TL - Explication d’un texte de Freud pour le mardi 17 novembre 2015.

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

 Vous expliquerez le texte suivant de Freud extrait de Cinq leçons sur la psychanalyse, Quatrième leçon (1909) :

« Revenons encore une fois à l’évolution sexuelle de l’enfant. Il nous faut réparer bien des oublis, du fait que nous avons porté notre attention sur les manifestations somatiques plutôt que sur les manifestations psychiques de la vie sexuelle. Le choix primitif de l’objet chez l’enfant (choix qui dépend de l’indigence de ses moyens) est très intéressant. L’enfant se tourne d’abord vers ceux qui s’occupent de lui ; mais ceux-ci disparaissent bientôt derrière les parents. Les rapports de l’enfant avec les parents, comme le prouvent l’observation directe de l’enfant et l’étude analytique de l’adulte, ne sont nullement dépourvus d’éléments sexuels. L’enfant prend ses deux parents et surtout l’un d’eux, comme objets de désirs. D’habitude, il obéit à une impulsion des parents eux-mêmes, dont la tendresse porte un caractère nettement sexuel, inhibé il est vrai dans ses fins. Le père préfère généralement la fille, la mère le fils. L’enfant réagit de la manière suivante : le fils désire se mettre à la place du père, la fille, à celle de la mère. Les sentiments qui s’éveillent dans ces rap¬ports de parents à enfants et dans ceux qui en dérivent entre frères et sœurs ne sont pas seulement positifs, c’est-à-dire tendres : ils sont aussi négatifs, c’est-à-dire hostiles. Le complexe ainsi formé est condamné à un refoulement rapide ; mais, du fond de l’inconscient, il exerce encore une action importante et durable. Nous pouvons supposer qu’il constitue, avec ses dérivés, le complexe central de chaque névrose, et nous nous attendons à le trouver non moins actif dans les autres domaines de la vie psychique. Le mythe du roi Œdipe qui tue son père et prend sa mère pour femme est une manifestation peu modifiée du désir infantile contre lequel se dresse plus tard, pour le repousser, la barrière de l’inceste. Au fond du drame de Hamlet, de Shakespeare, on retrouve cette même idée d’un complexe incestueux, mais mieux voilé.

A l’époque où l’enfant est dominé par ce complexe central non encore refoulé, une partie importante de son activité intellectuelle se met au service de ses désirs. Il commence à chercher d’où viennent les enfants, et, au moyen des indices qui lui sont donnés, il devine la réalité plus que les adultes ne le pensent. D’ordinaire, c’est la menace que constitue la venue d’un nouvel enfant, en qui il ne voit d’abord qu’un concurrent qui lui disputera des biens matériels, qui éveille sa curiosité. Sous l’influence d’instincts partiels, il va se mettre à échafauder un certain nombre de théories sexuelles infantiles ; il attribuera aux deux sexes les mêmes organes ; les enfants, pense-t-il, sont conçus en mangeant et ils viennent par l’extrémité de l’intestin ; il conçoit le rapport des sexes comme un acte d’hostilité, une sorte de domination violente. Mais sa propre constitution encore impubère, son ignorance notamment des organes féminins, obligent le jeune chercheur à abandonner un travail sans espoir. Toutefois, cette recherche, ainsi que les différentes théories qu’elle produit, influe de manière décisive sur le caractère de l’enfant et ses névroses ultérieures.

Il est inévitable et tout à fait logique que l’enfant fasse de ses parents l’objet de ses premiers choix amoureux. Toutefois, il ne faut pas que sa libido reste fixée à ces premiers objets ; elle doit se contenter de les prendre plus tard comme modèles et, à l’époque du choix définitif, passer de ceux-ci à des personnes étrangères. L’enfant doit se détacher de ses parents : c’est indispensable pour qu’il puisse jouer son rôle social. A l’époque où le refoulement fait son choix parmi les instincts partiels de la sexualité, et, plus tard, quand il faut se détacher de l’influence des parents (influence qui a fait les principaux frais de ce refoulement), l’éducateur a de sérieux devoirs, qui, actuellement, ne sont pas toujours remplis avec intelligence. »

 Vous inclurez dans votre explication des comparaisons doctrinales à l’aide des textes suivants :

 Wilhelm Reich écrit dans La fonction de l’orgasme :

« Au cours de cet ouvrage, je ne discuterai que ces événements sociaux qui plongèrent en pleine lumière le conflit d’opinions tel qu’il eut lieu dans l’étude de Freud. Il me faut négliger ici le large arrière-plan socio-économique (1).

La découverte freudienne de la sexualité infantile et du processus du refoulement sexuel était, sociologiquement parlant, le début d’une prise de conscience du refus de la sexualité qui existait depuis des milliers d’années. Cette prise de conscience était encore habillée dans des formes hautement académiques et ne bénéficiait d’aucune confiance dans sa propre capacité de progression. La sexualité humaine revendiquait le droit de passer de l’escalier de service de la vie sociale où depuis des milliers d’années elle menait une existence sordide, malsaine et purulente, à la façade de l’édifice lumineux appelé pompeusement « culture » et « civilisation ».

Les meurtres sexuels et les avortements criminels, l’agonie sexuelle des adolescents, l’assassinat des forces vitales chez les enfants, l’abondance des perversions, les escadrons de la pornographie et du vice, l’exploitation de la nostalgie humaine de l’amour par des entreprises commerciales et publicitaires avides et vulgaires, des millions de maladies psychiques et somatiques, la solitude et la dislocation généralisées, et par-dessus tout cela, la fanfaronnade névrotique des sauveurs en herbe de l’humanité - toutes ces choses pouvaient difficilement être considérées comme les ornements d’une civilisation. L’estimation morale et sociale de la plus importante fonction biologique humaine était entre les mains de dames frustrées sexuellement et de professeurs morts végétativement. Il n’y avait aucune objection à l’existence de ces sociétés formées de dames frustrées sexuellement et de momies végétatives. Cependant, il convenait de protester non seulement contre la tentative de ces momies qui voulurent imposer leurs attitudes à des organismes sains et florissants, mais surtout contre le fait qu’elles furent à même de les imposer réellement. Les déçues et les momies en appelèrent au sentiment de culpabilité sexuel général et citèrent comme témoins le chaos sexuel et le « déclin de la civilisation et de la culture ». La masse des êtres humains savait, en effet, ce qui se passait, mais elle garda le silence parce qu’elle n’était pas tout à fait sûre que ses sentiments vitaux naturels ne fussent pas après tout criminels. Elle n’avait jamais entendu autre chose. Les découvertes de Malinowski, après ses recherches dans les îles des mers du Sud, eurent un effet extrêmement fécond qui ne résidait pas dans l’excitation de la curiosité lascive avec laquelle les marchands sexuellement malades réagissaient envers les jeunes filles des mers du Sud, ou déliraient à propos des danses d’Hula hawaïennes. Cette fois, c’était sérieux.

Dès 1926, Malinowski, dans une de ses publications, rejeta la théorie de la nature biologique du conflit sexuel enfant-parent que Freud avait découvert (c’est-à-dire le conflit œdipien). Il souligna correctement que la relation parent-enfant changeait avec les processus sociaux, qu’en d’autres termes il était de nature sociologique et non biologique. Spécifiquement, la famille dans laquelle grandit un enfant est en elle-même le résultat du développement sociologique. Chez les habitants des îles Trobriand par exemple. Ce n’est pas le père, mais le frère de la mère qui détermine l’éducation des enfants. Ceci est une caractéristique importante dans le matriarcat. Le père joue seulement le rôle d’un ami pour ses enfants. Le complexe d’Œdipe de l’Européen n’existe pas dans les îles Trobriand. Naturellement, chez l’enfant des îles Trobriand, se développe également un conflit familial avec ses tabous et ses préceptes, mais les lois qui gouvernent le comportement sont fondamentalement différentes des lois européennes. À l’exception du tabou de l’inceste pour frères et sœurs, elles n’imposent aucune restriction sexuelle. Le psychanalyste anglais Jones protesta violemment contre cette affirmation. Il soutint, au contraire, que le complexe d’Œdipe, tel qu’on le trouve chez l’Européen, était le fons et origo de toute culture et que, par conséquent, la famille d’aujourd’hui constituait une institution biologique inaltérable. Dans cette controverse, le problème décisif était de savoir si le refoulement sexuel est déterminé biologiquement et immuable ou déterminé sociologiquement et modifiable.

En 1929, parut l’ouvrage principal de Malinowski : La Vie sexuelle des sauvages. II contient une grande richesse de matériel qui mit le monde en face du fait que le refoulement sexuel est d’origine sociologique et non pas biologique. Malinowski lui-même ne discuta pas cette question dans son livre. Le langage de son matériel en était d’autant plus probant. Dans mon livre : Der Einbruch der Sexualmoral, j’ai tenté de montrer l’origine sociologique du refus sexuel, en me basant sur le matériel ethnologique à ma disposition. Je résumerai les points qui nous intéressent ici : les enfants dans les îles Trobriand ne connaissent ni le refoulement sexuel ni le secret sexuel. On permet à leur vie sexuelle de se développer naturellement, librement et sans entraves, à travers chaque stade de leur vie, avec une satisfaction totale. Les enfants s’engagent librement dans les activités sexuelles qui correspondent à leur âge.

Note : 1. - Cf. mes livres : Massenpsychologie des Faschismus, 1933 (Mass Psychology of Fascim, 1946). Der Einbruch der Sexualmoral, 1935 ; Die Sexualitat im Kulturkampf, 1936 (The Sexual Revolution, 1945). »

 L’anti-oedipe de Gilles Deleuze :

Extrait d’un cours de Gilles Deleuze à Vincennes « Anti-Œdipe et autres réflexions », du 27/05/1980 - Transcription : Frédéric Astier :

« - Moi je crois que, c’est jamais le champ social si vous voulez, l’opération, toute l’opération de la psychanalyse, c’est perpétuellement de rabattre le champ social sur les personnes familiales et la structure familialiste.

  • J’appelle personne familiale, l’image de père, l’image de mère, etc. et c’est la tendance de la personnologie.
  • J’appelle structure familiale ou familialiste, le nom du père, la fonction-mère, définis comme fonction structurale.

Or quelles que soient les différences, il y a au moins un point commun, c’est ce rabattement perpétuel sur les coordonnées familiales, qu’elles soient interprétées en termes de structure. Or pour moi le délire, c’est exactement le contraire. Quelqu’un qui délire, c’est à la lettre quelqu’un qui hante le champ social, le champ historique. Et la vraie question c’est : pourquoi, et comment il opère ses sélections, ses sélections historico mondiales ? Le délire, il est historico mondial. Alors dire ça encore une fois, c’est je crois ce à quoi je - presque l’idée la plus simple, la plus concrète, et à laquelle je tiens le plus. Or bizarrement, elle n’a pas du tout marché finalement, parce que je me dis que, ce qui est frappant c’est quand même que, "L’anti-Œdipe", je pense que c’est un livre qui a eu beaucoup d’influence, mais à titre individuel.

  • La défaite mélancolique, c’est que ça n’a strictement jamais empêché le moindre psychanalyste de continuer ses débilités, et sans doute c’était forcé, c’était inévitable. Mais à l’époque, c’était moins évident que c’était inévitable. Alors oui, j’insiste un peu là-dessus.

Si vous prenez un délire, c’est quelqu’un qui, à travers un champ historico mondial, à travers un champ historique et social, trace ses lignes. Alors c’est, c’est la même chose que le processus qui nous emporte.

  • Encore une fois le délire, ça consiste en quoi ? Ca ne consiste pas à délirer mon père et ma mère. Ça consiste à délirer : le noir, le jaune, le grand Mongol, l’Afrique, ..., que dirais-je, etc., etc. Et si vous prenez, alors bien entendu, j’entends l’objection tout de suite qui peut venir, l’objection qui peut venir tout de suite c’est : « Bon, oui, mais qu’est-ce qu’il y a là-dessous ? » Moi je dis qu’il n’y a rien là-dessous, parce que c’est ça le dessous, c’est ça le dessus. Et que si vous ne comprenez pas, alors je prends des exemples très, bon, des grands délirants. Et c’est pour ça qu’une année, on avait formé ici un groupe, notamment avec Claire Parnet, un autre, avec un autre qui s’appelait Scala. On était quelques-uns à avoir fait l’opération suivante - et qui à ce moment-là nous intéressait beaucoup : on prenait des délires et on comparait des délires où des psychanalystes ont parlé ou des psychiatres, et l’on prenait l’énoncé du délire, les énoncés du délire, et les énoncés qu’en retiennent le psychiatre et le psychanalyste. Alors là on avait vraiment comme deux textes, et juste on les accolait.

Or c’était pas croyable. Je veux dire faire cette expérience, on peut pas l’oublier cette expérience tellement c’est ...Parce que là on voit l’espèce de forcing de l’opération psychanalytique ou psychiatrique, on voit tellement ce forcing se faire, alors sur le vif ! Je prends un exemple : qu’est-ce que c’est que Schreber, le Président Schreber, le fameux Président Schreber ? Alors on l’avait étudié de très très près, ça nous avait tenus très longtemps. Si vous prenez ce délire, c’est quoi, vous voyez quoi ? C’est tout simple, vous voyez : un type qui ne cesse de, de délirer quoi ? L’Alsace et la Lorraine. Il est une jeune Alsacienne - Schreber est allemand - il est une jeune alsacienne qui défend l’Alsace et la Lorraine contre l’Armée française. Il y a tout un délire des races. Le racisme du Président Schreber est effréné, son antisémitisme est effréné, c’est terrible. Toutes sortes d’autres choses en ce sens. C’est vrai que Schreber a un père. Ce père qu’est-ce qu’il fait le père ? C’est pas rien. Le père, c’est un homme très très connu en Allemagne. Et c’est un homme très connu pour avoir inventé de véritables petites machines à torture, des machines sadiques, qui étaient très à la mode au 19e Siècle, et qui ont pour origine Schreber. Ensuite beaucoup de gens avaient imité Schreber. C’était des machines de torture pour enfant, pour le bon maintien pour enfant. Dans les revues encore de la fin du 19e Siècle, vous trouvez des réclames de ces machines. Il y a par exemple, je cite la plus innocente, par exemple des machines anti-masturbatoire, les enfants couchent avec les mains liées, tout ça. Et c’est des machines assez terrifiantes, parce que la plus pure, la plus discrète, c’est une machine avec une plaque de métal dans le dos, un soutien-machoire là, en métal, pour que l’enfant se tienne bien à table. Ça avait beaucoup de succès ces machines. Alors bon, le père, il est inventeur de ces machines.

  • Quand il délire le Président Schreber, il délire aussi tout un système d’éducation. Il y a le thème de l’Alsace et la Lorraine, il y a le thème : l’antisémitisme et le racisme, il y a le thème, l’éducation des enfants. Il y a enfin le rapport avec le soleil, les rayons du soleil. Je dis, mais voilà, il délire le soleil, il délire l’Alsace et la Lorraine, il délire la langue primitive du dieu primitif, il s’invente une langue de, qui renvoie à des formes de bas allemand, bon. Il délire le dieu-soleil, etc. Vous prenez le texte de Freud à côté, qu’est-ce que vous voyez ? Bien, il se trouve précisément que Schreber, il a écrit son délire, alors c’est un bon cas. Vous prenez le texte de Freud à côté, je vous assure, enfin si vous avez souvenir de ce texte - à aucune page il n’est question de rien de tout ça. Il est question du père de Schreber en tant que père, et uniquement, tout le temps, tout le temps. Le père de Schreber, et le soleil c’est le père, et le dieu c’est le père, etc., etc.
  • Or moi ce qui m’a toujours frappé, c’est que les schizophrènes, même dans leur misère et leur douleur, ils ne manquent pas d’humour. Ça les gêne pas tellement quand on leur dit ça, quand ils subissent ce discours-là. Ils sont plutôt d’accord, d’abord ils ont tellement envie d’être bien vus, d’être soignés, ils ont tellement, donc ils vont pas - ou alors ils se fâchent, ils disent . Oh écrase ! fous-moi la paix ! Il y a eu à la télé une émission sur la schizophrénie y a pas longtemps où il y avait une schizo parfaite qui demande une cigarette, le psychiatre, je ne sais pas pourquoi lui dit ? non, non, non, pas de cigarette ?, alors elle se tire, elle dit : oh, bon... ?, très bien. Or, vous comprenez, quand on dit des trucs comme ça : Mais le soleil ... , tu délires le soleil, mais le soleil finalement, tu vois pas que c’est ton père ? le schizophrène, qu’est-ce que vous voulez qu’il dise, qu’est-ce que vous voulez qu’il dise ? C’est comme si, c’est comme quand on lui demande : comment tu t’appelles ? pour inscrire son nom sur l’hôpital, sur le carnet, sur le cahier de l’hôpital. Ça le gêne pas tellement parce qu’il dira : Oui, oui, oui Docteur, oui ... le soleil c’est mon père, seulement mon père, c’est le soleil ? bon. Il délire sur la Vierge par exemple, Gérard de Nerval, bon. On lui dit : Mais tu vois pas que la Vierge c’est ta maman ? Il dira : Bien oui, mais bien sûr, c’est ce que j’ai toujours dit, j’ai toujours dit ma mère c’est la Vierge ? Il redresse son délire, il remet son délire sur ses pieds. C’est courant, j’ai jamais vu quelqu’un délirer, encore une fois, délirer dans les coordonnées familiales.
  • Comment est-ce que, bien sûr les parents interviennent dans le délire, le thème des parents, mais pourquoi ? Uniquement, en tant qu’ils valent comme des espèces de passeurs, de portes, c’est-à-dire, ils mettent le sujet délirant en rapport avec ces coordonnées mondiales historiques. Oh ma mère c’est la Vierge ! mais ce qui compte c’est le rapport avec la Vierge. Ce qui compte c’est,- vous prenez par exemple Rimbaud, je veux dire, faut quand même pas écraser les délires - alors bien sûr tous les délirants c’est pas Rimbaud. Mais encore, je crois que le délire a une grande puissance. Le délire lui, il a une grande puissance, celui qui délire, il peut être réduit à l’impuissance, oui et son délire le réduit lui-même à l’impuissance. Mais la puissance du délire, c’est quoi ça ?

Rimbaud se met à délirer, pas sous la forme de ses rapports avec sa mère. Parce que quand même, faut pas exagérer, c’est honteux ... , c’est humiliant, je sais pas, il y a quelque chose de tellement rabaissant à ramener ça perpétuellement à, comme si les gens qui délirent, en étaient à ressasser des histoires. Je peux même pas dire des histoire de petite enfance, parce que l’enfant, il n’a jamais vécu comme ça. Vous comprenez, un enfant, il vit ses parents dans un champ historico mondial. Il les vit pas dans un champ familial, il les vit immédiatement.

  • Imaginez, vous êtes un petit enfant africain pendant la Colonisation. Vous voyez votre père, votre mère. Il est en rapport avec quoi votre père, votre mère, dans cette situation ? Il est en rapport avec les autorités coloniales, il est en rapport avec ceci, cela. Prenez un enfant d’immigré aujourd’hui en France. Il vit ses parents en rapport avec quoi ? Il vit pas simplement ses parents comme parents, jamais personne n’a vécu ses parents comme parents. Prenez quelqu’un dont la mère fait des ménages, et quelqu’un dont la mère est une riche bourgeoise. C’est bien évident que ce que le petit enfant vise, et très vite, très tôt, vise à travers les thèmes parentaux, ce sont des vecteurs du champ historique social.

Par exemple si un petit enfant très tôt est emmené par sa mère, chez l’étranger, c’est-à-dire chez la patronne de la mère, comme ça arrive souvent chez les femmes de ménage. C’est évident que l’enfant a une certaine vision de "lignes" d’un champ historique, d’un champ social. Si bien qu’encore une fois je saute de tous mes ... c’est la même idée. Lorsque Rimbaud lance ses espèces de délires poèmes, qu’est-ce qu’il nous dit ? il nous dit : « Je suis un nègre, je suis un nègre, je suis un viking, je suis Jeanne d’Arc, je suis de race inférieure de toute éternité ? c’est ça délirer. ? Je suis un bâtard, je suis etc., et je suis un bâtard, ça veut pas dire : j’ai des problèmes avec mon père et ma mère.

  • Ca veut dire que le délire, c’est cet espèce d’investissement, c’est cet espèce d’investissement par le désir du champ historique et social. Si bien que nous, l’interprétation que l’on proposait, les règles pour entendre un délire, c’était essentiellement ça, essentiellement ça. C’est évident que les parents ne sont que des "poteaux indicateurs" de tous ces vecteurs qui traversent le champ social. Si bien que déjà redonner sa dignité au délire, ou redonner sa dignité au délirant, c’est, il me semble concevoir que le délirant n’est pas pris dans des problèmes d’enfant, car c’est vrai déjà de l’enfant que l’enfant s’il délire, délire de cette manière.
  • Vous comprenez, on avait fait l’épreuve dans la même perspective de recherche, on avait fait l’épreuve à propos de la psychanalyse qui paraît la moins compromise dans ces histoires de rabattement sur le champ familial, à savoir Mélanie Klein. Or Mélanie Klein analyse un petit garçon qui s’appelle Richard. Et pour moi c’est vraiment une des psychanalyses les plus honteuses qu’on puisse imaginer. Car c’est pendant la guerre, Richard est un jeune juif, il n’a qu’une passion, les cartes géographiques de guerre. Il les fabrique, il les colorie. Ses problèmes, c’est Hitler, Churchill, qu’est-ce que c’est que tout ça, qu’est que ça veut dire la guerre ? ... Oui, il fait progresser les bateaux, les armées. Et là c’est dit par Mélanie Klein, c’est par mauvais esprit, elle ne cesse pas de dire : Je l’arrêtais, je lui montrais que Hitler, c’est le "mauvais papa", que Churchill c’est la bonne mère ?, etc., etc., etc. C’est d’un pénible ! et le petit craque.

C’est très intéressant cette analyse, parce qu’il y a je ne sais plus combien de séances, tout est minuté, ça a paru en France, cette honteuse psychanalyse, ça a paru en France aux éditions Tchou. C’est effarant, au début il tient le coup, même il fait de l’esprit. Il fait de l’esprit avec la vieille Mélanie, il dit : Oh tu as une montre ? il lui dit, ce qui veut dire clairement : j’ai envie de me tirer ! alors elle, elle lui dit : Pourquoi tu demandes ça ? alors elle interprète, elle dit qu’il se sent menacé dans ses défenses inconscientes.

  • Tu parles, il n’a qu’une envie : se tirer, se tirer, se tirer. Et puis petit à petit, il en peut plus. Il en peut plus, il n’est pas de taille, qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse ? Alors il accepte tout, il accepte tout. Il accepte tout, mais à quel prix ? je ne sais pas moi. Bon. Et pour chaque cas, c’est comme ça. Chaque fois que vous voyez un délire, vous trouvez ces affirmations, qui sont des splendeurs, les délires en même temps, ces véritables raisons d’être. C’est le rapport que quelqu’un a avec les Celtes, les Noirs, les Arabes, les etc. Et qui n’a pas... et si c’est un arabe, c’est des rapports qu’il a avec les blancs, avec etc., etc., avec telle époque historique.
  • Parlons du masochisme, voilà, ça c’est un cas où il y a même pas délire, il peut y avoir délire, il n’y a pas nécessairement délire. Si vous voulez, si on ramène ça à ... Je prends le cas alors, parce que c’est un cas que j’avais étudié, il y a longtemps, le cas de Sacher-Masoch lui-même. On nous raconte ensuite la psychanalyse ne cesse pas de parler du rôle du père et de la mère comme générateur du masochisme. À savoir dans quel cas et dans quelle figure toujours ce doublet père, mère, va engendrer soit une structure masochiste soit des événements masochistes. Mais c’est extrêmement pénible tout ça.

Le père de Masoch par exemple, si on prend ce cas, je ne dis pas que ce soit un cas général, il est directeur de prison. Alors la psychanalyse, à ça, elle a une drôle de réponse, qui est toujours sa fameuse notion qui me paraît particulièrement sournoise de "par après". Elle dit : « Ah d’accord, tout ça, ça intervient "par après". » Mais, au niveau de la petite enfance, ça n’intervient pas. Ce qui compte, c’est la constellation familiale. »

 La relecture d’Oedipe par Henri Wallon

« La fiction fait naturellement partie du jeu, puisqu’elle est ce qui s’oppose à la réalité pesante. Janet
a fort bien montré que l’enfant n’est pas dupe des simulacres qu’il utilise. S’il fait la dînette avec des
bouts de papier, il sait très bien, en les baptisant mets, qu’ils restent bouts de papier. Il se divertit de
sa libre fantaisie à l’égard des choses et de la crédulité complice qu’il lui arrive de rencontrer chez
l’adulte. Car, feignant d’y croire lui-même, il superpose aux autres une fiction nouvelle, qui l’amuse.
Mais ce n’est encore là qu’une phase négative dont il se lasse vite. Il lui faut bientôt plus de
vraisemblance ou du moins plus d’artifice dans la figuration. Il s’astreint à réaliser une plus grande
conformité entre l’objet et l’équivalent qu’il cherche à en donner. Ses réussites le réjouissent comme
une victoire de ses aptitudes symboliques. On a dit qu’il ne cesse d’alterner entre la fiction et
l’observation. En réalité, s’il ne les confond pas, comme parfois il en a l’air, il ne les dissocie pas non
plus. Tantôt absorbé par l’une et tantôt par l’autre, il ne se déprend jamais complètement de l’une en
présence de l’autre. Il ne cesse de les transposer l’une dans l’autre. Ses observations ne sont pas à
l’abri de ses fictions, mais ses fictions sont saturées de ses observations.
L’enfant répète dans ses jeux les impressions qu’il vient de vivre. Il reproduit, il imite. Pour les
plus jeunes, l’imitation est la règle des jeux. La seule qui leur soit accessible, tant qu’ils ne peuvent
dépasser le modèle concret, vivant, pour atteindre la consigne abstraite. Car leur compréhension n’est
d’abord qu’une assimilation d’autrui à soi et de soi à autrui, où l’imitation précisément joue un grand
rôle. Instrument de cette fusion, elle présente une ambivalence qui explique certains contrastes où le
jeu trouve un aliment. Elle n’est pas quelconque, elle est très sélective chez l’enfant. Elle s’attache
aux êtres qui ont sur lui le plus de prestige, ceux qui intéressent ses sentiments, qui exercent une
attirance d’où son affection n’est pas habituellement absente. Mais en même temps il devient, lui, ces
personnages. Toujours entièrement occupé par ce qu’il est en train d’exécuter, il s’imagine, il se veut
à leur place. Très vite le sentiment plus ou moins latent de son usurpation va lui inspirer des
sentiments d’hostilité contre la personne du modèle qu’il ne peut éliminer, dont il continue souvent à
sentir la supériorité à tout instant inévitable et déconcertante, à qui par suite il en veut de cette
résistance à ses besoins d’accaparement et de se préférer soi-même.
Freud est le premier qui ait nettement indiqué cette ambivalence, mais il en renverse les termes :
c’est de la jalousie vis-à-vis de son père que partirait l’enfant, et c’est le remords qui l’amènerait à en
sublimer l’exemple sous la forme du sur-moi. Le père n’est pourtant pas l’unique objectif de l’enfant,
ni la jalousie sexuelle le seul motif dirigeant de sa sensibilité. Au moins aussi primitif et beaucoup
plus incessant son besoin d’étendre son activité à tout ce qui l’entoure, en l’absorbant et en s’y
absorbant ; mais ensuite de se ressaisir, d’être le conquérant et non le conquis.
Cette double phase rend compte d’une alternative, qui s’observe dans les jeux des enfants et dont il
subsiste des vestiges chez l’adulte, entre les jeux qui sont tenus pour défendus et ceux qui sont permis,
l’interdiction qui semble peser sur les uns entraînant comme automatiquement pour les autres le
besoin de se faire autoriser.
Le sentiment de rivalité que peut éprouver l’enfant à l’égard des personnes qu’il imite explique les
tendances anti-adultes dont il fait souvent preuve dans ses jeux. Il lui arrive de les poursuivre en
cachette, comme s’ils risquaient de dénoncer les substitutions de personne dont ils sont en
imagination l’instrument. Sans doute leur caractère plus ou moins clandestin n’est souvent qu’un
moyen de défense contre la censure ou la condescendance des adultes, qui limiteraient leur libre
fantaisie ou le crédit que l’enfant veut pouvoir leur accorder. Son monde à lui doit être mis à l’abri de
curiosités ou d’interventions intempestives. Mais au secret des jeux se mêle souvent aussi de
l’agressivité.
La forme qu’elle prend peut rappeler les plus anciens conflits qui ont heurté l’enfant à l’adulte. Des
faits très judicieusement notés par Mlle Suzanne Isaacs montrent, en effet, la liaison fréquente qui
s’observe dans le comportement de l’enfant entre le scatologique et l’insubordination. Dans le
moment où il satisfait ses besoins, il manifeste parfois un goût farouche d’opposition, et inversement
son opposition emprunte ses moyens d’expression au vocabulaire ou même aux réalités scatologiques.
Trop de locutions courantes, trop d’images ou de légendes, issues d’un folklore commun à tous les
peuples, attestent cette union, pour qu’il soit besoin d’insister. Sa source remonte sans doute à
l’époque où la sensibilité des sphincters, étant encore une de celles qui accaparaient le plus vivement
l’enfant, était, en même temps, le champ où se sont affrontés pour la première fois ses besoins et les
exigences de son entourage, que souvent accompagnaient des sanctions. Car la discipline de ses
mictions et de ses défécations est le premier effort qu’il a dû tourner contre lui-même sous la
contrainte d’autrui. Rien de surprenant si ses velléités ultérieures de rébellion évoquent cette
association initiale, sous forme plus ou moins symbolique, et si l’humeur d’opposition qui
accompagne certains jeux tend à l’utiliser.
Mais une inquiétude de culpabilité se combine habituellement à l’agressivité. Leur source
commune est le désir que nourrit l’enfant de se substituer aux adultes ; les impressions dont elle
s’alimente lui sont spéciales. Des enfants qui jouent « au papa et à la maman » ou « au mari et à la
femme » cherchent évidemment à reproduire les faits et gestes de leurs parents mais leur curiosité les
pousse à vouloir éprouver les motifs intimes de ce qu’ils imitent, et, faute d’en avoir la connaissance,
c’est dans leur expérience personnelle qu’ils puisent. Il n’y a pas si longtemps encore que l’objet
préféré de leurs explorations était leur propre corps, puis celui d’autrui, selon ce transfert du subjectif
à l’objectif et cette recherche de réciprocité qui sont une démarche constante de l’évolution psychique
chez l’enfant. Ainsi savent-ils se donner un avant-goût de la sensualité. Il n’est même pas
exceptionnel que ces curiosités auto et hétérosomatiques donnent lieu à des pratiques
sadicomasochiques que leurs participants tiennent soigneusement occultes, ayant le pressentiment
qu’elles seraient censurées. Par là s’approfondit l’opposition de l’enfant à l’adulte et se confirme
l’intuition qu’il y a des jeux défendus.
Par contraste, une sorte d’exhibitionnisme souligne ceux qui semblent permis. Le petit enfant veut
être vu quand il les pratique et ne cesse de solliciter l’attention de ses parents, de ses aînés. Plus tard,
il ne s’y livrera pas sans l’annoncer par de grandes démonstrations gesticulatoires ou vocales. Et
enfin, chaque fois qu’il le pourra, il voudra se distinguer par une tenue, des insignes ou un
accoutrement de joueur.
Quant aux adultes, il y en a peu, si libres qu’ils soient de leur temps ou de leur personne, qui ne se
soient parfois surpris à esquisser un geste furtif pour dissimuler qu’ils jouaient. À certains le jeu peut
laisser du remords. Mais chez la plupart, sans doute, c’est le sentiment de la permission qui a fini par
l’emporter sur celui de la défense, et il ajoute beaucoup à la joie de jouer. Se permettre le jeu, quand
son heure paraît venue, n’est-ce pas se reconnaître digne d’une trêve qui suspend pour un temps les
contraintes, obligations, nécessités et disciplines habituelles de l’existence ? »
, Henri Wallon, L’Évolution psychologique de l’enfant, Chapitre V, "Le jeu".

 René Girard pointe l’arrière plan mimétique du désir qui à la fois réactualise les observations de Freud et en corrige les aberrations :

« Seul l’adulte peut interpréter les mouvements de l’enfant comme un désir d’usurpation (le parricide et l’inceste) ; il les interprète au sein d’un système culturel qui n’est pas encore celui de l’enfant, à partir de significations culturelles dont l’enfant n’a pas la moindre idée (...) Le père prolonge en pointillés les mouvements à peine amorcés du fils et il constate sans peine que celui-ci se dirige droit vers le trône et vers la mère. Le désir du parricide et de l’inceste ne peut pas être une idée de l’enfant, c’est de toute évidence l’idée de l’adulte, l’idée du modèle. Dans le mythe, c’est l’idée que l’oracle souffle à Laïos, longtemps avant qu’Oedipe soit capable de désirer quoi que ce soit... [...] L’élément mythique du freudisme, c’est la conscience du désir parricide et incestueux, conscience éclair assurément, entre la nuit des premières identifications et celle de l’inconscient, mais conscience réelle tout de même, conscience à laquelle Freud ne veut pas renoncer, ce qui l’oblige à trahir toute logique et toute vraisemblance, une première fois pour rendre possible cette conscience et une deuxième fois pour l’annuler, en imaginant l’inconscient réceptacle et le système de pompes aspirantes et refoulantes que l’on sait. Ce désir du parricide et de l’inceste, je le refoule parce que jadis, je l’ai vraiment voulu. Ergo sum. [...] La rivalité mimétique présente sur le complexe freudien des avantages de tous ordres : elle élimine avec la conscience du désir parricide et incestueux, la nécessité encombrante du refoulement et de l’inconscient. Elle s’inscrit dans un système de lecture qui déchiffre le mythe oedipien ; elle assure à l’explication une cohérence dont le freudisme est incapable et ceci avec une économie de moyens que Freud ne soupçonne même pas [...]. », René Girard, La violence et le sacré.

MIMÉTIQUE selon GIRARD :
La mode, la spéculation financière et l´apprentissage reposent sur une imitation plus ou moins consciente et assumée. Le sujet sait ce qu´il fait et se laisse guider délibérément par son modèle. Mais ces cas constituent plutôt une exception à la règle générale. Alors que le mot ¨imitation¨ nous souffle l´illusion flatteuse que nous imitons toujours de manière délibérée et consciente, le désir est en réalité¨mimétique,¨ c´est dire que nous sommes le plus souvent manipulés par lui à notre insu. Ceci est particulièrement vrai lorsque l´imitation porte le masque de la révolte, de la contradiction ou du rejet ostentatoire. Don Quichotte imite Amadis de Gaul ; le désir d´Alceste pour Célimène est déjà mimétique.

LE DÉSIR MIMÉTIQUE selon GIRARD :
Par opposition au besoin (l´instinct sexuel, le soif, la faim, etc.), que l´humanité partagent avec le royaume animal, le désir n´appartient qu´aux hommes. Freud donnait au désir une coloration érotique ou sexuelle. Or d´après la théorie de René Girard, le désir est avant tout mimétique, copié sur le désir d’un autre, que ce dernier soit réel ou imaginaire. Sans ce mécanisme mimétique, l´apprentissage serait impensable : les êtres humains apprennent en s´imitant. Mais le désir s´avère dangereux dès lors que l´imitation réciproque le fait porter sur un objet non-partageable. Dans le monde moderne, la disparition des barrières sacrées donne libre cours au désir et multiplie les rivalités de manière exponentielle.

LE MYTHE selon GIRARD :
Un être surnaturel, divin, à la fois sauveur bienveillant et puissance destructrice, intervient dans l´univers des hommes pour fonder un nouvel ordre du monde, une culture, apportant nourriture, santé et paix. Tel est le récit raconté par les mythes depuis l´aube de l´humanité. Dans le sens populaire du terme, un ¨mythe¨ est une histoire fallacieuse, un récit mensonger. La théorie de René Girard apporte des précisions. Bien que mensonger, le récit mythique n´est pas entièrement détaché de la réalité : derrière chaque mythe se cache le meurtre d´un innocent, victime de la violence collective du groupe divisé et manipulé par une rivalité mimétique qui lui échappe. ¨Choisie¨ de manière plus ou moins aléatoire par la violence aveugle de la foule, cette victime réunit ses tueurs qui l´adorent et la vénèrent tout en ayant peur de la voir revenir parmi eux.

Quelques ressources :

 Complexe d’Oedipe : ce que Freud a omis - par Olivier Maurel :

« La tendance fondamentale de Freud à disculper les pères et à accuser les enfants se retrouve de manière éclatante dans la manière dont il a traité la tragédie de Sophocle et le mythe d’Oedipe. Pour Freud, non seulement Oedipe a commis un parricide et un inceste, mais il devient, dans sa théorie, la figure même de l’enfant qui désire tuer son père et coucher avec sa mère, et qui le désire de façon innée, sans aucune cause extérieure ou antérieure.
...

En réalité, plus on croit que le mal est au cœur de l’enfant, plus on croit à la nécessité de la violence pour l’en "délivrer". Et moins on croit à son innocence, moins on "reconnaît" et le respecte, et plus on l’enfonce dans la violence. », Olivier Maurel.

Extrait plus long de Oui, la nature humaine est bonne d’Olivier Maurel :

« C’est déjà déformer complètement la tragédie de Sophocle dont je rappelle rapidement le déroulement. Laïos et Jocaste, avertis par un oracle que l’enfant qui leur naîtrait tuerait son père et épouserait sa mère, remettent l’enfant à un berger dès sa naissance avec la mission de l’abandonner dans la montagne pour que les animaux sauvages le tuent. Mais le vieux berger, pris de pitié pour l’enfant, le confie à un autre berger qui le ramène à son roi, Polybe. Celui-ci, avec sa femme Mérope, décide de l’adopter. Devenu adolescent, Oedipe, qui est persuadé d’être le fils de Polybe et Mérope, apprend par un oracle la malédiction qui pèse sur lui. Immédiatement, pour éviter d’accomplir cette malédiction en tuant son père et en épousant sa mère, il fuit le royaume de Polybe, mais le destin le ramène vers Thèbes où, à peine arrivé, il tue Laïos et épouse la reine Jocaste sans avoir le moindre soupçon qu’il s’agit de son père et de sa mère.

C’est donc par une inversion assez acrobatique que Freud décrète qu’Oedipe portait en lui le désir de tuer son père et d’épouser sa mère, alors qu’il a tout fait pour l’éviter. Freud, pour s’autoriser cette inversion, décrète, dans son Abrégé de psychanalyse, que "c’est là une déviation facilement compréhensible, et même inévitable, du tèmes analytique". Autrement dit, la volonté des dieux qui ramène inexorablement Oedipe à Thèbes est interprétée par Freud comme le désir inconscient d’Oedipe, interprétation que rien ne confirme, ni dans la pièce de Sophocle, ni dans le mythe. D’autant plus que, dans le mythe comme dans la tragédie, la volonté des dieux est uniquement de punir Laïos, à travers sa descendance, des crimes qu’il a commis. Oedipe n’est, dans cette histoire qu’une victime dont le destin prouve que la volonté des dieux est inexorable, même si l’on fait tout pour s’y soustraire.

Il est évident que la vraie source du mal n’est pas Oedipe, mais Laïos, son père, et le couple qu’il forme avec Jocaste. C’est l’expression "complexe de Laïos" qui aurait dû rester dans nos esprits, bien plus que celle de "complexe d’Oedipe". En effet, la cause lointaine mais réelle du malheur d’Oedipe, c’est que Laïos, qui avait bénéficié de l’hospitalité du roi Pélops, est tombé amoureux de Chrysippe, le fils de Pélops, l’a enlevé et l’a violé, ce qui a provoqué le suicide de Chrysippe et la malédiction du roi Pélops sur la descendance de Laïos. Ainsi, à l’origine du malheur d’Oedipe, il y a la quadruple faute de son père, qui s’est rendu coupable d’atteinte aux lois sacrées de l’hospitalité en enlevant le fils de son hôte, de viol, de meurtre indirect à travers le suicide de Chrysippe et enfin d’infanticide en exposant son fils pour essayer d’échapper à la malédiction. Toute cette partie du mythe est occultée par Freud, exactement comme il occulte, à partir du moment où il invente la théorie des pulsions, la perversion des pères.

Et cette occultation n’est nullement accidentelle. Car, si Freud avait retenu les crimes de Laïos, le mythe en aurait perdu toute portée universelle : tous les enfants, en effet, n’ont pas des père criminels comme Laïos. La disculpation de Laïos était donc indispensable pour donner au mythe toute sa portée psychanalytique. Mais que vaut la théorie qui consiste, selon l’expression de Jeffrey Moussaïeff Masson, à "escamoter le réel" dans le mythe aussi bien que dans la vie ?

Un dernier aspect du mythe montre que Freud l’a complètement inversé pour innocenter Laïos et charger Oedipe. Si Oedipe en arrive à tuer son père et à épouser sa mère, c’est pour une raison très simple : il ne les reconnaît pas. L’homme qu’il rencontre et qu’il tue "au carrefour des trois routes", il n’a aucun moyen de savoir qu’il s’agit de son père, puisqu’il ne l’a jamais vu, pas plus qu’il ne peut reconnaître sa mère en Jocaste.

S’il ne les reconnaît pas, c’est tout simplement parce qu’il n’a pas été reconnu par eux, puisqu’ils l’ont fait exposer dans la montagne dès sa naissance dans le but qu’il y meure. La première faute est donc manifestement celle des parents.

Et surtout, la cause de l’abandon d’Oedipe par ses parents, c’est l’oracle qui leur avait annoncé que cet enfant serait à la fois parricide et incestueux.

Or, que dit la théorie des pulsions ? Elle répète aux parents l’oracle grec : "Vos enfants sont animés de pulsions parricides, incestueuses et meurtrières, méfiez-vous-en ! Dressez-les !"

Avec deux différences toutefois, en faveur du mythe. Il apparaissait clairement, dans le mythe, que la menace avait pour origine la faute des parents. Alors que, pour la théorie des pulsions, édifiée sur le refoulement de cette faute, c’est dans le psychisme des enfants que cette menace prend sa source.

De plus, la menace de l’oracle ne concernant que le couple de Laïos et Jocaste à cause des crimes de Laïos. Alors que la menace énoncée par la psychanalyse escamote toute responsabilité des parents et laisse entendre que, quelle que soit l’attitude des parents, qu’ils soient violent ou non, ce qui va être déterminant dans le destin des enfants, ce sont leurs pulsions. Avec les conséquences qu’on a vues plus haut en matière de méthodes d’éducation.

"Il faut naturellement une éducation ; elle doit même être sévère", écrivait Freud au pasteur Pfister. Et, quand il répondait à une mère qui l’interrogeait sur la meilleure méthode d’éducation : "Faites comme vous l’entendez, de toute façon, ce sera mal", cette phrase signifiant pour lui : toutes les éducations se valent violentes ou non, parce que ce n’est pas ce que subissent les enfants qui est important, c’est le jeu de leurs pulsions. Comme l’a dit sa fille Anna Freud après lui, tout ce que l’enfant reçoit du monde extérieur est "non pathogène".

En réalité, plus on croit que le mal est au cœur de l’enfant, plus on croit à la nécessité de la violence pour l’en "délivrer". Et moins on croit à son innocence, moins on "reconnaît" et le respecte, et plus on l’enfonce dans la violence. »

Olivier Maurel s’inspire d’Alice Miller qui est une psychanalyste hétérodoxe. On trouvera ici ses positions par rapport à Freud et à son complexe d’Oedipe.

 Ressources internet :

Sur l’ensemble des Cinq leçons sur la psychanalyse :

Sur le complexe d’Oedipe :

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