Corrigé partiel du sujet "La valeur de l’art est-elle subjective ?"

par Serge Durand - Philosophie

La valeur de l’art est-elle subjective ?

 [Analyse problématique]

La valeur économique d’une œuvre d’art repose sur une loi d’offre et de demande comme tout artefact. Comme l’œuvre artistique n’a pas d’utilité matérielle, elle n’a de valeur économique que par rapport à des valeurs de distinction socio-culturelle. Parler de telle œuvre d’art, visiter telle œuvre ou même posséder telle œuvre traduisent nos positions sociales et nos identifications culturelles. Ce sont ces valeurs non objectives qui fixeront le prix éventuel de l’œuvre artistique.

Les valorisations concernant les goûts et les couleurs sont donc non seulement subjectives mais intersubjectives. L’art n’est jamais qu’une affaire de goût et de couleurs personnels en ce sens mais toujours une affaire de mode de vie socio-culturel. La plupart de ceux qui affirment leurs préférences esthétiques ignorent les déterminations collectives qui les ont insinués. Cependant ceux qui ont des ambitions artistiques ne vont-ils pas obligatoirement percevoir combien leurs préférences de goûts et de couleurs manquent de singularité ?

La valeur de l’art pour le créateur est liée à sa singularité subjective. Mais s’agit-il pour lui d’imposer sa subjectivité aux autres en déplaçant par son œuvre des valeurs intersubjectives ? La force de l’art serait-elle seulement de l’ordre de la persuasion ?

Nous pouvons introduire ici la notion de fait subjectif pour échapper au piège d’un art défini par une réussite rhétorique. Toute valeur induit des faits et la force des faits amènent aussi à réviser nos valeurs. Si la beauté est une expérience désintéressée distincte de l’agréable comme Kant l’affirme, elle n’est pas intrinsèquement une valorisation qui induit une préférence. Comme cette expérience de beauté n’a rien d’objectif et qu’elle se produit sur un plan intérieur intersubjectif, nous pouvons la catégoriser comme un fait subjectif.

Ainsi cette notion de fait subjectif suggère un échappatoire à une approche de l’art comme succès rhétorique réduisant le phénomène artistique à une forme de nominalisme culturel. Toutefois cette notion qui décrit une expérience de contemplation et donc de spectateur peut-elle répondre aux enjeux proprement créateurs qui impliquent nécessairement des valorisations ?

 I - La valeur de l’art se réduit-elle à de la distinction socio-culturelle ?

A - Le capital socio-culturel et les logiques de distinction. (Rousseau et Bourdieu)

On pourra consulter ici un résumé de la thèse de Pierre Bourdieu : http://www.alternatives-economiques.fr/la-distinction—critique-sociale-du-jugement-pierre-bourdieu_fr_art_222_25314.html

B - L’artiste doit affirmer une subjectivité cristallisant autrement l’intersubjectivité.

La mode est un phénomène où des systèmes de reconnaissance institutionnels permettent ensuite d’imposer les produits reconnus par des critiques attitrés de ce système de reconnaissance. De même, le marché de l’art contient des galeristes, des critiques, une communautés d’acquéreurs, des journalistes, des musées, etc.

Ce système n’est pas conservateur. Car ce système intègre des œuvres qui brisent ses critères car la provocation y est valorisée par un effet buzz. Seule l’indifférence interdit la reconnaissance.

C - Transition critique : Les valeurs intersubjectives ne rendent pas compte d’une expérience esthétique intérieure au-delà de toute subjectivité.

 II - L’art permet l’expérience esthétique de faits subjectifs dont la valeur est incommensurable (ou infinie).

A - Contemplation esthétique de faits subjectifs transcendants avec Platon et Plotin.

Risque de dévaloriser la vie matérielle comme dégradation de la valeur infinie du fait subjectif transcendant.

B - Expérience de faits subjectifs immanents comme expériences d’harmonies microcosmiques et macrocosmiques.

La valeur infinie dans l’expérience d’un fait subjectif immanent se découvre capable d’intégrer l’imperfection de détails dans une perfection d’ensemble ou encore de révéler un ordre caché dans ce qui semblait à première vue chaotique.

C - Transition critique : Ici il n’a été question que du point de vue du spectateur, qu’en est-il du point de vue du créateur ? Ce point de vue ne met -il pas en jeu une valorisation du fait même de son activité créatrice ?

 [III - La valeur de l’art est liée à la possibilité d’individualisation créatrice qu’elle représente et qu’elle peut offrir dans une vie intérieure.]

Nous avons distingué les valeurs intersubjectives en jeu dans la représentation de la valeur d’une œuvre d’art de la valeur infinie qui se découvre dans un fait subjectif contemplé grâce à une œuvre d’art. Le symbole et l’harmonie nous permettent d’affirmer que l’intériorité ne doit pas être confondue avec la subjectivité et l’intersubjectivité. Le symbole comme les règles d’harmonie sont liés à des styles culturels ou individuels. Précisons cependant que ce que pointe le symbole comme fait subjectif transcende le symbole ; ainsi l’œil qui lit le symbole culturel reste toujours conscient de sa non identification au symbole.

La valeur infinie de l’art ne peut que s’approfondir au contact de ce paradoxe d’universalité des faits subjectifs révélés et exprimés dans la dimension singulière d’un style. Les symboles et les règles d’harmonie ne se découvrent pas en dehors d’un style individuel que ce soit celui d’une civilisation, d’une culture ou d’un individu.

Pénétrons davantage ce mystère du côté de l’artiste lui-même. Dans son expérience simultanée de spectateur et d’artiste, valeur infinie et fait subjectif coïncident dans l’expérience d’une inspiration venant d’un niveau de conscience supérieure à son niveau de conscience culturelle usuel. L’artiste en ce sens peut être un prophète qui pousse la mentalité dominante en avant. Il en révèle les limites et esquisse ce qui pourra permettre de les dépasser. Victor Hugo par exemple dans son œuvre montre le comment et le pourquoi incarné d’une nécessaire synthèse des valeurs traditionnelles judéo-chrétiennes avec les valeurs républicaines révolutionnaires modernes. Cette synthèse n’est pas un compromis mais l’ébauche de nos valeurs postmodernes ou hypermodernes : refus de la peine de mort, souci pour la souffrance animale, défense des exclus et des minorités, etc.

Mais cette exploration d’une évolution de la conscience n’est pas exclusivement culturelle, elle peut être aussi et avant tout individuelle. L’entrée dans la modernité et ses développements ultérieurs a produit de plus en plus d’artistes pour qui il s’agit d’être soi-même individu capable d’exprimer singulièrement cette réalité unique et universelle. La prémodernité valorisait des arts traditionnels. Le saut de la modernité va de pair avec la volonté individuelle de trouver son style. Tel est l’apport moderne au niveau d’une conception de la valeur de l’art : le style de l’artiste montre qu’il n’y a pas d’évolution collective profonde sans aussi une évolution individuelle, une individualisation supplémentaire de l’individu. Mais cette nouvelle forme de valorisation de l’art peut ne pas aller de pair avec une valorisation d’une subjectivité essentiellement narcissique dès lors qu’elle ne perd plus de vue son enracinement dans la valeur infinie de faits subjectifs.

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