Texte de Vasubandhu (III-IVe siècle, Gandhara)

par Serge Durand - Philosophie

« 1.
Toutes choses sont seulement perception, Elles n’ont pas d’existence, mais sont perçues en tant qu’objets. Comme l’illustre l’exemple des malades atteints d’ophtalmie qui voient des cheveux ou une lune là où il n’y a rien, Aucun objet n’a d’existence réelle.

A ces mots on pourrait objecter :

2.
(Objection) Mais si la perception n’a pas d’objet extérieur, Il ne saurait y avoir de lieux et de moments déterminés, Il serait de même illogique que plusieurs esprits (perçoivent le même objet), Et (nul objet) n’assumerait sa fonction !

Expliquons d’abord ces objections :

Quand ce produit par exemple la perception d’une forme sans qu’il y ait d’objet correspondant, si ladite perception ne découle pas de la présence d’un objet externe comme une forme, pourquoi cela se produit-t-il dans un lieu précis et non pas n’importe où ? Et dans ce lieu défini, l’évènement arrive à un moment particulier et non tout le temps. Comment donc expliquer que cette perception surgit dans l’esprit de tous ceux qui se trouvent à cet endroit-là à un moment précis et non dans l’esprit d’un seul d’entre-eux, comme pour l’homme affecté d’ophtalmie qui perçoit des cheveux là ou personne d’autre n’en voit ? Enfin, pourquoi les cheveux ou les mouches volantes que voit cet homme affligé d’ophtalmie n’assument-ils pas la fonction propre aux cheveux, (aux mouches) et ainsi de suite, alors que les mêmes objets perçus par d’autres personnes assument cette fonction ?
La nourriture, la boisson, les vêtements, le poison ou les armes que l’on voit en rêve n’accomplissent nullement leur fonction nourricière, désaltérante, etc., mais il en va tout autrement pour les objets (réels).
Une cité aérienne de mangeurs de parfums, de par son inexistence même, n’accomplit point la fonction d’une cité, mais il n’en va pas de même pour les autres cités. Si donc ces objets sont vraiment inexistants, il est tout simplement impossible de déterminer lieu et temps, mais aussi la pluralité des esprits (qui perçoivent un même phénomène) et l’efficience des phénomènes.
- Non, ce n’est pas absurde, car :

3.
(Réponse) La détermination de l’espace (et du temps) Est établie comme elle l’est dans les rêves.

« Comme dans les rêves », c’est-à-dire de la même manière qu’en rêve. Comment cela ? Dans un rêve, aucun objet extérieur n’intervient et pourtant il s’y manifeste divers phénomènes tels qu’abeilles, jardins, hommes et femmes, en des endroits précis et non n’importe où. Et dans ces lieux déterminés, ces mêmes phénomènes apparaissent à des moments précis et non pas n’importe quand. Par conséquent, même en l’absence d’objet réellement existant, lieux et temps sont clairement définis. »,

Extrait de La Vingtaine et son auto-commentaire dans Cinq traités sur l’esprit seulement, trad. Philippe Cornu, Ed.Fayard.

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