TS1 - Explication d’un texte de Freud pour le lundi 14 décembre 2015.

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

 Vous expliquerez le texte suivant de Freud extrait des Cinq leçons sur la psychanalyse, Troisième leçon :

« D’abord, tous les rêves ne sont pas étrangers au rêveur, incompréhensibles et confus pour lui. Si vous vous donnez la peine d’examiner ceux des petits enfants, à partir d’un an et demi, vous les trouvez très simples et facilement explicables. Le petit enfant rêve toujours de la réalisation de désirs que le jour précédent a fait naître en lui, sans les satisfaire. Aucun art divinatoire n’est nécessaire pour trouver cette simple solution ; il suffit seulement de savoir ce que l’enfant a vécu le jour précédent. Nous aurions une solution satisfaisante de l’énigme si l’on démontrait que les rêves des adultes ne sont, comme ceux des enfants, que l’accomplissement de désirs de la veille. Or c’est bien là ce qui se passe. Les objections que soulève cette manière de voir disparaissent devant une analyse plus approfondie.

Voici la première de ces objections : les rêves des adultes sont le plus souvent incompréhensibles et ne ressemblent guère à la réalisation d’un désir. - Mais, répondons-nous, c’est qu’ils ont subi une défiguration, un déguisement. Leur origine psychique est très différente de leur expression dernière. Il nous faut donc distinguer deux choses : d’une part, le rêve tel qu’il nous apparaît, tel que nous l’évoquons le matin, vague au point que nous avons souvent de la peine à le raconter, à le traduire en mots ; c’est ce que nous appellerons le contenu manifeste du rêve. D’autre part, nous avons l’ensemble des idées oniriques latentes, que nous supposons présider au rêve du fond même de l’inconscient. Ce processus de défiguration est le même que celui qui préside à la naissance des symptômes hystériques. La formation des rêves résulte donc du même contraste des forces psychiques que dans la formation des symptômes. Le « contenu manifeste » du rêve est le substitut altéré des « idées oniriques latentes » et cette altération est l’œuvre d’un « moi » qui se défend ; elle naît de résistances qui interdisent absolument aux désirs inconscients d’entrer dans la conscience à l’état de veille ; mais, dans l’affaiblissement du sommeil, ces forces ont encore assez de puissance pour imposer du moins aux désirs un masque qui les cache. Le rêveur ne déchiffre pas plus le sens de ses rêves que l’hystérique ne pénètre la signification de ses symptômes.

Pour se persuader de l’existence des « idées latentes » du rêve et de la réalité de leur rapport avec le « contenu manifeste », il faut pratiquer l’analyse des rêves, dont la technique est la même que la technique psychanalytique dont il a été déjà question. Elle consiste tout d’abord à faire complètement abstraction des enchaînements d’idées que semble offrir le « contenu manifeste » du rêve, et à s’appliquer à découvrir les « idées latentes », en recherchant quelles associations déclenche chacun de ses éléments. Ces associations provoquées conduiront à la découverte des idées latentes du rêveur, de même que, tout à l’heure, nous voyions les associations déclenchées par les divers symptômes nous conduire aux souvenirs oubliés et aux complexes du malade. Ces « idées oniriques latentes », qui constituent le sens profond et réel du rêve, une fois mises en évidence, montrent combien il est légitime de ramener les rêves d’adultes au type des rêves d’enfants. Il suffit en effet de substituer au « contenu manifeste », si abracadabrant, le sens profond, pour que tout s’éclaire : on voit que les divers détails du rêve se rattachent à des impressions du jour précédent et l’ensemble apparaît comme la réalisation d’un désir non satisfait. Le « contenu manifeste » du rêve peut donc être considéré comme la réalisation déguisée de désirs refoulés.

Jetons maintenant « un coup d’œil sur la façon dont les idées inconscientes du rêve se transforment en « contenu manifeste ». J’appellerai « travail onirique » l’ensemble de cette opération. Elle mérite de retenir tout notre intérêt théorique, car nous pourrons y étudier, comme nulle part ailleurs, quels processus Psychiques insoupçonnés peuvent se dérouler dans l’inconscient ou, plus exactement, entre deux systèmes psychiques distincts comme le con¬scient et l’inconscient. Parmi ces processus, il convient d’en noter deux : la condensation et le déplacement. Le travail onirique est un cas particulier de l’action réciproque des diverses constellations mentales, c’est-à-dire qu’il naît d’une association mentale. Dans ses phases essentielles, ce travail est identique au travail d’altération qui transforme les complexes refoulés en symptômes, lorsque le refoulement a échoué.

Vous serez en outre étonnés de découvrir dans l’analyse des rêves, et spécialement dans celle des vôtres, l’importance inattendue que prennent les impressions des premières années de l’enfance. Par le rêve, c’est l’enfant qui continue à vivre dans l’homme, avec ses particularités et ses désirs, même ceux qui sont devenus inutiles. C’est d’un enfant, dont les facultés étaient bien différentes des aptitudes propres à l’homme normal, que celui-ci est sorti. Mais au prix de quelles évolutions, de quels refoulements, de quelles sublimations, de quelles réactions psychiques, cet homme normal s’est-il peu à peu constitué, lui qui est le bénéficiaire - et aussi, en partie, la victime - d’une éducation et d’une culture si péniblement acquises !

J’ai encore constaté, dans l’analyse des rêves (et je tiens à attirer votre attention là-dessus), que l’inconscient se sert, surtout pour représenter les complexes sexuels, d’un certain symbolisme qui, parfois, varie d’une personne à l’autre, mais qui a aussi des traits généraux et se ramène à certains types de symboles, tels que nous les retrouvons dans les mythes et dans les légendes. Il n’est pas impossible que l’étude du rêve nous permette de comprendre à leur tour ces créations de l’imagination populaire.

On a opposé, à notre théorie que le rêve serait la réalisation d’un désir, les rêves d’angoisse. Je vous prie instamment de ne pas vous laisser arrêter par cette objection. Outre que ces rêves d’angoisse ont besoin d’être interprétés avant qu’on puisse les juger, il faut dire que l’angoisse en général ne tient pas seulement au contenu du rêve, ainsi qu’on se l’imagine quand on ignore ce qu’est l’angoisse des névrosés. L’angoisse est un refus que le « moi » oppose aux désirs refoulés devenus puissants ; c’est pourquoi sa présence dans le rêve est très explicable si le rêve exprime trop complètement ces désirs refoulés. »

 Vous inclurez des comparaisons doctrinales à l’aide d’au moins deux des textes suivants :

Textes de Carl Gustav Jung :

« Je ne me prévaux d’aucune théorie des rêves ; j’ignore leur provenance. Je ne suis pas le moins du monde assuré que ma façon de traiter les rêves mérite le nom de méthode. Je partage tous les préjugés contre leur interprétation, mélange d’incertitude et d’arbitraire.
Mais d’un autre côté, je sais que lorsqu’on médite un rêve assez longtemps, en allant au fond, lorsqu’on le conserve par devers soi, l’examinant de temps en temps sous ses différents aspects, il s’en dégage en général, toujours, un intérêt certain. Ce que nous en recueillons n’est naturellement pas un résultat scientifique duquel on pourrait retirer quelque gloriole ou que l’on pourrait rationaliser, mais c’est un avertissement d’importance pratique qui indique au patient l’orientation de son cheminement inconscient.
Que m’importe que le résultat de la méditation d’un rêve soit soutenable scientifiquement et logiquement inattaquable ! Rechercher cet achèvement logique, ne serait-ce pas poursuivre un but secondaire auto-érotique ? Je dois être pleinement satisfait que cela parle à la personne et donne de la pente au courant de la vie. Le seul critère que je doive reconnaître réside dans l’efficacité ou l’inefficacité de mes efforts. Mon violon d’Ingres scientifique, ce désir de toujours prétendre savoir pourquoi et comment quelque chose agit, doit être réservé aux heures de loisir. »
, C.G. Jung, “The Aims of Psychotherapy” (1931), in CW 16 : The Practice of Psychotherapy, p. 86.

« La fonction générale des rêves est d’essayer de rétablir notre équilibre psychologique à l’aide d’un matériel onirique qui, d’une façon subtile, reconstitue l’équilibre total de notre psychisme tout entier.
C’est ce que j’appelle la fonction complémentaire (ou compensatrice) des rêves dans notre constitution psychique. »
, C.G. Jung, L’homme et ses symboles, Robert Laffont, 1964, p 49.

Interview de Tobie Nathan :

« Psychologies : Pour les freudiens, les rêves nous mettent en contact avec des désirs inconscients de l’enfance, du passé ; pour vous, ils nous entraînent vers le futur. Est-ce bien cela ?

Tobie Nathan : Oui, un rêve est une réflexion ultrarapide qui tente de dessiner des solutions aux questions de la veille restées en suspens. Je parle de problèmes actuels, concrets – « Aurai-je ou non ce travail ? » – ou de choix d’existence qui engagent l’avenir – « Dois-je ou non me marier ? » C’est pendant son sommeil que le chimiste allemand Kekulé trouva la structure moléculaire du benzène. C’est ainsi que j’ai écrit que le rêve est un « brouillon du lendemain »... Cette conception des rêves remonte à l’Antiquité, et même bien au-delà.

Un exemple célèbre : Jules César se demande s’il doit ou non s’emparer de Rome, il hésite. C’est alors qu’il rêve qu’il couche avec sa mère. Il consulte un interprète, qui déclare : « Ta mère, c’est Rome, alors oui, tu prendras Rome. » Le lendemain, il franchit le Rubicon avec ses légions. On reconnaît une interprétation juste à ses effets dans la vie du rêveur ; si elle est fausse, rien ne se passe. Imaginons que César soit tombé sur un psy freudien ou lacanien. Il lui aurait dit : « Mon cher, parlez-moi de vos désirs sexuels pour votre maman. » La face du monde en aurait été changée. Ça n’aurait peut-être pas été pire, remarquez.


Psychologies : Mais il y a quelque chose de l’ordre de la divination dans votre conception des rêves, non ?

Tobie Nathan : Je préfère parler de « prédictivité », car la divination repose sur la connaissance de l’invisible. Une femme me raconte un rêve duquel je déduis qu’elle sera enceinte dans l’année. Ce n’est pas de la magie. J’ai pu entendre que cette femme avait peur d’être enceinte, était méfiante, qu’elle n’était pas certaine d’avoir rencontré le bon partenaire. Elle doute dans sa vie éveillée. Mais le rêve, lui, me dit qu’en fait elle s’est posée, que l’homme avec qui elle vit est le bon. Il se situe un pas plus loin qu’elle. En tant qu’interprète, je dois proposer ce savoir à la rêveuse. Et, du même coup, je l’aide aussi à se décider. Il faut d’ailleurs être conscient de cette influence qu’exerce l’interprète, qui, délibérément, accepte d’endosser une responsabilité dans la vie de quelqu’un d’autre : ses paroles contribueront à la survenue des événements. Ensuite, soit cette femme tombera enceinte, effectivement, soit elle ne tombera pas enceinte... Elle pourra alors revenir vers moi, me dire que je m’étais trompé. Une interprétation engage celui qui la donne.

Psychologies :Y a-t-il toujours besoin d’un interprète, ne peut-on procéder seul ?

Tobie Nathan : Vous pouvez trouver des pistes, réfléchir sur les images, vous interroger sur les émotions ressenties dans le rêve, et tout cela aide beaucoup. Mais non, personne ne peut interpréter ses propres songes. Parce que dès que vous essayez de le faire, vous produisez un nouveau scénario, vous relancez la machine à penser. Et c’est le cercle infernal, ça ne s’arrête jamais. D’où la nécessité qu’un interprète tranche parmi les hypothèses, parmi les solutions possibles et propose celle qui vous convient aujourd’hui... Il vous dit en quelque sorte : « On va se fixer là et travailler. »

Psychologies : Que penser de toutes ces « clés des songes » qui proposent des interprétations sur Internet ? Vous avez rêvé d’un chien – ou d’un serpent –, ça veut dire que...

Tobie Nathan : Un rêve est toujours une production individuelle, qui se nourrit de la culture du rêveur et de sa langue. Or ces grilles de lecture qui circulent sur la Toile ou dans des livres viennent pour la plupart de la Grèce antique, qui elle-même n’avait pas reculé devant quelques emprunts à d’autres cultures. Elles avaient bien un sens dans leur monde de naissance, mais elles ont été vidées de leur substance en débarquant dans d’autres. Prenez les rêves de dents : vous les perdez, elles se diluent comme du sable dans votre bouche, etc. Sur Internet, on vous annonce que vous allez perdre quelqu’un, qu’une personne de votre entourage va mourir. Eh bien cette idée-là sort tout droit de l’Onirocriticon d’Artémidore de Daldis, un auteur grec du IIe siècle après J.-C., le modèle de toutes les clés des songes. Vous savez pourquoi ? Pour bâtir la ville de Thèbes, le héros Cadmos dut tuer un dragon. Il planta ensuite les dents du monstre dans la terre, et de ces dents semées sortirent des géants, ancêtres des Thébains. D’où l’équivalence dent-graine d’humain-personne qui n’avait de sens que pour les Grecs...

Alors, effectivement, on repère des thèmes récurrents dans les rêves. Vous perdez votre portefeuille, votre sac à main ? Le rêve vous prévient d’un changement imminent. Vous êtes piqué par un serpent ? Il vous signale un danger. Mais quel changement, quel danger ? Si le rêve vous envoie ces messages, c’est précisément parce que, à l’état de veille, vous ne vous en rendez pas compte. Comme je vous le disais, vous pouvez aller assez loin dans l’exploration de vos songes, mais vous ne saurez pas trancher, prendre une décision. Vous ne pourrez jamais être votre propre interprète. Et votre entourage est toujours trop impliqué pour vous être d’un grand secours.

Psychologies : Un rêve doit déboucher sur un conseil et une action, dites-vous encore...

Tobie Nathan : Si je vous dis : « Votre rêve montre que vous êtes fâchée avec votre fille pour des histoires d’argent depuis deux mois », qu’allez-vous en faire ? Rien ! La matière du rêve n’est pas destinée à rester dans la tête, sa fonction est de nous aider à agir. Et, pour cela, j’ai besoin de savoir qui est le rêveur, d’où il vient, quelles sont les pensées de son monde, ce qu’il fait dans la vie. Revenons chez Artémidore de Daldis : un homme rêve qu’il est chauve. Si cet homme est jongleur, le rêve signifie qu’il pourrait bien réussir à présenter son numéro devant l’empereur ; je lui conseillerais donc de continuer à s’exercer. Car, quand il avait l’honneur de se produire devant le souverain, un jongleur devait se raser la tête. Le rêveur est commerçant ? Il pourrait bien se retrouver en prison : à l’époque d’Artémidore, les prisonniers avaient le crâne rasé. Sans doute a-t-il commis quelques entorses à la loi, il doit dorénavant se montrer plus prudent.

Psychologies : Que peut attendre le rêveur qui soumettra son rêve à Tobie Nathan ?

Tobie Nathan : La lecture du rêve ne suffit pas pour produire une interprétation, et encore moins pour donner un conseil, je pense avoir été clair sur ce point. Un entretien téléphonique, un contact réel, est indispensable pour savoir qui est le rêveur. Après avoir échangé avec lui, je lui restituerai ce que j’ai compris de son rêve et ce qu’il peut en faire dans la réalité. Une interprétation doit déboucher sur une action, qui elle-même produira un changement. Du moins, il faut l’espérer... »

Texte de Stephen LaBerge, fondateur du Lucidity Institute, Centre de recherche sur le sommeil de l’université de Stanford, aux Etats-Unis.

Est-il possible d’orienter le cours de nos rêves ? Peut-on avoir conscience de rêver en rêvant ? C’est ce qu’affirme le physiologiste américain Stephen LaBerge, qui mène depuis plusieurs années des expériences de " rêve lucide " dont les résultats bousculent la partition traditionnelle des états de vigilance (éveil, sommeil, rêve).

« L’EXPERIENCE DU REVE LUCIDE

Nous ignorons la plupart du temps que nous rêvons lorsque nous rêvons. Nos rêves semblent d’un tel réalisme pour notre cerveau endormi que nous leur accordons d’ordinaire un statut de réalité matérielle. Au cours d’une nuit typique de sommeil, la réalité de nos expériences oniriques parait incontestable, comme l’est le présupposé que nous sommes éveillés.

Ainsi que l’a observé Havelock Ellis, " les rêves sont réels - tant qu’ils durent. " Ce n’est qu’au réveil, lorsque nous entrevoyons quelques images fugitives de ce qui venait juste de nous traverser l’esprit, que nous reconnaissons qu’il s’agit d’un vécu. Dans la lumière crue du matin, ce qui nous paraissait si réel durant la nuit ne semble guère autre chose qu’un tour d’illusionniste, un mirage, ou un rêve.

Bien que le terme d’hallucination s’applique à la façon dont nous vivons généralement nos rêves en général, il existe une situation d’exception qui met en cause nombre d’hypothèses sur la nature du sommeil et les capacités du cerveau. Cette exception significative est qu’il arrive parfois en rêve que nous sachions parfaitement que nous sommes en train de rêver. Cet état mental remarquable est dénommé " rêve lucide ", un énoncé forgé par le psychiatre néerlandais Frederik Willems Van Eeden en 1913.

Les rêveurs lucides disent être en pleine possession de leurs facultés cognitives (c’est là le sens du mot " lucide ") : ils sont à même de raisonner clairement, de se souvenir de leur vie de veille et d’agir à volonté - de manière réfléchie ou selon des plans d’action établis avant le sommeil. Ils n’en demeurent pas moins profondément endormis, vivant de manière intense dans un monde onirique qui semble étonnamment réel.

Parce qu’ils savent que le monde onirique est purement imaginaire, les rêveurs lucides possèdent une maîtrise tout à fait remarquable du contenu de leurs songes : ils peuvent le transformer (en faisant apparaître ou disparaître à volonté des personnages ou des objets oniriques, par exemple) et transgresser les lois physiques (voler ou transpercer la matière, par exemple), facultés qui sembleraient magiques, voire impossibles dans le monde matériel.

Que ce soit à l’état de veille ou au cours du sommeil, l’une des tâches les plus cruciales de notre cerveau est de construire, en tant que conscience, un modèle du monde environnant dont nous faisons l’expérience. A l’état de veille, ce modèle est essentiellement fondé sur les données sensorielles, meilleure source d’information disponible sur notre environnement. Dans la mesure où ce modèle nous aide à survivre, ce processus de construction du monde suppose la prise en compte de nos besoins actuels, de nos émotions et de nos buts. Durant le sommeil, du fait que nous n’avons accès qu’a très peu d’informations sensorielles sur notre environnement, notre modèle du monde est principalement construit à partir de nos motivations (comme les " désirs " freudiens, mais aussi les peurs) et de nos attentes, informations tirées de notre expérience passée sur ce qui est " susceptible " de se produire.

En conséquence, ce qui survient en rêve, lucide ou non, est en grande partie déterminé par nos attentes. Dans les rêves ordinaires, nous sommes limités par nos présupposés sur les choses possibles provenant de notre expérience passée du monde matériel. Puisque les rêveurs lucides savent que la gravitation n’existe pas en rêve, rien ne les empêche de voler ; et ils volent effectivement avec délice.

La plupart des gens ont fait l’expérience du rêve lucide, au moins de manière passagère et occasionnelle. Dans le scénario courant, à la fin d’un cauchemar, le rêveur réalise que " ce n’est qu’un rêve " et se réveille soulagé quelques secondes plus tard. Mais le rêveur qui se réveille pour échapper à son cauchemar ne fait probablement qu’en partie lucide. Le rêveur pleinement lucide, lui, a conscience que son cauchemar est aussi inoffensif qu’un film d’horreur ; et, de ce fait, il continue à rêver, affronter ses peurs cauchemardesques et parvient à les surmonter. En conséquence, il se réveille avec une confiance accrue en lui-même et, peut-être, avec une peur moins irrationnelle. Cette approche apparaît comme très prometteuse et pourrait être une méthode pour vaincre les cauchemars. Elle a été décrite à l’origine par le marquis d’Hervey de Saint-Denys dans son livre Les Rêves et les moyens de les diriger, publié en 1867.

Le plus souvent, les rêveurs deviennent lucides lorsqu’ils s’interrogent sur les anomalies du contenu onirique et parviennent à la conclusion explicative qu’il s’agit d’un rêve. Bien que pour la majorité des gens le rêve lucide demeure une expérience exceptionnelle, comme l’affirmait Léon d’Hervey il y a un siècle, il est une faculté qui peut faire l’objet d’un apprentissage.

Malgré les témoignages comme ceux d’Aristote, de Descartes, de Van Eeden et d’Hervey de Saint-Denys, les assertions quant à l’existence du rêve lucide ont longtemps été accueillies avec scepticisme. Au regard de certains raisonnements, le concept de " sommeil conscient " est apparu si paradoxal que des philosophes ont même écrit des ouvrages visant à démontrer que le " rêve lucide " est une absurdité irréaliste. Faute de preuve objective, les hypnologues, quant à eux, ont mis en doute le fait que le cerveau soit capable d’atteindre en rêve un niveau de conscience et de fonctionnement mental aussi élevé.

A la fin des années soixante-dix, la preuve requise fut fournie grâce à une nouvelle technique faisant appel à des signaux transmis par les mouvements oculaires, technique développée de manière indépendante par des chercheurs scientifiques aux Etats-Unis, à l’université de Stanford, et en Angleterre. Cette technique était fondée sur des recherches antérieures menées par William Dement et H. P. Roffwarg, qui avaient montré que les directions des mouvements oculaires enregistrées durant le sommeil paradoxal coïncidaient parfois avec les orientations du regard en rêve rapportées par les sujets.

Partant de ma propre expérience du rêve lucide, j’ai estimé que les rêveurs lucides étant capables d’agir volontairement, ils devraient le prouver en adressant un signal sous la forme de mouvements oculaires prédéterminés pour indiquer le moment exact de leur accès à la lucidité. Utilisant cette approche à Stanford, mes collègues et moi ont rapporté que les rêves présumés lucides de cinq sujets avaient été effectivement associés aux mouvements oculaires convenus. Tous les signaux, et donc tous les rêves lucides, se produisirent durant une période ininterrompue de sommeil paradoxal.

Une technique presque identique de signalisation par mouvements oculaires a été développée de manière indépendante par Keith Hearne et Alan Worsley en Angleterre. Des recherches menées dans plusieurs autres laboratoires ont abouti essentiellement aux mêmes résultats, montrant clairement que si le rêve lucide est apparemment paradoxal, son existence est démontrée.

Au cours d’une série de recherches ultérieures, le groupe de Stanford a mis en évidence que, généralement, les rêveurs deviennent lucides soit aussitôt après un retour au sommeil paradoxal succédant à un bref réveil, soit lors de périodes d’activation assez intense au cours du sommeil paradoxal " phasique ". On a trouvé aussi que les rêves lucides se produisaient plus fréquemment au cours des dernières périodes de sommeil paradoxal. Il ressort que le rêve lucide résulte de la conjonction de facteurs psychologiques et physiologiques : une activation cérébrale suffisante et une attitude mentale appropriée. Le niveau requis d’activation cérébrale ne peut normalement être atteint qu’au cours du sommeil paradoxal phasique, ce qui expliquerait pourquoi il est rarement fait état de rêves lucides au cours des autres stades du sommeil.

Le fait que les rêveurs lucides soient capables de se souvenir d’actions prédéterminées à accomplir et de les signaler en laboratoire a été à l’origine d’une nouvelle forme de recherche onirologique : les rêveurs lucides peuvent exécuter en rêve diverses expérimentations en signalant le moment exact de la survenue d’événements oniriques spécifiques, permettant ainsi d’établir des corrélations psychophysiologiques précises et de vérifier les hypothèses. Le groupe de Stanford a mis à profit cette stratégie au cours d’une série de recherches montrant un degré étonnant de parallélisme psychophysiologique au cours du rêve lucide paradoxal. Par exemple, une étude du " temps onirique " a révélé que les laps de temps estimés en rêve lucide sont très proches du temps réel.

Dans une autre étude, on a de mande a des sujets de respirer rapidement ou de retenir leur respiration (au cours de leurs rêves lucides), et de signaler par des mouvements oculaires le laps de temps correspondant au changement de respiration. Les enregistrements polygraphiques ont montré une correspondance exacte avec les schèmes indiqués par les rêveurs. D’autres études ont permis d’observer que les mouvements rêvés se traduisent par des contractions musculaires correspondantes et que l’activité sexuelle en rêve est liée à des réactions physiologiques très proches de celles de l’activité sexuelle réelle.

Les résultats de ces recherches et d’autres études similaires peuvent se résumer ainsi : au cours du sommeil paradoxal, les événements dont nous pensons faire l’expérience en rêve proviennent de schèmes d’activité cérébrale qui produisent en retour des effets sur notre corps et notre système nerveux périphérique. Ces effets modifiés dans une certaine mesure par les conditions spécifiques du sommeil paradoxal, demeurent néanmoins proches de ceux qui seraient produits si nous étions amenés à vivre les événements correspondant à l’état de veille. Si ce n’est du fait de notre paralysie musculaire durant le sommeil paradoxal, nous ferions réellement ce que nous rêvons faire. C’est peut-être la raison qui explique en partie le fait que nous prenions si souvent nos rêves pour la réalité : pour les processus cérébraux qui construisent notre modèle expérientiel du monde, rêver de percevoir ou de faire quelque chose est équivalent au fait de le percevoir ou de le faire réellement.

L’existence même du rêve lucide pose des difficultés conceptuelles par rapport aux croyances traditionnelles au sujet du " sommeil ", qui présupposent des limites à l’activité mentale onirique. En un sens, la nature inattendue du rêve lucide rejoint celle de cet étrange état spécifique que l’on a dénommé sommeil paradoxal.

Si la découverte du sommeil paradoxal a entraîné un élargissement de notre conception du sommeil, les preuves - passées en revue ci-dessus - des liens unissant le rêve lucide au sommeil paradoxal nécessitent un élargissement similaire de notre conception du rêve ainsi qu’une clarification de notre conception du sommeil. Le rêve lucide pourrait bien être le phénomène le plus paradoxal du sommeil paradoxal. »

Texte de Namkhai Norbu sur l’approche du rêve par le bouddhisme Dzogchen

« Quand l’état de rêve se lève
Ne reposez pas dans l’ignorance comme un cadavre.
Pénétrez dans la sphère naturelle de l’attention inébranlable.
Reconnaissez vos rêves et transformez l’illusion en luminosité.
Ne dormez pas comme un animal.
Accomplissez la pratique qui mêle le sommeil et la réalité.
(Prière bouddhiste).

La nuit est très importante pour nous, être humains, car nous y consacrons la moitié de notre vie, pourtant, le plus souvent, tandis que nous dormons tranquillement, tout ce temps se volatilise sans que nous y ayons investi aucun effort ou engagement. Il faut être tout à fait conscient que la pratique peut se faire à tout moment, même pendant le sommeil ou les repas, par exemple. Aussi la pratique de la nuit est-elle très importante, je vais maintenant en expliquer le théorie et la pratique.
L’expression "pratique de la nuit" évoque généralement pour nous la pratique du rêve lucide. Cependant, dans l’enseignement dzogchen, la pratique du travail sur le rêve - et le développement de la lucidité - ne sont pas essentiels. Ils constituent une pratique secondaire. Dans le cas de la pratique du rêve, secondaire signifie que cette pratique peut se manifester spontanément et automatiquement comme conséquence de la pratique principale, que l’on appelle "pratique de la lumière naturelle".
Cette pratique se rapporte en fait à l’état qui précède le rêve. Considérons, par exemple, un individu qui s’endort. L’expression "s’endort" signifie que tous ses sens se retirent de lui : dormir, c’est cela. A partir de ce moment, il y a un passage, une période de transition, avant le début des rêves. Cette période peut être longue ou courte.
Chez certaines personnes, l’état de rêve commence presque aussitôt qu’elles s’endorment. Mais qu’entend-on par "l’état de rêve commence" ? Que l’esprit se met à fonctionner à nouveau.
Par contre, ce que l’on appelle l’état de lumière naturelle n’est pas un moment ou un état dans lequel l’esprit est actif. C’est la période qui débute quand vous vous endormez et qui s’achève quand l’esprit recommence à être actif. Qu’est-ce qui lui succède ? Ce que l’on appelle le milam bardo.
Il existe une correspondance entre, d’une part, les états de sommeil et de rêve et, de l’autre part, ce dont nous faisons l’expérience quand nous mourrons. Quand une personne meurt, c’est la fonction des sens qui disparaît en premier lieu. Lorsque nous parlons des bardos, nous appelons "bardo du moment de la mort", chokyi bardo, ce moment où les sens se retirent en nous. A ce moment-là, la personne éprouve de nombreuses sensations de disparition ou de retrait des sens.
Ensuite vient un état qui ressemble à l’inconscience, à un évanouissement, lui sucède ce que l’on appelle l’apparition des quatre lumières. Les explications des divers tantras sur ce point diffèrent légèrement. Certains parlent de quatre lumières, d’autres de cinq. En réalité, c’est comme si vous vous étiez évanoui et que - en même temps que la manifestation des lumières - votre conscience se réveillait très graduellement.
Par exemple, l’esprit doit commencer à fonctionner pour qu’un raisonnement puis prendre place. Nous devons d’abord retrouver la conscience au niveau des sens. L’esprit commence à recevoir ces perceptions, sans qu’il y ait encore de raisonnement ou d’acte de pensée. Très progressivement, la pensée se manifeste.
Cet état, dans lequel la conscience est présente et où, cependant, l’esprit n’a pas encore abordé des opérations telles que la pensée, constitue la transition qui permet d’atteindre ce que l’on appelle "l’état de lumière naturelle". On a toujours considéré que c’est pendant cette période que la pratiquant du tantra se réalise. Dans le tantrisme, elle est également décrite comme le moment où l’on rencontre la lumière-mère. C’est le moment précis, après l’évanouissement, où la conscience se déploie à nouveau, se réveille. (...)

Dans notre pratique, il faut que qu’il y ait conscience, ou maîtrise de l’état de lumière naturelle. Si après que l’on est parvenu à une conscience claire de la présence de cet état de lumière naturelle, l’état de rêve se lève, on devient spontanément, au sein du rêve lui-même, lucidement conscient que l’on rêve et l’on parvient automatiquement à la maîtrise de ses rêves. Cela signifie que ce n’est plus le rêve qui conditionne la personne mais la personne qui dirige son rêve. (...)

Ce qui importe avant tout est que vous vous efforciez d’avoir la présence de ce "A" [blanc, au centre de votre corps] quand vous vous endormez. Au départ, il doit être précis et net, ensuite, vous pouvez vous détendre - ce qui ne signifie pas que vous devez le relâcher ou l’abandonner. Vous vous détendez tout en gardant le sens de sa présence et, ce cette manière, vous vous endormez [en restant conscient]. (...)
Une autre solution serait d’observer ses pensées. Quelles que soient les pensées qui se lèvent, il s’agit simplement de les observer. Puis l’on s’endort dans cet état d’observation des pensées sans se laisser entraîner ou conditionner par elles. Tant que l’attention n’est pas distraite, chacun a la possibilité d’agir ainsi sans créer d’obstacle à l’endormissement. (...)

Si vous n’avez pas maîtrisé la lucidité - c’est-à-dire la conscience que l’on rêve pendant le rêve lui-même - vous devriez alors, pendant la journée, vous rappeler continuellement que tout ce que vous voyez et tout ce qui est accompli n’est autre qu’un rêve. En voyant toute chose comme un rêve tout au long du jour, le rêve et la conscience seront intimement mêlés. (...)
Si vous vous concentrez fortement durant la journée, imaginant que vous vivez un rêve, le rêve lui-même apparaîtra moins réel durant la nuit. Le sujet - cela même qui fait l’expérience du rêve - est l’esprit. En gardant la pensée que tout est un rêve, vous commencerez à dissoudre ce "sujet". C’est-à-dire que l’esprit commence à se dissoudre lui-même, automatiquement.
Ou, en d’autres termes, quand l’objet ou la vision est dissout, l’action se retourne vers le sujet, provoquant une dissolution complète. Ainsi, la vision ou le rêve cessent d’exister. On découvre que le sujet n’est pas concret et que la vision n’est qu’un "reflet". On devient ainsi conscient de la véritable nature des deux. (...)

Si, tandis que vous rêvez, vous êtes non seulement conscient que vous rêvez mais également que toute vision est une illusion, vous pénétrez au coeur de la vacuité. Un rêve pourra ainsi être transformé en connaissance du vide, shunyata. (...) », Namkhai Norbu, Le yoga du rêve, Ed. Accarias L’Originel, 1993.

  Une bonne explication de ce passage :

 Ressources internet :

Autour de la théorie des rêves de Freud :

Sur l’ensemble des Cinq leçons sur la psychanalyse :

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