souverain doit chercher tout ce qui tend au bien-être de la société qu’il gouverne ; mais il ne faut point que ce soit aux dépens des autres peuples. Les nations ont, ainsi que les particuliers, des droits réciproques ; sans cela tous les souverains, ayant les mêmes droits, & se prétendant animés par les mêmes motifs, seroient dans un état de défiance & de guerre continuelle. Concluons donc que les représentans des peuples ne peuvent, non plus que les individus de la société, s’exempter des lois de l’honneur & de la probité ; ce seroit ouvrir la porte à un désordre universel, que d’établir une maxime qui détruiroit les liens des nations, & qui exposeroit les plus foibles aux oppressions des plus forts ; injustices qui ne peuvent être permises, sous quelque nom que l’on cherche à les déguiser.

Une autre question est de savoir, si la raison d’état autorise le souverain à faire souffrir quelque dommage à un particulier, lorsqu’il s’agit du bien de l’état : elle sera facile à résoudre, si l’on fait attention qu’en formant la société, l’intention & la volonté de chaque individu a dû être de sacrifier ses propres intérêts à ceux de tous, sans cela la société ne pourroit point subsister. Il est certain que le tout est préférable à sa partie ; cependant dans ces occasions, toujours fâcheuses, le souverain se souviendra qu’il doit une justice à tous ses sujets, dont il est également le pere ; il ne donnera point pour des raisons d’état, des motifs frivoles ou corrompus qui l’engageroient à satis-faire ses passions personnelles ou celles de ses favoris ; mais il gémira de la nécessité qui l’oblige de sacrifier quelques-uns des membres pour le salut réel de toute la société. », Encyclopédie, sous la direction de Diderot.

 RESSOURCES INTERNET :

  • On se référera à Giovanni Botero qui a élaboré le premier le concept précis de Raison d’Etat qu’on attribue habituellement à Machiavel mais qui ne semble pas tout à fait recouper ce son livre Le Prince a en vue.