Sujet de dissertation TES1 pour le vendredi 10 octobre : Vivre le moment présent, est-ce une règle de vie satisfaisante ?

par Serge Durand - Philosophie

SUJET DE DISSERTATION : VIVRE LE MOMENT PRÉSENT, EST-CE UN RÈGLE DE VIE SATISFAISANTE ?

Vous traiterez ce sujet en exploitant au moins 3 des textes et indications suivants :

  I - Carpe diem.

Horace - Ode à Leuconé - 1.11 - Carpe diem

« Ne cherche pas à savoir, Leuconoé, quelle fin les dieux ont assignée à l’un ou à l’autre. Cette connaissance nous est interdite. N’interroge plus ces nombres magiques venus de Babylone.

Comme il est préférable d’accepter ce qui doit arriver, que Jupiter nous accorde encore bien d’autres hivers, ou que notre dernier soit celui-ci qui voit maintenant la mer Tyrrhénienne déferler sur les brisants du rivage.

Tu ferais bien mieux de remplir nos coupes de vin léger et de réduire tes lointaines espérances à la mesure de notre courte durée.

Pendant que nous parlons, le temps jaloux a fui. Cueille donc le jour présent, sans trop te fier au lendemain. »

En latin ça donne :

« Tu ne quaesieris scire nefas quem mihi, quem tibi finem di dederint, Leuconoe, nec Babylonios temptaris numeros.

Ut melius quicquid erit pati, seu pluris hiemes seu tribuit Iuppiter ultimam, quae nunc oppositis debilitat pumicibus mare Tyrrhenum.

Sapias, uina liques et spatio breui spem longam reseces.

Dum loquimur, fugerit inuida aetas : carpe diem, quam minimum credula postero."

*
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Carpe diem, cueille le jour, revisité par Ronsard

Sonnets pour Hélène de Surgères (1578), II, 24
Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filanta,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :
« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle. »

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueilllez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Pierre de Ronsard

 II - Marc-Aurèle sur l’instant présent.

« Livre II, chapitre XIV

Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans, dis-toi bien que l’on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu’on vit ici-bas, et qu’on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu’on perd. A cet égard, la plus longue vie en est tout à fait au même point que la plus courte. Pour tout le monde, le présent, le moment actuel est égal, bien que le passé qu’on laisse en arrière puisse être très inégal. Ainsi, ce qu’on perd n’est évidemment qu’un instant imperceptible. On ne peut perdre d’aucune façon ni le passé ni l’avenir ; car une chose que nous ne possédons pas, comment pourrait-on nous la ravir ? Voici donc deux considérations qu’il ne faut jamais perdre de vue : la première, que tout en ce monde roule éternellement dans le même cercle, et qu’il n’y a pas la moindre différence à voir toujours des choses pareilles, ou cent ans de suite, ou deux cents ans, et même pendant la durée infinie ; la seconde, que celui qui a le plus vécu et celui qui aura dû mourir le plus prématurément font exactement la même perte ; car ce n’est jamais que du présent qu’on peut être dépouillé, puisqu’il n’y a que le présent seul qu’on possède, et qu’on ne peut pas perdre ce qu’on n’a point. »

  III - Eckhart Tolle : Le pouvoir du moment présent.

Dans Le pouvoir du moment présent, Eckhart Tolle écrit :

« Chapitre III : Plongez dans le moment présent

La clef pour entre dans la dimension spirituelle...

Dans les situations où la vie est mise en jeu, ce basculement de la conscience du temporel à la présence se produit naturellement. la personnalité qui a un passé et un futur, s’efface temporairement pour être remplacée par une intense et consciente présence, à la fois très calme et très alerte. Les gestes posés pour répondre à ces situations naissent de cet état de conscience.

La raison pour laquelle certaines personnes aiment prendre part à des activités dangereuses, comme l’alpinisme, la course automobile et autres, c’est que cela les oblige à être dans l’instant présent, même si elles ne sont pas conscientes de ce fait. Ces activités les amènent dans cet état intensément vivant qui est libéré du temps, des problèmes, de la pensée et du fardeau de la personnalité. Oublier ne serait-ce qu’une seconde le moment présent peut se traduire par la mort. Malheureusement, ces gens viennent à dépendre d’une activité particulière pour retrouver cet état .

[...]

[Mais il n’est pas nécessaire de mettre sa vie en jeu pour connaître cet état de conscience]

Les maîtres spirituels de toutes les traditions font de l’instant présent la clé d’accès à la dimension spirituelle, et ce, depuis toujours.
[...]
L’essence même de la philosophie zen consiste à avancer sur la lame de rasoir qu’est le présent, à être si totalement et complétement présent qu’aucune souffrance, rien qui ne soit pas vous en essence, ne puisse survivre en vous. Le temps étant ainsi absent, tous vos problèmes se dissolvent. La souffrance a besoin du temps : elle ne peut survivre dans le présent.
Le grand maître zen Rinzai avait souvent l’habitude de lever le doigt et de poser lentement la question suivante à ses élèves pour les obliger à se détourner de l’attention qu’ils accordaient au temps : "En ce moment que manque-t-il ?"
C’est une question puissante, qui exige une réponse ne provenant pas du mental. Elle est conçue pour ramener votre attention profondément dans le présent.
[...]

Comment se défaire du temps psychologique...

Apprenez à utiliser le temps dans les aspects pratiques de votre vie - on pourrait appeler cela « le temps-horloge »-, mais revenez immédiatement à la conscience du moment présent quand les choses ont été réglées. De cette façon, il n’y aura aucune accumulation de « temps-psychologique », qui est l’identification au passé et la perpétuelle projection compulsive dans l’avenir.

Le « temps-horloge » [ce peut être : ] la prise de rendez-vous, la planification d’un voyage, [...] tirer les leçons du passé afin de ne pas répéter sans arrêt les mêmes erreurs. Se donner des objectifs, et les poursuivre. [etc...]

Mais même là, dans le cadre des choses pratiques, où nous sommes obligés de nous référer au passé et au futur, le moment présent reste le facteur essentiel. Toute leçon tirée du passé devient pertinente et est appliquée dans le "maintenant". Toute planification ou tout effort pour atteindre un objectif particulier s’effectue dans le « maintenant ». Même si la personne illuminée maintient toujours son attention dans le présent, celle-ci est tout de même consciente du temps à la périphérie. Autrement dit, elle continue à se servir du « temps horloge »" mais est libérée du « temps psychologique ».

Quand vous vous exercez à cela, soyez attentif à ne pas transformer involontairement le « temps-horloge » en « temps psychologique ».
Par exemple, si vous avez commis une erreur dans le passé et en tirez une leçon maintenant, c’est que vous utilisez le « temps horloge ». Par contre, si vous revenez mentalement dessus sans arrêt, si vous vous critiquez et éprouvez des remords ou de la culpabilité, c’est que vous êtes tombé dans le piège du « moi » et du « mon ».
Vous assimilez cette erreur au sens que vous avez de votre identité et elle appartient alors au « temps psychologique ». Ce dernier est toujours lié à un sens de l’identité faussé. L’incapacité à pardonner se traduit automatiquement par un lourd fardeau de « temps psychologique ».

Si vous vous donnez un objectif et travailler pour l’atteindre, vous vous servez du « temps-horloge ». Vous êtes conscient de la direction que vous voulez prendre, mais vous honorez le pas que vous faites dans le moment et lui accordez votre attention la plus totale.
Si vous devenez trop axé sur l’objectif parce que, par lui, vous recherchez peut-être le bonheur, la satisfaction et une certaine complétude, vous n’honorez plus le présent.
Celui-ci se réduit à un tremplin pour l’avenir sans aucune valeur intrinsèque.

Le « temps-horloge » se transforme alors en « temps psychologique ». Votre périple n’est plus une aventure, mais seulement un besoin obsessionnel d’arriver quelque part, d’atteindre quelque chose, de réussir. Vous ne voyez ni ne sentez plus les fleurs sur le bord du chemin et vous n’êtes plus conscient de la beauté et du miracle de la vie qui sont révélés partout autour de vous quand vous êtes dans l’instant présent.

§

[Le temps est-il une illusion totale ?]

[...] Quand je dis cela, mon intention n’est pas d’énoncer un principe philosophique. Je vous remémore un simple fait, un fait si évident que vous avez peut-être de la difficulté à le saisir ou que vous le considérez peut-être comme vide de sens. Mais une fois que vous avez pleinement compris la portée de cette affirmation, celle-ci peut traverser, comme la lame d’un sabre, toutes les couches de complexité et de problématiques créées par le mental. Laissez-moi vous répéter ceci : le moment présent est tout ce que vous aurez jamais. Il n’y a jamais un instant dans votre vie qui n’est pas « ce moment ». N’est-ce pas un fait ? »

  IV - Louis Lavelle : l’instant entre le temps et l’éternité.

« Du plaisir on peut dire qu’il appartient à l’instant. Du bonheur on peut dire qu’il appartient au temps ou à la durée. La joie [...] est la rencontre fugitive dans l’instant de l’éternité. », Lavelle, Traité des valeurs, II p.231

Dans sa préface de son livre La présence totale, Louis Lavelle écrit :

« On s’étonnera peut-être aussi qu’un acte éternel et omniprésent, auquel nous ne participons nous-mêmes que dans l’instant, puisse laisser la moindre place à notre existence temporelle hors de laquelle notre indépendance semble détruite. Mais l\’instant est précisément la croisée du temps et de l’éternité ; c’est en lui que nous agissons, c’est en lui que le réel prend pour nous sa forme sensible, c’est en lui aussi que la matière ne cesse de nous apparaître et de nous fuir. Mais toute action accomplie librement par nous dans l’instant est impérissable ; elle avait besoin de l’instrument et de l’obstacle du corps pour s’exercer et cesser à notre égard d’être une simple puissance ; mais elle se libère aussitôt du corps qui meurt dès qu’il a servi ; en se spiritualisant, elle s’engrange dans l’éternité. Ainsi, le temps nous est nécessaire pour nous permettre de constituer notre essence intemporelle. »

Le texte de la préface se retrouve ici en intégralité.

 V - Bergson et la valorisation du futur

Henri Bergson, dans L’Énergie spirituelle, (1919) écrit :

« Mais, qu’est-ce que la conscience ? Vous pensez bien que je ne vais pas définir une chose aussi concrète, aussi constamment présente à l’expérience de chacun de nous. Mais sans donner de la conscience une définition qui serait moins claire qu’elle, je puis la caractériser par son trait le plus apparent : conscience signifie d’abord mémoire. La mémoire peut manquer d’ampleur ; elle peut n’embrasser qu’une faible partie du passé ; elle peut ne retenir que ce qui vient d’arriver ; mais la mémoire est là, ou bien alors la conscience n’y est pas. Une conscience qui ne conserverait rien de son passé, qui s’oublierait sans cesse elle-même, périrait et renaîtrait à chaque instant : comment définir autrement l’inconscience ? Toute conscience est donc mémoire − conservation et accumulation du passé dans le présent.

Mais toute conscience est anticipation de l’avenir. Considérez la direction de votre esprit à n’importe quel moment : vous trouverez qu’il s’occupe de ce qui est, mais en vue surtout de ce qui va être. L’attention est une attente, et il n’y a pas de conscience sans une certaine attention à la vie. L’avenir est là ; il nous appelle, ou plutôt il nous tire à lui : cette traction ininterrompue, qui nous fait avancer sur la route du temps, est cause aussi que nous agissons continuellement. Toute action est un empiétement sur l’avenir.

Retenir ce qui n’est déjà plus, anticiper sur ce qui n’est pas encore, voilà donc la première fonction de la conscience. Il n’y aurait pas pour elle de présent, si le présent se réduisait à l’instant mathématique. Cet instant n’est que la limite, purement théorique, qui sépare le passé de l’avenir ; il peut à la rigueur être conçu, il n’est jamais perçu ; quand nous croyons le surprendre, il est déjà loin de nous. Ce que nous percevons en fait, c’est une certaine épaisseur de durée qui se compose de deux parties : notre passé immédiat et notre avenir imminent. Sur ce passé nous sommes appuyés, sur cet avenir nous sommes penchés ; s’appuyer et se pencher ainsi est le propre d’un être conscient. Disons donc, si vous voulez, que la conscience est un trait d’union entre ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l’avenir. »

 VI - Autres Ressources :

  • On consultera sous la direction de Raphaêl Enthoven, Dissertations de philo 2 ;

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