Corrigé du sujet "Est-il moral de rechercher le bonheur ?"

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

Si on veut approfondir la confrontation entre exigence morale et recherche du bonheur, on pourra consulter notre leçon « La morale conduit-elle à sacrifier notre bonheur ? » en cliquant ici.

 I - INTRODUCTION.

Se sacrifier pour autrui est le gage d’un sens moral très élevé. Mais dès lors avoir un sens moral n’implique-t-il pas de renoncer à son bonheur ?
Nous pouvons donc nous demander si il est moral de rechercher le bonheur.
La morale connote le bien. Le bonheur connote lui le bon. A l’évidence le bien et le bon sont très proches. Donc on pourra tout d’abord essayer de mieux distinguer morale et bonheur, en s’interrogeant sur les catégories si proches que sont le bon et le bien.
Si l’on veut vraiment concilier la morale et le bonheur, il nous faut trouver une conception du bonheur qui puisse supporter un esprit de sacrifice.
Parmi les conceptions du bonheur, celle de l’ataraxie qui donnerait le pouvoir de rester calme et serein quelles que soient les circonstances, n’offrirait-elle pas une conception du bonheur compatible avec un esprit de sacrifice ?
Mais si se sacrifier pour autrui semble honorable, que vaut une vision morale qui n’implique que frustration des personnes, qui les enferme dans les chaînes de lois et de règles au service de la société ?

 II - QU’EST-CE QUI SÉPARE LE BIEN ET LE BON ?

a) - Viser le bien, n’est-ce pas chercher le bonheur pour tous ?

Il y a à l’évidence une proximité entre la morale et le bonheur. Qu’est-ce que le bien moral sinon ce qui est bon pour tous ? Si tous nous étions moraux, le bonheur de tous n’en serait-il pas la conséquence ? Chacun ne veillerait-il pas à ce que les autres ne soient pas malheureux ?
La règle d’or formulé par le Rabbin Hillel prescrit de ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrai pas qu’on nous fasse. A vrai dire le bien ne consiste pas seulement à éviter le mal et on peut préférer ce logion (une parole) de Jésus-Christ selon lequel il faut faire à autrui ce qu’on voudrai qu’on nous fasse. Cette expression de la morale positive montre que le bien conduit forcément à ce qui est bon pour tous.

b) - Mais si le bien est universel, le bon n’est-il pas plus personnel ?

Toutefois une telle utopie morale où chacun ferait ce qui est bien pour les autres est-elle réaliste ? Kant signale à juste titre qu’être moral nous rend digne du bonheur mais que vue les circonstances actuelles cela ne nous rend pas heureux. En effet le désintéressement moral est rare et nous avons rarement l’occasion d’en jouir en retour de nos propres tentatives. A vrai dire la plupart d’entre nous nous devons constater que les automatismes égocentriques règnent en nous. Le sacrifice moral ne nous tente guère dans ses extrémités : même si par ailleurs certains d’entre nous sont parfois disposés à espérer un paradis en récompense des tentatives de sainteté morale, il faut bien constater que peu d’entre nous sont prêts à y consacrer toute leur existence. Ce qui est bien et bon du point de vue universel ne semble pas très souvent bon du point de vue personnel.

 III - L’ATARAXIE EST-ELLE UN MODÈLE DE BONHEUR MORAL ?

a) - L’ataraxie peut être acquise par la vertu selon les stoïciens.

Cependant savons-nous vraiment ce qui est bon pour nous ? Ne sommes-nous pas prisonniers d’un point de vue où nous voudrions que le monde se soumette à notre volonté ? Ne faudrait-il pas plutôt que nous apprenions à harmoniser notre volonté avec celle de la nature toute entière ? Autrement dit serons-nous heureux tant que nous n’aurons aucune idée d’une harmonie entre ce qui est vraiment bon du point de vue personnel et du point de vue universel ?
Si du point de vue personnel nous persistons à vouloir quelque chose qui n’est pas possible du point de vue universel de la nature, ne sommes-nous pas condamnés à être malheureux ? Ainsi la morale qui exige de nous de vouloir quelque chose d’universellement souhaitable rejoint une approche réaliste du bonheur selon laquelle la vertu par excellence consiste à accepter la volonté universelle de la nature.
Le bon et le bien convergent donc et selon les stoïciens la pratique de la vertu peut nous conduire à expérimenter de plus en plus profondément un état d’esprit d’ataraxie. L’ataraxie est un état d’esprit calme et serein qui ne peut pas être troublé par la sensation ou la représentation des circonstances extérieures. Le stoïcien découvre consciemment qu’il est avant tout une forme individualisée de la nature universelle comme une vague est une forme individualisée de l’océan. Le malheur vient de ce que la vague oublie qu’elle est aussi l’océan et qu’elle voit alors les autres vagues comme d’éventuelles menaces. L’ataraxie serait en quelque sorte le sentiment d’être en profondeur l’océan calme et serein même si en surface il est agité et troublé.

b) - L’ataraxie facilite la vertu selon les épicuriens.

L’ataraxie semblerait donc un modèle de bonheur capable de moralité. D’ailleurs comme l’ont bien souligné les épicuriens quelqu’un en possession de l’ataraxie est bien plus aisément vertueux. Pour eux, l’ataraxie est d’abord le plaisir en repos qui apparaît quand tous nos désirs et nos peurs ont une réponse soit par la réflexion qui en dévoilent la vanité ou soit par leur réalisation fictive ou réelle. Celui qui ressent le plaisir d’exister ne saurait le perdre quoiqu’il lui arrive ou quoiqu’il fasse. Épicure était, paraît-il, dans un état d’ataraxie malgré une maladie très douloureuse car il disposait de ce plaisir d’exister qu’il pouvait retrouver à tout instant malgré ses douleurs. Un homme qui maîtrise ses désirs et ne perd pas sa tranquillité intérieure malgré la douleur ne pourra-t-il pas mieux qu’un autre éventuellement risquer sa vie au profit de ce qui est bien ? La recherche du souverain bien, le plaisir n’engendre-t-il pas alors la vertu ?
La vertu des épicuriens repose en dernier ressort sur le fait qu’ils ont renoncé aux désirs vains que sont, si on réfléchit, la recherche de la gloire , de la richesse et des amours passionnels. Selon eux, ces désirs ne sont pas en mesure de produire un plaisir en mouvement qui nous amène au plaisir en repos car le plaisir qu’ils procurent laisse toujours en suspens une insatisfaction ou une crainte. Richesse et gloire comporte toujours la crainte de les perdre et malgré des succès le désir d’en avoir plus et plus longtemps. Les amours passionnels causent la crainte de perdre l’objet de son amour et quand le plaisir de posséder l’objet de son amour se présente, cette possession est insatisfaisante car on ne possède jamais une autre personne, on ne décide pas de son désir.

c) - L’ataraxie des sceptiques ne peut-elle pas menacer la morale ?

Mais cette équation qui relie la vertu et le bonheur d’un état d’ataraxie chez les stoïciens et les épicuriens n’est-elle pas fragile ? La vision du monde stoïcienne ne semble pas s’accorder à la vision du monde épicurienne. Ne faudrait-il pas plutôt renoncer à toute vision du monde pour atteindre un véritable état de conscience d’ataraxie ? La morale n’est-elle pas ce dont il est d’ailleurs le plus facile de douter. Elle se présente comme universelle et en son nom, ici, on pratique une chose, là, on en pratique une autre. En effet, par exemple, là on prône la polygamie, ici la monogamie et en certains endroits on vit la polyandrie. Cet exemple en est parmi d’autres. Approfondir un état d’ataraxie peut donc consister à douter de tout. Si je doute de tout ce qui apparaît dans mon esprit je ne serai plus affecté par quoi que ce soit. La douleur comme le plaisir pourront sembler seulement apparents : je ne pourrai pas savoir si ce sont des illusions ou si ce sont des expressions d’une authentique réalité. Cette approche est précisément celle du scepticisme antique fondé par Pyrrhon et son maître Anaxarque au IIIe siècle avant Jésus-Christ. Douter de la réalité puis douter que l’idée que tout soit une illusion peut susciter selon eux un véritable dépassement de toute inquiétude mentale, de toute dépendance à un désir, de toute sensation de douleur. Le redoublement sceptique du doute peut donc produire une ataraxie du point de vue de laquelle la morale comme tout ce qui apparaît dans l’esprit n’ait plus aucune valeur autre que fictive. Qu’est-ce qui empêche de mettre alors le bonheur au service de l’immoralité ? Si la vie est comme une fiction, quel mal y a-t-il à y jouer un rôle négatif ? Cette puissance de la fiction explique certainement comment certains deviennent des kamikazes parce qu’ils estiment qu’il existe un paradis plus réel que cette réalité.

 IV - L’AMOUR CONCILIE MORALE ET BONHEUR.

a) - L’amour authentique ne transcende-t-il pas l’ataraxie ?

Le caractère nihiliste des kamikazes est clair. Ceux qui décident de jouer un rôle négatif dans une vie qui semble une fiction ne voient pas toute la grandeur d’un rôle positif dans cette fiction qu’est la vie. Celui qui aime la vie positivement participe à son évolution voire à sa création. Un amour authentique transcende alors l’ataraxie car il allie calme et sérénité de la conscience avec une puissance manifestée de la conscience de la vie de plus en plus vaste et de plus en plus englobante. Autrement dit l’amour authentique est une paix extatique, une béatitude sereine...

b) - La loi morale ne manque-t-elle pas d’amour ?

L’amour semble donc plus réaliste que nos morales qui sont diverses et contradictoires. Un amour créateur semble plus réaliste que la morale qui postule ce qui doit ou devrait être sans permettre d’écrire l’histoire qui à partir d’aujourd’hui permettra de l’établir. La morale qui impose un sacrifice de soi et donc de la frustration sans donner les moyens de la surmonter peut même conduire selon Nietzsche à un esprit de vengeance qui se retournera contre touts ceux qui oseraient prendre des libertés avec elle et parfois y compris contre ceux qui proposent en fait de la réformer. L’amour semble nécessaire car il surmonte toute forme d’esprit de vengeance. Au contraire il se caractérise par un esprit de compréhension qui parfois aboutit au pardon que la morale est incapable de donner. En effet la morale est prisonnière de lois et de règles et le pardon est la reconnaissance d’un amour nécessaire pour une personne qui a fait exception à ces lois et règles.

c) - L’amour authentique est une joie créatrice.

Celui qui aime aime l’autre comme soi-même, est comme l’auteur d’une fiction aime chacun de ses personnages au service de son histoire même s’il s’identifie par les nécessités de son récit plus souvent à l’un d’eux qu’aux autres. Celui qui aime authentiquement est capable de rester en ataraxie quoi qu’il arrive à son personnage principal car il est d’abord attaché à la totalité de son histoire, son amour créateur n’a pas de préférence pour un personnage plutôt qu’un autre mais il sait jouer des différences pour faire évoluer ses personnages et son histoire.
Cet amour créateur ne craint pas un moindre mal dans la mesure où il est au service d’un plus grand bien.

 V - CONCLUSION.

Rechercher l’amour authentique revient à chercher la manifestation de ce qui concilierait à la perfection le bien et le bon. Le bon n’est certainement pas ce qui vient immédiatement à un esprit qui reste limité à sa vision égocentrique. Le bien nous indique d’abord qu’il y a du bon qui pourrait exister universellement pour tous les êtres humains. Le bonheur et la morale pourraient converger. Une conception du bonheur qui intègre la recherche de l’ataraxie pourra plus facilement soutenir la recherche de la morale mais l’ataraxie ne semble pas garantir une conduite morale parfaite. C’est peut-être parce que le sens du devoir moral comme la recherche d’ataraxie doivent faire place à l’amour. L’amour authentique signifierait une conscience assez consciente pour être en état d’ataraxie mais aussi en constante croissance d’énergie, de conscience et de joie pour servir l’évolution de la réalité qui comprend notre personne, autrui et le monde.

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