Interprétation - Interprète-t-on à défaut de connaître ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

 Partie 1 : INTERPRÈTE-T-ON À DÉFAUT DE CONNAÎTRE ?

On trouvera sur notre site une leçon plus approfondie sur la notion d’interprétation en cliquant ici.

INTRODUCTION

Analyse des termes :

Interpréter a plusieurs sens :
On peut partir de quelques exemples : traduire, expliciter un texte de loi, jouer un morceau de musique, ajouter un sens inédit à un comportement qui n’avait rien d’apparent voire attribuer une intention cachée contestable, etc.
D’où au moins trois axes de traitement :

  • comprendre le sens en pouvant le déplacer dans un autre contexte (langue, situation juridique, lors d’une transmission, etc.) ;
  • rendre manifeste le sens latent ;
  • la surimposition d’un sens jusque-là inexistant : ceci sera peut-être créatif lorsqu’il s’agit d’une interprétation musicale mais abusif par exemple lorsque cela conduit à diffamer.

Connaître nous renvoie à un savoir indiscutable. On peut se référer à la méthode de Descartes.

Problématisation :

Dans le vraisemblable, par exemple, ma connaissance est indéterminée. N’est-ce pas là qu’on interprète à défaut de connaître indubitablement ?
Le risque d’interpréter n’est-il pas alors de surimposer un sens inexistant inapproprié ? Et même si la surimposition de sens est heureuse, comme le sont certaines erreurs fécondes, ne doit-on pas reconnaître que ce dont il est question loin de concerner le savoir concerne plutôt l’art de vivre ?

Le Plan

Le plan type que je proposerai pour un maximum de sujets sur la notion d’interprétation est le suivant :

I - Le réductionnisme interprétatif comme démarche scientifique : forces et limites.
Le positivisme comme passage du pourquoi subjectif des valeurs au comment objectif des faits.

II - La pertinence du perspectivisme et ses impasses.

III - L’herméneutique comme va-et-vient créateur entre expliquer et comprendre.

Ce plan s’adapte au débat sur la surimposition du sens que l’interprétation produit et que notre problématisation a pointé comme disjonction entre interprétation et connaissance :

DÉVELOPPEMENT :

I - Le savoir scientifique invalide les explications irrationnelles surimposées aux faits.

A - Le savoir se scientifise en passant du pourquoi subjectif des valorisations au comment objectif et validable.

L’approche du positivisme scientifique d’Auguste Comte assume la réduction des 4 sens de cause que Aristote utilisait à un seul. Aristote distinguait :

1 - la cause formelle (le plan de la maison) ;
2 - la cause finale (habiter un logement) ;
3 - la cause efficiente (l’ouvrier) ;
4 - la cause matérielle (le bois et les briques).

Pour Aristote la cause comme l’être se dit de plusieurs manières. Auguste Comte constate que la science physique expérimentale propose des théories mathématiques des phénomènes et donc une explication de la réalité univoque.

La science en effet à partir du XVIIe siècle propose des théories scientifiques du réel qui élimine la finalité, qui associe cause efficiente et matérielle sous la forme de forces mécaniques mettant en mouvement la matière. La cause formelle se ramène à une loi mathématique de la nature.

A partir de cette scientifisation de la physique des corps, Comte pense un devenir similaire pour toutes les branches de la science y compris celle qui étudiera les sociétés humaines à savoir la sociologie. Les trois étapes de la scientifisation du savoir selon Auguste Comte sont (voir le texte de la partie 2) :

1 - le récit mythologique qui attribue des intentions à des phénomènes de la nature ;
2 - le récit métaphysique qui cherche à restituer les lois de la nature dues à un Dieu légiférant ;
3 - la science proprement dite qui ramenant tout à un « comment » élimine le « pourquoi » non scientifique des étapes 1et 2.

B - Exemple d’application au savoir historique où la surimposition des valeurs subjectives empêche l’objectivité.

C - Transition critique : objections aux dangers scientistes du réductionnisme du sens :

  • la négation douteuse des valorisations au profit des procédures de validations (l’historien doit par une qualité de subjectivité comprendre et non seulement expliquer) ;
  • le singulier individuel ou l’Ouvert intérieur qui échappent aux représentations aux prétentions d’un savoir absolu sont niés par tout réductionnisme scientifique ;

II - La surimposition de sens peut donc être vitalisante et le scientisme sous couvert de réductionnisme est une surimposition de sens nihiliste.

A - un monde essentiellement mécanique est un monde dénué de sens (Nietzsche) : la création artistique est un modèle de vitalisation de nos vies tandis que la science est une activité propre à une existence desséchée. Le réductionnisme s’avère une surimposition de sens latente qu’il s’agit de démasquer grâce à un art de l’interprétation généalogique. Nietzsche garde de la science l’approche critique : il s’agit l’ausculter une posture à coups de marteau. Le marteau est médical ou en tout cas une proposition thérapeutique pour la vitalité.
B - L’infini des forces de vie nécessite une illusion d’un ordre sens pour ne pas en être écrasé vitalement ou débordé comme des brutes barbares par une énergie destructrice. Mais la surimposition peut se pervertir en nihilisme. Le modèle du nihilisme se trouve dans le platonisme des arrières mondes ou plus encore dans la volonté de rien d’un Schopenhauer. Mais ne rien vouloir est encore vouloir.

TRANSITION critique :

  • il y a une impasse du perspectivisme relativiste qui veut nier l’erreur tout en soutenant une authenticité ; l’erreur et l’inauthenticité sont des surimpositions de sens nuisibles... Le perspectivisme risque d’autoriser la perspective d’une inflation de l’ego. Le surhomme de Nietzsche qui fusionne dans une harmonie classique une multitude de forces vitales jusqu’ici inconciliables n’est il pas un superego ignorant d’une dimension de l’intériorité au delà de notre perspective personnelle, l’Ouvert où se déploie l’infini des étangs sans qu’il en soit troublé et donc des forces de vie sans qu’il soit besoin de s’illusionner viscéralement (dans les sens du mot).
  • nier un point de vue absolu est autocontradictoire à moins de devenir sceptique. Être sceptique évite la surimposition de sens propre au dogmatisme qui manque de modestie sur son interprétation de l’Être et des étants mais le problème d’un savoir de l’authenticité se reposera avec plus d’acuité.


III - On peut surimposer du sens en vérité dans une herméneutique où on procède à des va-et-vient entre expliquer et comprendre à l’aune de l’Ouvert.

A - La surimposition du sens est inhérente à une fusion créatrice des horizons de sens.

De la dialectique de Hegel à une fusion des horizons de sens ouvert (l’hyperdialectique).

Une synthèse est une surimposition de sens rigoureuse même si elle est créatrice d’un sens non présent dans les horizons de sens donnés initialement dans la mesure où plusieurs synthèses sont possibles.

On trouvera un approfondissement substantiel de l’hyperdialectique en cliquant ici.

B - La surimposition de sens est inhérente à la prise de conscience de cercles herméneutiques. Mais celle-ci est plus ou moins authentique, plus ou moins valide, plus ou moins moral, etc.

Christian Ruby explique le sens du cercle herméneutique chez Gadamer à la suite de Heidegger et Dilthey :

« [Le] « cercle herméneutique », ou le va-et-vient de la compréhension, repose sur le mystère de notre appartenance au langage. Dans la mesure où l’herméneutique revient à comprendre ce qui nous prend (PH, p. 106) et à saisir ce qui depuis toujours nous saisit, il n’y a pas de compréhension sans anticipation-interprétation, pas d’interprétation sans compréhension. Ce n’est pas tant qu’on présuppose ce qui doit être démontré, car on serait dans un cadre épistémologique, mais…. la compréhension repose sur le présupposé du sens et en même temps procède de l’anticipation de celui-ci. (VM, p. 312). Il faut une précompréhension pour que la compréhension ait lieu. Mais surtout, il y a aussi, au cœur de cette philosophie, l’idée d’un fond auquel nous ne pouvons rien : « les lois fondamentales de notre être, soustraites à notre arbitraire, et qu’il ne nous appartient plus de faire mais d’honorer » (PH, p. 30). »

Exemple de cercle herméneutique :

Il y a cependant un cercle ontologique commandant une herméneutique au faîte de tous les cercles herméneutiques. Ce cercle herméneutique englobant met en jeu le fait phénoménologique de notre être-humain surgissant de l’Être englobant tout ce qui est étant.

Ce cercle faisant sens surimpose du sens. Son incogniscibilité surimpose des horizons de sens. Ce cercle est celui d’un sens OUVERT à l’altérité inhérente à son être. Plus simplement, il y a un acte pur créateur insaisissable qui ouvre à une création infinie de sens et auquel nous pouvons participer.

CONCLUSION

La démarche scientifique a très souvent des prétentions démesurées d’expliquer le monde sont mises en évidence par la singularité des perspectives et l’insaisissabilité du cercle herméneutique ontologique. Ces prétentions se retrouvent quand sous la forme de technosciences les théories scientifiques s’avèrent incapables d’éviter ou d’anticiper panne, accident et catastrophe. La science dans ses prétentions se heurte à sa propre surimposition de sens. Mais reconnaissons que la science nous libère de certaines surimpositions de sens superstitieuses. Il y a une dimension critique de la science qu’on retrouve dans les herméneutiques du soupçon qui démentent la maîtrise du sens apparent en dévoilant des horizons de sens latents voire inconscients. Là encore il y a surimposition de sens mais ici on n’interprète plus à défaut de connaître comme la superstition religieuse le fait des phénomènes vis-à-vis de la science. Ici on interprète pour mieux connaître et reconnaître les défauts de la maîtrise supposée du sens. Enfin ce perspectivisme peut ne pas s’enfermer dans un pur relativisme, dans le scepticisme ou le tragique existentiel s’il s’ouvre à deux faits majeurs : il y a des fusions d’horizons de sens, il y a la prise de conscience possible de l’appartenance à un cercle ontologique nourrissant de façon plus ou moins consciente toute herméneutique.