Toute vérité est-elle relative ?

par Serge Durand - Philosophie

 Toute vérité est-elle relative ?

CORRIGE.

 1) Analyse problématique du sujet :

A) Tout d’abord ce sujet met en jeu l’analyse du terme « relatif ». nous devons donc Ici distinguer deux formes de relativité :

i) celle qui ramène toute prétention à la vérité aux seules valeurs subjectives est liée au relativisme.

Faut-il faire le deuil de la connaissance de l’ existence d’un point de vue absolu en affirmant qu’il n’y a que des points de vue irrémédiablement étrangers les uns aux autres ? Le relativisme affirme un perspectivisme radical.
On sait historiquement que les visions du monde prétendant à une vérité totale ont produit des antécédents du totalitarisme politique comme l’intolérance théocratique avant de malheureusement les produire effectivement au XXe siècle en s’habillant de rationalisme.
Comment nier le caractère relatif de toute vérité sans porter atteinte au pluralisme ?

ii) celle qui suggère des élaborations évaluables, réaménageables est une relativité théorique par rapport à la vérité absolue d’un réel voilé mais approchable.

Toutes les formes de vérité ne pourraient pas être absolument relatives dès lors qu’elles se rapporteraient plus ou moins au réel sans toutefois pouvoir le dire totalement. La vérité ne serait ni étrangère au pluralisme des perspectives ni non plus confinée dans l’indépassabilité de perspectives irrémédiablement singulières. Reste à préciser le ou les types de relativité de la vérité.

B) Quelles formes de vérité faut-il alors de distinguer ?

Platon distinguait du point de vue cognitif au moins trois ordres de vérité sans toujours forcément les distinguer ontologiquement. Ces trois ordres étaient le bien, le vrai et le beau considérés comme des dimensions de l’absolu Un.
Kant distingue aussi ces 3 domaines : il a consacré sa Critique de la raison pure au vrai, sa Critique de la raison pratique au bien moral et enfin une part de sa Critique de la faculté de juger au beau. Cependant contrairement aux platoniciens, il estime qu’ils ne sont pas relatifs les uns aux autres : la question du vrai liée à l’être des phénomènes ne peut être ramenée selon lui à ce qui doit être c’est-à-dire à la question du bien moral et, bien sûr, celle du beau qui met en jeu sentiment et universalité n’a rien de vrai ni de bien.
Mais si beau, bien et vrai ne sont plus relatifs à un absolu unique et commun, faut-il affirmer que beau, bien et vrais sont absolument relatifs ? Autrement dit tous ces types de vérité (on traite ici le mot « toute ») qu’on a pu discerner sont-ils relatifs à différentes formes de réalité inassimilables ou sont-ils purement relatifs aux points de vue de ceux qui tentent de les énoncer comme des vérités ?

 2) Plan (très) détaillé des deux premières parties :

I - Les sciences échappent-elles au pur relativisme ?

a) Le vrai met en jeu une cohérence et une correspondance avec les faits objectifs. On peut s’interroger sur la cohérence et ses règles. Est-ce que la réalité est en soi cohérente et logique ? N’est-ce pas notre désir de régularité et de généralité en vue de nous repérer et d’agir qui nous amène à poser un tel paradigme ? Dès lors ne serait-ce point nos valeurs subjectives qui commanderaient en dernier ressort ce que nous prétendons l’objectivité vraie ?

b) Le scepticisme en mettant en cause notre accès à la chose en soi dont l’existence même semble inconnaissable amplifie cette critique et semble proscrire l’ambition d’une connaissance scientifique du réel.

c) Toutefois ne devons-nous pas prendre en considération dans ce premier aspect du débat que le fait objectif peut infirmer une théorie ? Les théories scientifiques ne sont-elles pas alors plus ou moins vraies même si elles ne le sont pas absolument ? Ne faut-il pas inférer de ce qui résiste à nos théorisation un au-delà de notre perception subjective du monde ?

d) Transition critique :

L’activité technoscientifique pointe un au-delà de notre perception subjective du monde. Mais la médecine chinoise traditionnelle qui est fondée sur des paradigmes d’une autre teneur ne conduit-elle pas à d’autres types de pressentiments de la nature d’un au-delà de notre perception subjective ? Et au fond ces paradigmes ne sont-ils pas fondés sur les valeurs. Ainsi même si l’on concède un réel objectif au-delà de nos théorisations, ne faut-il pas admettre un éventuel relativisme absolu des valeurs ?

II - Les particularismes des valeurs morales ne les coupent pas de toute objectivité.

a) Est-ce que les vérités morales relatives au bien dépendent des cultures et des sociétés ? Peut-on affirmer une dimension objective dans l’élection des valeurs ?
Ici on ne peut pas invoquer le réel parce que les valeurs suscitent une distance entre le réel tel qu’il est et nos projets de le transformer y compris au niveau de son efficacité sociale et humaine. Les valeurs mettent en jeu une mentalité culturelle qui veut agir sur notre monde y compris sur la réalité sociale.
Autant le relativisme paraît inadéquat dans le domaine des faits objectifs autant l’objectivisme paraît lui souvent à première vue quelque peu inadéquat dans le domaine culturel et social. Les tentatives d’objectivité l’histoire et donc le devenir humain n’ont-elles pas conduit aux totalitarismes marxistes et nazis ? Les uns arguant d’un point de vue scientifique que la mainmise sur le devenir relevait d’une dictature du prolétariat et les autres s’appuyant sur les sciences de l’évolution des espèces pour promouvoir un eugénisme politique.

b) La prétention d’inféoder les valeurs à la science dure est sûrement déplacée mais faut-il nier toute objectivité dans le domaine des valeurs ?
Les valeurs morales sont objectives dans la mesure où elles exigent de prendre le point de vue de l’autre. La règle d’or invite à jouer entre les points de vue en première personne subjectif et les points en troisième personne (les autres).

c) Cependant des critères plus élaborés comme ceux de la déontologie et du conséquentialisme semblent basés sur des rationalités souvent divergentes.
Faut-il admettre seulement une morale minimale et laisser à l’appréciation relative de chacun ses choix moraux plus pointus ? Le relativisme moral qui exhorte au pluralisme et à la tolérance pourrait encore s’affirmer comme pertinent.

d) Transition critique :

Toutefois peut-on à ce point séparer le domaine des valeurs et des faits au profit de l’arbitraire des valeurs ? L’écologie unit la sphère des valeurs à celle des faits. La psychologie unit des réalités en première personne comme les valeurs à des états cérébraux plus ou moins pathologiques. Les ponts faits en troisième personne et valeurs en première personne limite la portée du relativisme.
Ce retour qu’on ne peut pas ignorer d’une éventuelle unité du réel et donc d’une éventuelle unification du vrai, du bien et du beau impliquerait-il l’éviction de toute pertinence de la tradition de pensée relativiste et sceptique ?

 3) Troisième partie rédigée :

III - L’amour du beau ne conduit pas seulement à la pluralité des valeurs subjectives mais aussi et en même temps à la rencontre de la valeur infinie de faits subjectifs créateurs.

a) Le domaine du beau reste certes un domaine où la singularité des points de vue et leur non soumission à un point de vue absolutisé semble la garantie même de l’éventuelle originalité et authenticité des valeurs comme création subjective. Le beau artistique par exemple ne saurait être prisonnier du semblable et du même qu’un absolu inexorablement imposerait. Les traditions quelles qu’elles soient imposent au nom de leur principe absolu une uniformisation des manières d’être et appauvrissent toujours la production artistique. Le pluralisme que le relativisme soutient et favorise a lui au contraire la vertu d’enrichir la vie culturelle. La pluralité des styles de vie va de concert avec la vigueur créatrice de nos démocraties.

b) Mais on a justement accusé le relativisme ambiant de conduire au consumérisme. Consommer de la culture et acheter les apparences d’un style de vie met en jeu les valeurs subjectives. Le relativisme devient alors l’art de persuader les autres de revêtir tel style de vie. La création dont il est question est alors celle typique de l’art publicitaire. La rhétorique des images à remplacé celle des discours mais l’esprit est le même : il s’agit de persuader n’importe qui de n’importe quoi pourvu que l’ego y trouve son compte. Le relativisme ici doit ne pas se réduire à un relativisme vulgaire et inauthentique du consommateur : l’authenticité du relativisme met en jeu la singularisation et l’individualisation. Le relativisme vulgaire revient le plus souvent à demeurer prisonnier du mimétisme et l’ego du « chacun son chemin, chacun sa route » n’a en fait aucune consistance individuelle et singulière. Mais qu’en est-il d’un relativisme aristocratique dont l’ambition consisterait à manipuler les préférences existentielles des autres ? L’histoire de Corax dont le disciple refusait de le payer n’est-elle pas symptomatique d’une telle impasse ? En effet devant le tribunal le disciple affirmait que si Corax lui avait appris à persuader n’importe qui de n’importe quoi, il devrait persuader le tribunal de ne pas le payer et que s’il n’y parvenait pas, Corax ne lui aurait donc pas appris ce qu’il promettait et qu’il était donc légitime de ne pas le payer. Corax répliqua que si son disciple ne persuadait pas le tribunal alors cet ex-disciple devait le payer et que si le tribunal était persuadé par cet ex-disciple celui-ci devait le payer. Le juge estima que le disciple avait bien appris quelque chose et qu’il devait payer mais que Corax méritait bien ce genre de disciple :
« À méchant Corax (Corax = corbeau en grec), méchante couvée ! »
Ainsi si on défend la légitimité de valeurs subjectives créatrices et non consuméristes, elles semblent devoir obéir à une éthique de l’authenticité créatrice exigente qui n’est pas sans évoquer de réelles exigences déontologiques.
Reste que cette exigence d’authenticité est-elle possible ? Ne serait-elle pas illusoire ?

c) Nous devons nous pencher sur l’expérience créatrice elle-même pour comprendre et interpréter au-delà du relativisme aristocratique ce qu’est l’authenticité proprement créatrice qui rend relative toute vérité comme étape sur un chemin d’évolution créatrice de notre conscience et du réel.
Ici l’invention artistique ou technologique croise la découverte scientifique ou même le génie spirituel entraînant des tournants moraux, culturels et sociaux. Autrement dit en s’interrogeant sur le phénomène créateur on peut sans aucun doute comprendre à nouveaux frais l’unité du vrai, du beau et du bien dont Platon parlait.
Certes en prenant en compte cette dimension évolutive au coeur de l’intuition créatrice, notre représentation de l’absolu n’est plus alors celle d’un éternel transcendant, à la manière de Platon ou des monothéismes, qui imposerait une perfection éternelle à imiter matériellement et socialement. Dans l’expérience créatrice, l’absolu expérimenté est tout à la fois expérience spirituelle de l’Etre et du Devenir, de l’Un et du Multiple et donc de la transcendance et de l’immanence. Prendre au sérieux l’intuition créatrice fait qu’aucun modèle éternel transcendant n’est de mise. Ainsi l’intuition créatrice nous rend d’accord en cela avec le relativisme.
Cependant à l’encontre du relativisme qui nie l’existence de tout point de vue englobant, il faut bien admettre que l’intuition créatrice d’un artiste de génie est l’émergence d’une perspective à l’expression d’un style éminemment singulier et original mais qui en même temps parle à tous universellement. L’art de l’artiste quand il confine au génie touche donc simultanément au subjectif le plus subjectif et à l’universel le plus universel. L’universel de l’intuition créatrice artistique n’est en rien objective. Ici il n’est pas simplement question d’un jeu de va-et-vient entre point de vue en première personne et point de vue en troisième personne telles que les valeurs objectives de la morale le développent. En fait l’artiste ou le génie scientifique, en exprimant dans le langage l’intuition créatrice, dont ils sont les dépositaires, témoignent d’une réalité intérieure où celle-ci se dévoile. La découverte et l’invention ici se confondent. L’Etre et le Devenir en effet fusionnent : l’intuition qui renouvelle l’intelligence, notre vision du monde et donc nos manières d’être renouvelle le Devenir tout en exprimant plus intensément l’Etre. Créer revient paradoxalement à s’ancrer plus profondément dans le réel intérieur de notre esprit et le réel extérieur de la matière ou de la société tout en renouvelant leur devenir.
L’intuition créatrice émerge d’abord en quelque sorte comme un fait subjectif. Ce n’est pas la production d’une valeur subjective par les bricolages d’un ego qui rencontrerait par bonheur le réel du monde matériel et social. Nous nous opposons donc à la réduction du génie à la production besogneuse d’une perspective nouvelle comme Nietzsche nous y invite. Son interprétation perspectiviste négligé selon nous le moment de suspension des efforts de l’ego dont témoignent artistes et scientifiques quand surgit l’intuition créatrice. Ceux qui ont eu l’expérience de surgissements intuitifs savent qu’ils proviennent du sens d’une réalité intérieure commune à tous et qui se traduit en une connaissance approfondie de la réalité extérieure. Ils savent aussi que ces intuitions qu’autrefois les platoniciens appelaient idées intelligibles mettent en jeu le fait d’être davantage soi-même. Ces mêmes platoniciens osaient évoquer un accouchement à la conscience de l’âme jusque là masqué par un sens superficiel de soi, l’ego.
L’expérience créatrice artistique, l’expérience intuitive scientifique ou l’expérience contemplative du beau mettent en jeu l’expression de valeurs subjectives renouvelées, l’explication améliorées de faits objectifs et la réinterprétation de faits subjectifs caractéristiques de notre intériorité. L’intuition créatrice nous libère du faux, de l’illusion, des maux et de l’inauthenticité. Cette libération impliquée par l’intuition créatrice nous éloigne tout autant du scepticisme qui affirme l’inconnaissabilité radicale du réel que du relativisme qui affirme le caractère indépassable de nos perspectives.
L’intuition créatrice est d’abord évolution consciente de la conscience et non simple déplacement de perspectives. En effet n’oublions pas que certains artistes comme Léonard de Vinci ont contribué par leur sens de la perception esthétique à préparer la révolution scientifique du XVIIe siècle centrée sur la mathématisation du réel. Par ailleurs, la relativité einsteinienne n’a-t-elle pas inspirée un nouveau rapport au temps et à l’espace dont le cubisme de Picasso ou de Duchamp sont les témoins ? Enfin un poète comme Rilke nous ouvre dans un style libéré de toute tutelle religieuse l’expérience d’un fait subjectif qui est une spiritualité éthique de l’Ouvert.