1L - Sujet de dissertation pour le mardi 24...

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

  Sujet de dissertation des 1L pour le mardi 24 mai 2016 :

L’amour et la morale s’opposent-ils ?

Vous utiliserez dans votre raisonnement des arguments d’au moins 3 des textes suivants :

Texte 1 : le respect moral seul discrimine l’amour selon Kant

« Nous avons par nature deux impulsions, l’une à être aimés, l’autre à être respectés. Ces impulsions sont en rapport avec l’intention d’autrui. Mais laquelle des deux est la plus forte ? C’est l’inclination au respect, et cela pour deux raisons. La première est que le respect touche à notre valeur intrinsèque, tandis que l’amour ne concerne que la valeur relative des autres hommes. On sera respecté parce qu’on a une valeur intrinsèque, on sera aimé des autres à cause de l’avantage et du plaisir qu’on leur apporte. Nous aimons ce qui nous procure un avantage ; nous respectons ce qui a une valeur en soi. La seconde raison est que le respect nous confère une plus grande sécurité que l’amour. Il nous protège beaucoup plus des outrages de nos semblables. Quelqu’un peut en effet être aimé même s’il ne commande aucun respect ; mais il n’en tient qu’à autrui qu’il soit aimé, rejeté ou détesté. Celui qui possède une valeur intrinsèque est au contraire respecté de tous. La préférence personnelle ne joue ici aucun rôle ; chacun m’accorde son respect dès qu’il reconnaît ma valeur intérieure. […] Le mépris nous fait perdre notre valeur aux yeux des autres ; il nous fait même perdre la conscience de notre propre valeur. Si nous voulons être respectés, il nous faut à notre tour respecter les autres et respecter l’humanité en général. »,

Emmanuel Kant, Leçons d’éthique, trad. L. Langlois, Le Livre de Poche, p. 320

Textes 2 : extraits des Confessions d’Augustin sur la recherche du véritable amour réussi

« Je vins à Carthage, et partout autour de moi bouillait à gros bouillons la chaudière des amours honteuses. Je n’aimais pas encore, et j’aimais à aimer ; dévoré du désir secret de l’amour, je m’en voulais de ne l’être pas plus encore. Comme j’aimais à aimer, je cherchais un objet à mon amour, j’avais horreur de la paix d’une voie sans embûches. Mon âme avait faim, privée qu’elle était de la nourriture de l’âme, de vous-même, mon Dieu, mais je ne sentais pas cette faim. J’étais sans appétit pour les aliments incorruptibles, non par satiété, mais plus j’en étais privé, plus j’en avais le dégoût. Et c’est pourquoi mon âme était malade et, rongée d’ulcères, se jetait hors d’elle-même, avec une misérable et ardente envie de se frotter aux créatures sensibles. Mais si ces créatures n’avaient pas une âme, à coup sûr, on ne les aimerait pis. Aimer et être aimé m’était bien plus doux, quand je jouissais du corps de l’objet aimé. Je souillais donc la source de l’amitié des ordures de la concupiscence ; j’en ternissais la pureté des vapeurs infernales de la débauche. Repoussant et infâme, je brûlais dans mon extrême vanité de faire l’élégant et le mondain. Je me ruai à l’amour où je souhaitais être pris. Mon Dieu, qui m’avez fait miséricorde, de quel fiel, dans votre bonté, vous en avez arrosé pour moi la douceur ! Je fus aimé, j’en vins secrètement aux liens de la possession. », Augustin, Les Confessions, Livre III, chapitre 1.

Quelqu’un a bien parlé en disant de son ami : c’est la moitié de mon âme. Car j’ai éprouvé moi-même que mon âme et son âme n’avaient été qu’une âme en deux corps. Voilà pourquoi la vie m’était en horreur : je ne voulais pas vivre, diminué de moitié ; voilà pourquoi aussi peut-être je craignais de mourir, pour que ne mourût pas tout entier celui que j’avais beaucoup aimé. […] En vérité, pourquoi cette douleur avait-elle pénétré si facilement jusqu’au plus intime de moi, sinon parce que j’avais répandu mon âme sur le sable, en aimant un être mortel comme s’il était immortel ?
Oui, ce qui par-dessus tout me réconfortait et me faisait revivre c’étaient les consolations d’autres amis, avec qui j’aimais ce qu’au lieu de toi j’aimais ; c’était là une énorme fiction et un mensonge prolongé, dont le frottement adultère corrompait notre esprit que démangeait notre désir d’entendre.
Mais cette fiction ne mourrait pas pour moi, même si l’un de mes amis venait à mourir. Il y avait autre chose qui, dans ces amitiés, prenait davantage le cœur : causer et rire en commun, échanger de bons offices, lire ensemble des livres bien écrits, être ensemble plaisants et ensemble sérieux, être parfois en désaccord sans animosité, comme on l’est avec soi-même, et utiliser ce très rare désaccord pour assaisonner l’accord habituel, apprendre quelque chose les uns aux autres ou l’apprendre les uns des autres, regretter les absents avec peine, accueillir les arrivants avec joie, et faire de ces manifestations et d’autres de ce genre, jaillies du cœur de gens qui aiment et s’entraident, exprimées par le visage, par la langue, par les yeux, par mille gestes charmants, en faire comme les aliments d’un foyer où les âmes fondent ensemble, et de plusieurs n’en font qu’une.
C’est cela que l’on chérit dans les amis, et on le chérit à ce point qu’en lui-même l’homme a conscience d’être coupable, s’il n’aime pas qui redouble d’amour, ou si, envers qui l’aime, il ne redouble pas d’amour, sans rien demander au corps de l’être aimé hormis des marques ’affection. De là ce deuil, si l’un d’eux vient à mourir, et les ténèbres de la souffrance, et le cœur amolli par une douceur qui s’est changée en amertume, et la vie perdue de ceux qui meurent devenant la mort de ceux qui vivent.
Heureux celui qui t’aime toi, et son ami en toi, et son ennemi à cause de toi ! Celui-là seul en effet ne perd aucun être cher, à qui tous sont chers en Celui que l’on ne perd pas […]. », Augustin, Les Confessions, Livre IV, chapitre 6, 11-10, 15, BA 13, p. 427-435.

Texte 3 : Mirra Alfassa défend l’idée que toute forme d’amour est une manifestation de l’amour pur absolu

« L’amour, dans son essence, est la joie de l’identité ; il trouve son ultime expression dans la félicité de l’union. Entre les deux sont toutes les phases de sa manifestation universelle.
Au début de cette manifestation, dans la pureté de son origine, l’amour est constitué de deux mouvements, les deux pôles complémentaires de l’élan vers la fusion complète. C’est d’une part le pouvoir d’attraction suprême et de l’autre le besoin irrésistible du don absolu de soi. Aucun mouvement ne pouvait mieux et plus que celui-là jeter un pont sur l’abîme qui se creusa quand, dans l’être individuel, la conscience se sépara de son origine et devint inconscience.
Il fallait ramener à soi ce qui avait été projeté dans l’espace, sans pour cela annuler l’univers ainsi créé.. C’est pourquoi l’amour jaillit, puissance d’union irrésistible.
Il a plané au-dessus de l’ombre et de l’inconscience, il s’est dispersé, pulvérisé au sein de l’insondable nuit ; et c’est à partir de ce moment-là que commença l’éveil et l’ascension, la lente formation de la matière et sa progression sans fin. N’est-ce point l’amour, sous une forme dévoyée et obscurcie, qui est associé à toutes les impulsions de la nature physique et vitale, comme l’élan de tout mouvement et de tout groupement, devenant tout à fait perceptible dans le règne végétal ; chez l’arbre et la plante, c’est le besoin de croître pour obtenir plus de lumière, plus d’air, plus d’espace ; chez les fleurs, c’est le don de leur beauté et de leur senteur dans un épanouissement amoureux ; et ensuite chez les animaux n’est-il pas derrière la faim, la soif, le besoin d’appropriation, d’expansion, de procréation, en résumé, derrière tout désir, conscient ou non, et chez les espèces supérieures, dans le dévouement, plein d’abnégation de la femelle pour ses petits. Cela nous conduit tout naturellement à l’espèce humaine où, avec l’avènement triomphal de l’activité mentale, cette association atteint son point culminant, car elle est devenue consciente et voulue. En effet, dès que le développement terrestre l’a rendu possible, la nature s’est avisée d’utiliser cette sublime force d’amour pour la mettre au service de son œuvre créatrice, en l’associant, la mélangeant à son mouvement de procréation. Cette association est même devenue si étroite, si intime que fort peu de consciences humaines sont assez éclairées pour pouvoir dissocier les mouvements l’un de l’autre et les éprouver séparément. Et c’est ainsi que l’amour a subi toutes les dégradations, c’est ainsi qu’il a été avili au niveau de la bête.
C’est à partir de ce moment-là aussi qu’apparaît clairement dans les œuvres de la nature, sa volonté de reconstruire par étapes et gradations l’unité primordiale à l’aide de groupements de plus en plus nombreux et complexes. Après s’être servie de la force d’amour pour rapprocher un être humain d’un autre et pour créer le groupe duel, origine de la famille, après avoir rompu les limites étroites de l’égoïsme personnel pour le changer en un égoïsme à deux, par la venue des enfants elle produit une entité plus complexe, la famille, et au cours des temps, à l’aide des associations multiples entre familles, des inter-échanges individuels et du mélange des sangs, les groupements plus grands sont formés : clans, tribus, castes, classes, pour aboutir à la création des nations. Le travail de groupement s’accomplit simultanément sur les différents points du monde, cristallisé dans les races diverses ; et peu à peu la nature fera fusionner ces races elles-mêmes dans son effort pour construire une base matérielle et réelle à l’unité humaine. Pour la conscience de la majorité des hommes, tout cela est l’effet des hasards de la vie ; ils ne se rendent pas compte de la présence d’un plan d’ensemble et ils prennent les circonstances comme elles viennent, plus ou moins bien selon leur caractère ; les uns sont satisfaits, les autres mécontents. », Mère (Mirra Alfassa), L’Education.

Texte 4 : selon Louis Lavelle l’intelligence du cœur est capable de singularité contrairement aux règles morales rigides et rationnelles

« Presque tous les hommes pensent qu’il y a une règle générale de conduite valable pour toutes les circonstances et pour tous les êtres. C’est là ce qu’on apprend dans les écoles, au catéchisme et que promulgue la société. Mais dans la vie les choses se passent tout autrement. Car je ne connais et il n’y a dans le monde que des individus ou des cas. C’est à eux que mon action doit toujours exactement convenir ; c’est pour eux qu’elle est faite. Bien loin de dire que je possède d’avance une règle qui viendrait s’interposer entre un homme et moi et m’empêcher d’obtenir avec lui aucun contact immédiat et vivant, il faut dire, non pas seulement que [206] le propre du jugement comme de l’amour, c’est de discerner dans chaque cas les différences particulières qui m’obligent à infléchir son application, mais encore que toute action est unique et privilégiée, qu’elle n’a de sens qu’à l’égard de tel être à tel moment et dans telles circonstances, et que c’est là seulement qu’elle pénètre au cœur du réel, qu’elle opère entre lui et moi une rencontre réelle, qu’elle nous engage l’un et l’autre et entre dans notre destinée.
Dira-t-on que c’est après coup que je généralise ? Mais je ne pense jamais à le faire. Et à quoi cela pourrait-il servir ? Dira-t-on que je découvre le général dans le particulier ? Oui sans doute. Mais qu’entendons-nous par le général ? Non point l’abstrait, alors, mais cette présence éternelle de Dieu dont chaque parcelle du monde est pour moi une révélation.
Le danger d’appliquer à tous les hommes une règle universelle, c’est de les dissocier de leur nature proprement individuelle et de la situation dans laquelle ils se trouvent engagés, soit pour les transporter dans un monde abstrait et irréel où tous les êtres se répètent, c’est-à-dire cessent d’exister, — soit, plus souvent encore, pour exiger qu’ils me ressemblent et les juger seulement sur cette ressemblance qu’ils ont avec [207] moi. Mais il n’y a qu’une règle universelle, c’est pour tous les êtres de découvrir et de mettre en œuvre ce qu’il y a en chacun d’eux d’unique et d’incomparable, de manière à ce qu’il s’accorde avec ce qu’il y a d’unique et d’incomparable chez tous les autres êtres, au lieu de le nier et de le combattre.
Il faut se méfier non pas seulement des règles universelles mais de ce besoin d’universalité dont témoignent tant de consciences. C’est le moyen le plus sûr pour séparer radicalement tous les êtres les uns des autres et tout d’abord chacun d’eux de lui-même.
On ne légifère que pour les autres et non point pour soi ou pour soi quand on se considère soi-même comme un autre. Mais il faut peut-être aller plus loin et dire que toute loi est une loi des corps et que si on parle des lois du vouloir c’est encore pour assujettir le corps par le moyen du vouloir à un ordre universel comparable à l’ordre de la nature et qui le prolonge. »
, Louis Lavelle, Conduite à l’égard d’autrui.

Texte 5 : sur l’expérience intérieure du pur amour à la source de l’intelligence du cœur selon Lavelle

« L’homme est ainsi fait qu’il n’est capable de rien là où il ne ressent aucune émotion, mais qu’il n’est capable de rien non plus s’il s’attarde et se complaît dans l’émotion, si elle ne se change pas pour nous en une lumière tout intérieure, en un acte déjà naissant.

Il s’agit toujours de retrouver ce point d’émotion sans lequel je ne découvre au fond de ma conscience qu’ennui et que temps perdu. Mais l’émotion n’est rien de plus qu’un signe, le signe que le réel est là. Cette émotion est difficile à reconnaître. Elle ne me trouble pas, elle apaise mon trouble. Elle est une promesse de lumière et de vie, elle est leur présence même qui se découvre et qui se donne. Il faudrait que cette émotion fût constante, ou du moins qu’elle fût toujours là prête à surgir, toujours identique et toujours nouvelle.

Il y a une brume des sentiments dans laquelle la conscience aime parfois à s’attarder et à se complaire : il semble que l’existence pure s’y trouve enveloppée avec toutes les possibilités qui sont en elle, sans qu’aucune d’elles se réalise ni se perde. Mais il y a en elle une lumière diffuse qui, dès qu’elle perce, nous révèle toute la beauté du monde.

Il y a une timidité, une hésitation, qui sont la rançon d’une complexité intérieure à laquelle il faut que je demeure toujours attentif pour n’en rien laisser perdre et la dépasser plutôt que l’abolir.

En présence d’un acte a accomplir, on peut bien demander à la réflexion quel est le meilleur qui est aussi le plus raisonnable. Cela ne nous donnera pas la force de l’accomplir. Il faudrait faire naître au fond de soi un sentiment de pur amour et s’aider du moins de l’imagination en se demandant comment agirait le pur amour. Car il est latent en chacun de nous et toujours prêt à surgir si l’amour de soi ne lui fait pas trop obstacle. Alors peut-être découvrirait-on qu’il y a une extrémité où l’amour et la raison se rejoignent, où la raison exige de nous dans le domaine de la connaissance ce que l’amour exige de nous dans le domaine de l’existence. Mais la raison n’a de pouvoir que dans les rapports que nous établissons entre les choses, et l’amour que dans les rapports qui s’établissent entre les personnes. C’est pour cela que l’on éprouve toujours tant de difficulté à accorder la raison théorique de Kant avec la raison pratique. C’est qu’il n’y a qu’un nom de la raison pratique qui est l’amour.

En présence du moindre événement il faut garder vive et présente cette émotion métaphysique que nous donne l’attente d’une révélation surnaturelle. Car la nature, c’est le surnaturel qui se montre.

La nature, c’est l’habitude qui est en nous et l’habitude aussi qui est dans les choses. Dès que cette habitude se rompt, l’intimité même de l’être se découvre : c’est l’œuf qui éclot, c’est la fleur qui éclate. », Louis Lavelle, Inédit.

 Vous pouvez recourir à ces liens internet utiles :