TES2 - Explication pour le vendredi 9 décembre 2016 d’un extrait du Prince de Machiavel.

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

 Expliquez le texte suivant :

« Je n’ignore pas que beaucoup ont pensé et pensent que les choses du monde sont gouvernées par la fortune et par Dieu et la fortune[1], et que les hommes, malgré leur sagesse, ne peuvent les modifier, et n’y apporter même aucun remède. En conséquence de quoi, on pourrait penser qu’il ne vaut pas la peine de se fatiguer et qu’il faut laisser gouverner le destin. Cette opinion a eu, à notre époque, un certain crédit du fait des bouleversements que l’on a pu voir, et que l’on voit encore quotidiennement, et que personne n’aurait pu prédire. J’ai moi-même été tenté en certaines circonstances de penser de cette manière.

Néanmoins, afin que notre libre arbitre[2] ne soit pas complètement anéanti, j’estime que la fortune peut déterminer la moitié de nos actions mais que pour l’autre moitié les événements dépendent de nous. Je compare la fortune à l’un de ces fleuves dévastateurs qui, quand ils se mettent en colère, inondent les plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent la terre d’un endroit et la poussent vers un autre. Chacun fuit devant eux et tout le monde cède à la fureur des eaux sans pouvoir leur opposer la moindre résistance. Bien que les choses se déroulent ainsi, il n’en reste pas moins que les hommes ont la possibilité, pendant les périodes de clame, de se prémunir en préparant des abris et en bâtissant des digues de façon à ce que, si le niveau des eaux devient menaçant, celles-ci convergent vers des canaux et ne deviennent pas déchaînées et nuisibles.

Il en va de même pour la fortune : elle montre toute sa puissance là où aucune vertu n’a été mobilisée pour lui résister et tourne ses assauts là où il n’y a ni abris ni digues pour la contenir. », MACHIAVEL, Le Prince (1532), chapitre XXV.

Notes :
[1] « fortune » : le cours des choses.
[2] « arbitre » : capacité de juger et de choisir


Vous ferez obligatoirement des comparaisons doctrinales avec au moins deux des textes suivants :

 TEXTE 1 : LA CRITIQUE DU FATALISME PAR ALAIN :

« (…) Un peu moins de poudre dans la charge, l’obus allait moins loin, j’étais mort. L’accident le plus ordinaire donne lieu à des remarques du même genre ; si ce passant avait trébuché, cette ardoise ne l’aurait point tué. Ainsi se forme l’idée déterministe populaire, moins rigoureuse que la scientifique, mais tout aussi raisonnable. Seulement l’idée fataliste s’y mêle, on voit bien pourquoi, à cause des actions et des passions qui sont toujours mêlées aux événements que l’on remarque. On conclut que cet homme devait mourir là, et que c’était sa destinée, ramenant ainsi en scène cette opinion de sauvage que les précautions ne servent pas contre le dieu, ni contre le mauvais sort. Cette confusion est cause que les hommes peu instruits acceptent volontiers l’idée déterministe ; elle répond au fatalisme, superstition bien forte et bien naturelle comme on l’a vu.

Ce sont pourtant des doctrines opposées ; l’une chasserait l’autre si l’on regardait bien. L’idée fataliste c’est que ce qui est écrit ou prédit se réalisera quelles que soient les causes ; les fables d’Eschyle tué par la chute d’une maison, et du fils du roi qui périt par l’image d’un lion nous montrent cette superstition à l’état naïf. Et le proverbe dit de même que l’homme qui est né pour être noyé ne sera jamais pendu. Au lieu que, selon le déterminisme, le plus petit changement écarte de grands malheurs, ce qui fait qu’un malheur bien clairement prédit n’arriverait point. Mais on sait que le fataliste ne se rend pas pour si peu. Si le malheur a été évité, c’est que fatalement il devait l’être. Il était écrit que tu guérirais, mais il l’était aussi que tu prendrais le remède, que tu demanderais le médecin, et ainsi de suite. Le fatalisme se transforme ainsi en un déterminisme théologique ; et l’oracle devient un dieu parfaitement instruit, qui voit d’avance les effets parce qu’il voit aussi les causes. (…) », Alain, Propos de philosophie, Livre IV, chapitre VI

 TEXTE 2 : BOECE ET LA PRESCIENCE DIVINE :

« Que se passerait-il si le sens et l’imagination s’opposaient au raisonnement et déniaient toute existence à l’universel que la raison pense concevoir ? (...) Il en va de même quand la raison humaine pense que l’intelligence divine ne voit pas les futurs à la façon dont elle les connaît. Voici comment tu raisonnes : si la réalisation de certains événements ne semble pas certaine et nécessaire, ils ne peuvent pas être connus d’avance comme allant se produire de façon certaine. Par conséquent, il n’y a aucune prescience de tels événements et si nous croyons qu’il y a prescience en ce qui concerne ces événements, eux aussi, il n’y aura rien qui provienne de la nécessité. Si par conséquent, nous pouvions, de même que nous participons de la raison, posséder de la même façon le jugement propre de l’intelligence divine, de même que nous avions estimé que l’imagination et les sens devaient s’effacer devant la raison, de même nous considérerions comme très juste que la raison humaine se soumette à l’intelligence divine. Ainsi, élevons-nous, si possible, au niveau de cette suprême intelligence
 ; là en effet, la raison verra ce qu’elle ne peut pas voir en elle-même, c’est-à-dire
comment une prescience sûre d’elle et précise voit même ce dont la réalisation n’est pas certaine et comment il ne s’agit pas là d’une opinion mais bien plutôt de la simplicité sans limites du savoir suprême. », Boéce, Consolation de la philosophie, V, 8-12.

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