Cours sur l’Etat - L’Etat implique-t-il des formes de dominations ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

 III- Vers une organisation non hiérarchique de l’État : les mœurs d’un peuple qui veille à sa souveraineté républicaine ne peuvent qu’amener à des pratiques sociocratiques et holacratiques pour radicaliser sa vie démocratique.



Quand la démocratie républicaine vacille, il faut plus de démocratie.

A- Transition critique.

Rappelons que l’histoire commence avec l’apparition de l’État. L’État permet de conserver et développer la culture. Il doit mémoriser des faits économiques et transmettre des messages de façon fiable sur un territoire d’où l’écriture. L’écriture facilite la conservation et la propagation des savoirs.

Spinoza distingue plusieurs genres de connaissance. Pour créer un contexte favorable au 2e genre de connaissance, à savoir la raison. L’histoire confirme l’importance de l’État dans les progrès de la raison. Les peuples qui vivent sans État vivent souvent au niveau du 1er genre de connaissance : ils ont des discours mythologiques, des croyances animistes irrationnelles même si par le biais de l’intuition, on peut en tirer des enseignements rationnels. L’organisation sociale est liée aux représentations mentales. Dans l’État, la hiérarchie est une chaine de causes : il n’y a pas d’État sans que la classe sociale dominante ne maîtrise des formes de causalité rationnelle. C’est-à-dire que l’homme qui nait dans un État va être capable de repérer des chaine de causes puisqu’il doit s’adapter à une société où il y a des chaines de causes, dont la saisie est la base de la raison. Avec les anarchistes, l’État semble un malheur tomber sur l’humanité. Si on regarde globalement l’évolution des États, on voit cependant que leur forme la plus stable est celle qui garantit la liberté. Plus un État garantit la liberté, plus il est stable : ce que montre Spinoza dans son Traité Théologico-Politique.
Du point de vue extérieur, plus un État est impérialiste et donc qu’il s’en prend à la liberté des autres États ou des peuples sans État, moins l’État sera stable. Les critiques philosophiques y compris de l’État, sont le fruit de la raison qui semble ne pas pouvoir émerger sans l’État. La raison critique l’État mais on s’aperçoit que la raison est le produit de l’État.
La démocratie semble le régime politique le plus impliqué pour que l’État ne dérive pas vers une forme de tyrannie ou de dictature. La formation d’une opinion basée sur l’argumentation y augmente le rôle de la raison. Le bon sens doit y être la chose du monde la mieux partagée grâce à une éducation de tous les citoyens.

Cependant pour vraiment entendre la critique anarchiste de l’État, il faut admettre que nous sommes encore loin de vivre dans des États démocratiques. Les régimes politiques de nos démocraties représentatives demeurent des régimes non radicalement démocratique. Ils s’agit de régimes mixtes puisqu’en partie démocratiques, en partie aristocratiques. Quand on dit que nos démocraties risquent de produire des dictatures, c’est vrai surtout pour nos régimes mixtes où l’éducation à la raison pluraliste, au débat argumenté constructif et aux pratiques décisionnelles démocratiques autre que majoritaires restent trop faible encore.

B- La démocratisation de l’État.

- 1- Comment éviter la corruption d’une république dont la souveraineté est démocratique selon Rousseau

Pour Rousseau, il y a une différence entre le peuple souverain qui décide des lois et le gouvernement qui est choisi pour diriger l’État. Dans une république démocratique où la souveraineté appartient directement au peuple, le gouvernement n’est pas forcément démocratique. Par contre, dans une orientation que Rousseau soupçonne de nuire à la souveraineté démocratique du peuple, dans une démocratie représentative, il n’y a plus de différence nette entre souverain et gouvernement. En France il n’y a pas actuellement dans notre constitution de différence bien nette entre gouvernement et souverain. Pour Rousseau cette absence de distinction est une source majeure de corruption. Dans Le contrat social, il explique que le peuple anglais n’est libre qu’au moment où il glisse le bulletin dans l’urne. Le peuple et ses représentants sont plus intéressés par la réussite économique que par le souci du partage du pouvoir, la représentation tend alors à faire régner les valeurs des riches. La démocratie devient apparente et il y a en fait une ploutocratie, c’est-à-dire un pouvoir des plus riches qui peut bien sûr dégénérer en démagogie ou en tyrannie.

Dans la logique de Rousseau, notre démocratie représentative est plus une aristocratie qu’une démocratie car on élit des gens à qui on donne le pouvoir pendant 5 ans.

Pour éviter que la démocratie représentative évolue vers la perte de la souveraineté par le peuple par le biais d’une tyrannie d’une majorité d’électeurs, il faut pour Rousseau que les décisions du peuple soient prises lors de ses assemblées.

Si le peuple s’assemble comment pourrait-il sombrer dans une tyrannie de la majorité qui veut exclure une minorité estimée étrangère, invasive, etc. ? Car le peuple assemblé implique une reconnaissance réciproque de tous les citoyens comme citoyens. Les rassemblements citoyens sans qu’ils soient partisans sont la garanti d’intégration des nouveaux citoyens à un collectif autre que leur communauté familiale et culturelle.
Il n’est pas certain aujourd’hui avec notre démocratie représentative gangrénée par le racisme et l’égocentrisme ethnique que persiste longtemps la citoyenneté définie par l’acceptation de tous les autres citoyens comme tels. Rousseau invite d’ailleurs le peuple assemblé à considérer le bienfondé même de son assemblée. Il envisage qu’un peuple soit libre de se dissoudre comme peuple de même que certaines associations loi 1901 prononcent leur dissolution soldant ainsi leur compte. La démocratie du peuple assemblée ne serait-elle pas la réponse la plus adéquate à la crise politique de la démocratie représentative ?
Cette crise est indéniable : elle se profile à travers l’abstention et le vote de rejet contre une partie de la population.

Pour que La démocratie du peuple par le peuple assemblé fonctionne, il faut que les citoyens soient capables de rationalité dans les débats. Il est vrai qu’en 1789, ce n’était pas le cas et qu’une représentation politique pouvait se justifier. L’argument aujourd’hui est beaucoup moins fondé vu le niveau d’éducation moyen reçu par la plupart. Un être rationnel dans une discussion, peut reconnaitre qu’il se trompe, il peut intégrer de nouvelles vues et surtout considérer l’intérêt général. La raison étant liée à l’universel, raisonner revient à pouvoir penser de façon désintéressée.

En France il y a la possibilité de vote par référendum qui semble plus démocratique. Mais un référendum à la majorité de 50% plus une voie est-il plus démocratique qu’une décision de la représentation nationale au deux tiers ? Seule une unanimité est fondatrice d’un véritable contrat social démocratique. Moins souvent l’unanimité est atteinte plus la vitalité du peuple est corrompue.

Pour Rousseau, les partis politiques représentent un danger pour la démocratie puisqu’il empêchent les membres des partis d’avoir leur pleine autonomie de penser. Aujourd’hui dans la Ve république française, on parle de « parlement godillot » aux ordres du Président de la république (pourtant chef de l’exécutif), ce qui amplifie le phénomène. Il y a là une autre critique que fait Rousseau de la démocratie représentative qui devrait nous interroger davantage.

Rousseau propose de renforcer les liens horizontaux du peuple. Il souligne l’importance des fêtes populaires pour renforcer ces liens horizontaux et il préconise des rassemblements du peuple réguliers. Il faut selon lui favoriser la communication des égaux (horizontales) et éviter le spectacle inhérent à la représentation pour vraiment développer des mœurs républicaines consacrant la souveraineté du peuple.

Si ces relations horizontales sont privilégiés alors l’État et ses relations verticales auront un rôle relatif. L’État comme structure gouvernementale sera considérée comme un serviteur. Dans une hiérarchie au service de la démocratie comme pouvoir souverain du peuple, plus on est au sommet plus on devrait être un serviteur du peuple. Plus on devrait avoir des comptes à rendre directement au peuple au lieu d’être protégé par des immunités.

Quand le rapport de domination oppose clairement un groupe organisé au reste du peuple, une dissidence peut la pointer. Mais aujourd’hui dans les sociétés démocratiques occidentales, les croyances communautaires sont centrées sur la tolérance, le sens des libertés individuelles. Les rapports de domination en général sont donc dispersés, multiples et s’entrecroisent : l’un exploite l’autre dans un sens tandis que ce même autre l’exploite par ailleurs. Comment trouver alors un équilibre entre individu et communauté ? Comment nos sociétés peuvent-elles aller vers plus de cohésion sans nier la créativité individuelle ? Une politique axée sur la répression nécessaire des actes criminels ne suffira jamais. Car cette criminalité estime que ceux qui proposent une telle politique de répression masquent à peine l’immoralité de leurs propres activités économiques. Seul un nouveau sens du dialogue démocratique permettra d’harmoniser les diverses morales existantes sans nier leur diversité et leur créativité. Rousseau distingue la volonté générale de la volonté de tous. La volonté de tous est un consensus obtenu par un compromis où chacun cède sur certaines exigences. La volonté générale entend intégrer toutes les exigences individuelles dès lors qu’elles ne s’opposent pas au bien commun. Cet idéal d’une volonté générale politique n’est pas impossible et peut être recherché. Par exemple, les groupes musicaux sont déjà des groupes où chacun improvise personnellement et participe à l’harmonie de l’ensemble.

- Autres idées à ce sujet :

« Nous pouvons aussi réinvestir quelques idées anarchistes pour améliorer la souveraineté du peuple à l’encontre de la représentation politique. Le blog d’Antoine Chimel cite Jean-Claude Michéa :

Rendre impossible le sabotage ou le parasitage, par une posture égoïste, d’une reconquête de la démocratie réelle — et donc de la souveraineté populaire — nous ramène, selon Jean-Claude Michéa dans son entretien pour la revue A contretemps de Juillet 2008, à « la dimension anarchiste de la question politique » qui « devrait toujours accorder une importance décisive aux trois principes suivants » :

– « la rotation permanente des fonctions dirigeantes ». En effet, gardons à l’esprit ces paroles visionnaires de Mikhaïl Bakounine dans Dieu et l’État : « L’affaire de tous les pouvoirs établis est de s’éterniser en rendant la société confiée à ses soins toujours plus stupide et par conséquent plus nécessiteuse de son gouvernement et de sa direction. » Chose vraie aussi bien « pour les académies scientifiques » que « pour les assemblées constituantes et législatives, alors même qu’elles sont issues du suffrage universel. Ce dernier peut en renouveler la composition, il est vrai, ce qui n’empêche pas qu’il ne se forme en quelques années un corps de politiciens, privilégiés de fait, non de droit, qui, en se vouant exclusivement à la direction des affaires publiques d’un pays, finissent par former une sorte d’aristocratie ou d’oligarchie politique ».

– « une politique de défiance systématique envers les micros et les caméras du système » sous-entendu médiatique. En effet, nous détenons une sensibilité anarchiste – ou, si nous préférons, anarchique et salutaire – lorsqu’est entretenu, consciemment ou inconsciemment, un instinct de méfiance à l’égard de toute nouvelle forme d’autorité qui se présente à nous. De surcroît, nous ne pouvons que reconnaître que les médias dominants relaient, notamment par l’omniprésence publicitaire, les principes de l’idéologie dominante totalement adaptée à la Loi du Marché. En conséquence, défendre réellement la cause sociale n’est pas chercher à fanfaronner dans les médias par narcissisme en portant un message anarchisant « à la mode » – boulot du révolutionnaire « branché » (du type Olivier Besancenot), du libertaire au service du libéral ;

– (« le plus difficile puisqu’il s’agit d’un travail qui devrait concerner chaque militant en tant qu’individu singulier ») « un souci constant de s’interroger sur son propre désir de pouvoir et sur son degré d’implication personnelle dans le mode de vie capitaliste » car « il doit y avoir un minimum de cohérence entre les idées que l’on prétend défendre et la façon dont on se comporte dans sa vie quotidienne ». »

  • Transition :

Mais comment incarner davantage l’idéal de la volonté générale qui entend intégrer toutes les exigences individuelles dès lors qu’elles ne s’opposent pas au bien commun ? Comment favoriser sa représentation qui concilierait l’harmonie du collectif et l’expression créative des individus sans la confier à des représentants qui n’en ont que faire ? Comment tendre à l’unanimité du peuple ? Le scrutin majoritaire même direct auquel pense Rousseau ne peut guère y prétendre.
Les pratiques de démocratie participative ne sont pas convaincantes. La participation nécessite du temps que n’ont pas les citoyens à cause de leurs obligations économiques. Cette participation reste encore prisonnière des formes de tyrannie de la majorité ou des plus éloquents rhéteurs. Personne ou presque ne facilite l’expression des objections légitimes des moins armés intellectuellement. Car au fond la démocratie représentative reste dominante. Le manque de démocratie de la démocratie représentative est bien net quand des référendums locaux et nationaux ne sont au final pas pris en compte par les représentants qui arguent de leur légitimité électorale contre la légitimité d’un scrutin référendaire.

- 2 - Une démocratie non hiérarchique dépassant les limites de la représentation politique actuelle.

Dans We the People : Consenting to a Deeper Democracy de John Buck et Sharon Villines, on a une critique efficace du système majoritaire qui ne se donne plus les moyens et n’exprime guère le désir dans la bouche de ses représentants de rechercher l’unanimité. Ce sont des Quakers qui ont toujours développé des pratiques de la démocratie dans leur communauté au nom même de leur spiritualité chrétienne qui ont posé les bases de la sociocratie, une pratique radicale de la démocratie. Les Quakers forment une église évangélique où il n’y a pas de hiérarchie ecclésiastique et pas de pasteur, pas de chef dictant des dogmes. Rappelons que déjà la constitution des USA qui commence avec « We the people » leur doit beaucoup. William Penn, un Quaker en fût l’un des pères. Des Quakers ont cherché des pratiques démocratiques radicales qui n’impliquent aucune démarche spirituelle et qui surmontent les limites de la recherche de consensus dès lors que les égocentrismes y font barrage.

Dans ce livre p.35, Boeke, l’un des pères Quaker de la sociocratie, est cité. En 1945 il écrivait :

« We are so accustomed to majority rule as a necessary part of democracy that it is difficult to imagine any democratic system working wihtout it. It is true that it is better to count heads than to break them, and democracy, even as it is today, has much to recommend it as compared with former practices. But party system has proved very far provinding the ideal thedemocracy of people’s dreams. Its weaknesses have becom clear enough : endless debates in Parliament, mass meetings in which the most primitive passions are aroused, the overruling by the majority of all independent views, capricious and unreliable election results, government action rendered inefficient by the minority’s persistent opposition. Strange abuses also creep in. Not only can a party obtain votes by deplorably underhand methods, but also, as we all know, a dictator can win an election with an "astonishing" majority by intimidation. »

« Nous sommes si accoutumés à la règle de la majorité comme une part nécessaire de la démocratie qu’il est difficile d’imaginer un autre système démocratique fonctionnant sans elle. Il est vrai qu’il est mieux de compter les têtes que de les briser et la la démocratie, quoiqu’il en soit aujourd’hui, est beaucoup plus à recommander que n’importe quelle autre pratique. Mais le système des partis s’est montré très loin de satisfaire à l’idéal de démocratie [à la hauteur] des rêves du peuple. Ses faiblesses sont devenues assez claires : débats interminables au Parlement, meetings de masse dans lesquels les passions les plus primitives sont suscitées, le rejet par la majorité de tous les points de vue indépendants, les résultats capricieux et peu fiables des élections, l’action du gouvernement rendue inefficiente par l’opposition persistante de la minorité. Des abus préoccupants s’immiscent également. Un parti obtient des voix non seulement par des méthodes déplorablement perfides, mais aussi, comme nous le savons tous, un dictateur peut gagner une élection avec une majorité "déconcertante" par intimidation. » [nous traduisons]

En fait la représentation politique par laquelle on confie notre pouvoir citoyen à un représentant réactualise les dominations hiérarchiques et leurs injustices.
On sait aujourd’hui organiser efficacement des actions avec un système non hiérarchique.
Internet nous montre des systèmes de réseaux sociaux à l’œuvre. le Web est une toile de liens sans centre principal par lequel ils seraient contraints de passer.
Dans un réseau, il n’y a donc pas de supérieur hiérarchique.

La notion de séparation des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires au sein de l’État anticipe une organisation de réseaux. On peut signaler que dans l’éducation, il se développe une autonomie des universités qui correspond à une organisation non hiérarchique non étrangère à l’efficacité et au développement des savoirs.

Si nous voulons amoindrir les distorsions hiérarchiques et donner à la souveraineté du peuple un mode d’exercice non corrompu par la représentation politique, nous devons nous intéresser à expérimenter des organisations sociocratiques ou holacratiques qui entendent répondre aux défauts des organisations hiérarchiques et à l’incapacité des décisions majoritaires à incarner vraiment une volonté générale, c’est-à-dire une proposition de loi valant pour tous et intégrant le plus possibles des volontés individuelles de chaque citoyen.

une organisation SOCIOCRATIQUE est une forme d’organisation démocratique existant y compris au sein d’une organisation type entreprise visant la responsabilisation réelle de ses agents, leur épanouissement dans l’atteinte de leurs objectifs en ne bridant pas leur créativité personnelle dans les pesanteurs organisationnelles. Plus radicalement la sociocratie est une forme d’auto-organisation parfaite pour l’auto-gestion et une vie associative engagée ne sombrant pas dans la réunionite.

Il s’agit d’une structure à différents niveaux mais interconnectés du haut vers le bas et du bas vers le haut. Ce feedback organisationnel à double sens comprend un délégué transmettant des propositions (choix démocratique) ou des instructions (choix entrepreneurial) du cercle décisionnel du haut vers le cercle décisionnel du bas et un délégué du cercle décisionnel du bas dans le cercle du haut qui n’a pas un pouvoir consultatif mais un pouvoir décisionnel, un pouvoir propositionnel ou d’objection dans le cercle supérieur. Ce délégué n’a pas candidaté mais a été mandaté par proposition du cercle décisionnel.

Ce type d’organisation pourrait s’appliquer pour élaborer une démocratie cessant de tout centrer sur la seule représentation politique par le bais de l’élection d’un candidat membre ou sympathisant d’un parti politique. Une telle démocratie fonctionnerait en mode confédératif ainsi que le souhaitait les anarchistes de gauche qui voulait répondre aux difficultés laissées par Rousseau lui aussi critique du régime de démocratie représentative.

A la différence d’un idéal de consensus démocratique qui peut dégénérer en compromis frustrant à cause de résistances purement égocentriques, seuls des arguments sont validés dans la discussion. Les propositions argumentées sont soumises à consentement ou à objection(s) argumentée(s). Ici un facilitateur doit avoir l’autorité pour spécifier les paroles qui rentrant ou non dans la procédure décisionnelle. On retrouve en un certain sens le législateur de Rousseau guidant le peuple vers sa propre volonté générale. La proposition qui aura le moins d’objection et recevra le plus de contentement sera d’autant plus synthétique et nécessitera une intelligence dialectique voire intuitive. Cette intelligence est celle requise selon Rousseau pour le législateur qui propose au peuple assemblé une proposition de loi se voulant fidèle à la volonté générale de ce peuple. On prolonge ici aussi la pensée de Habermas qui prône une éthique de la discussion effective pour faire vivre nos démocraties mais on évite de rechercher en vain un recoupement vague de valeurs communes. La sociocratie est une auto-organisation dotée d’une intelligence collective et favorisant l’intelligence intégrative et la capacité d’intuition créatrice faisant de la volonté générale non un vague concept mais une réalité s’incarnant.

Pour que la sociocratie fonctionne, le cercle de la discussion sociocratique implique au minimum une mentalité moderne dont l’éducation rationnelle a dépassé le principe d’autorité symbolique pour se fonder sur la seule autorité des faits qu’ils soient objectifs ou intérieurs. De fait, la citoyenneté active serait accordée dans ce système seulement à des gens capables d’ancrage à ce niveau de mentalité. Toutefois comme les promoteurs de la sociocratie le rappellent, on peut étendre du haut vers le bas une sociocratie sans que le bas soit encore convertie. Dès lors on pourrait pour le bas continuer une certaine pratique de la représentation qui fonctionne déjà pour une mentalité prémoderne accordant leur pouvoir à une figure d’autorité. Ces représentants ayant autorité mais capables eux de raison seraient en quelque sorte appelés à décider sociocratiquement au lieu de décider majoritairement sans tenir compte des objections voire en méprisant les minorités contestataires. L’autorité sociocratique envers ceux qui par leur mentalité ont avant tout une demande d’autorité juste serait ainsi renforcée par le consentement et l’étiolement des objections qui forcément rende les dissensus beaucoup moins sujets à devenir une forme de guerre civile. Du point de vue de l’exercice de la souveraineté du peuple, la sociocratie chapeautant la représentation politique changerait le sens de cette dernière aujourd’hui inadaptée à nos aspirations démocratiques.

-3 - Une organisation non hiérarchique de l’État : vers une organisation holarchique de l’État.

Cette transformation de la vie politique implique aussi un changement organisationnel de l’État. Si on considère la pensée spinoziste avec ses 3 genres de connaissances, on doit reconnaître une évolution des mentalités plus ou moins capables de s’autodéterminer donc plus ou moins capable de liberté et d’intelligence. Il y a une intelligence plutôt centrée sur l’imagination et la réflexion symbolique qui ne peut connaître que l’autorité comme mode de fonctionnement du pouvoir. Il y a une intelligence rationnelle qu’on sait aujourd’hui plus ou moins pluraliste. Et enfin il y a une sagesse franchissant les limites d’une conscience ordinaire centrée sur un ego séparé du reste de l’univers et manipulant la raison dans son intérêt. Il s’agit d’une intelligence systémique éclairée par une intuition intérieure. Cette intelligence systémique n’impose pas au réel sa vision étriquée comme dans les pensées totalitaires. Cette intelligence systémique rend compte du réel et se réorganise sans en fonction du réel et de son intuition intérieure d’un tout. Dans l’intuition d’un tout, l’intelligence rationnelle devient vraiment capable d’autodétermination individuelle harmonieuse avec les autres et le monde.

L’organisation étatique doit donc intégrer dans une évolution globale des mentalités et la reconnaissance d’une inégalité des intelligences, la question de l’exécution des choix politiques. Ce serait un retour à la méritocratie républicaine fondé non plus sur la seule intelligence rationnelle la plus basique.

Une organisation HOLACRATIQUE peut prendre en compte différents degrés de mentalités et donc d’intelligence dans une organisation pyramidale ayant pour but l’élévation des niveaux de mentalités par l’éducation, la réhabilitation sociale, etc. Les cercles leaders de l’exécutif seraient basés sur des niveaux supérieurs de mentalités tout en demeurant chargés de mettre en œuvre les décisions de la souveraineté du peuple visant désormais son idéal de volonté général grâce à une radicalisation démocratique.

Pour entrevoir ce qu’est un plus niveau de mentalité revenons à la philosophie de Spinoza avec les 3 genres de connaissances et donc de développement mental qu’elle nous a permis de décrire plus haut. Ceux qui atteindraient le troisième genre de connaissance liée à une intelligence systémique, puisqu’ils seraient conscients d’être une individualisation du tout de l’univers, auraient moins tendance à mettre leur raison au service de la justification grossière de leur désir égocentrique. Ils devraient être mis en leadership dans cette structure pyramidale Étatique au service d’une souveraineté du peuple exercée par la sociocratie. Par le jeu du haut vers le bas couplé à un jeu du bas vers le haut des cercles, ces leaders de l’exécutif étatique, même s’ils étaient a priori plus sages pourraient cependant être contestés à propos de l’exercice de leur leadership à la fois du point de vue interne de l’organisation étatique et du point de vue externe de la souveraineté du peuple dans sa multitude incarnée dans des lois à appliquer. Les secrètes tendances égocentriques de ces leaders de l’exécutif de l’État qui continueraient à amoindrir la qualité du service de l’ensemble de la structure pourraient donc être contenues. Ce type d’organisation n’est donc pas vraiment démocratique au sens où il n’y a pas égalité de droit à définir l’orientation ultime de la gouvernance mais ce système permet de démocratiser une structure pyramidale dont la fonction serait prédéfinie par la souveraineté du peuple. Cette organisation étatique d’un nouveau genre est proprement ce qui se présente comme une organisation de type holarchique.

Déjà des entreprises se sont développées sociocratiquement avec des cercles de décision. Chaque cercle de décision a des délégués dans les cercles supérieurs. Les décisions ne sont pas seulement prises du haut vers le bas, les cercles du bas peuvent refuser une décision d’en haut ou les cercles du bas peuvent inspirer une décision au cercle d’en haut à condition de la motiver. Toutes les décisions doit être argumentées, toutes objections doit être argumentées.

La sociocratie combinée à l’holacratie au sein de l’appareil d’État intègreraient donc toute structure pyramidale ou hiérarchique dans un système promouvant une démocratique radicale.

Par exemple, en France le mouvement Colibris est un mouvement politique sans chef politique même s’il se réfère à des autorités faisant figure de témoin de la sagesse. Ce mouvement critique la représentation politique au nom d’une démocratisation de l’État et de l’exercice de la souveraineté.

-Remarque conclusive sur ce chapitre sur la démocratisation :

La démocratie représentative a été instituée en 1789 suite aux arguments de Sieyès, un homme politique du 18e siècle qui a écrit Qu’est-ce que le tiers états ? :
Selon lui, le peuple n’étant pas éclairé, prisonnier de la superstition, il faut une élite qui le guide vers ses propres intérêts, ce seront des représentants du peuple qui formeront cette élite qui éclairera le peuple sur sa volonté et l’élèvera à la raison.

Notre approche d’une démocratisation allant plus loin que la démocratie représentative ne renie pas l’idée qu’il ne faut pas oublié d’éclairer le peuple lorsqu’on lui donne de plus en plus un exercice actif de sa souveraineté politique.

 Conclusion générale.

Dans la première partie, nous avons défendu l’État comme organisation politique permettant vraiment de sortir des aléas des milieux naturels non transformés. Dans la deuxième partie, nous avons critiqué l’État comme danger pour la liberté en reprenant des arguments anarchistes contre les violences de l’État contre les individus. Enfin dans une troisième partie nous avons proposé une synthèse entre ces deux points de vue opposés. Cette synthèse propose une démocratisation holarchique de la structure de l’État et une nouvelle manière d’exercer la souveraineté du peuple au-dessus de l’État incluant des procédures sociocratiques. Plus globalement, il s’agit de prendre conscience de la nécessité de rassemblement du peuple pour que les citoyens s’agrègent vraiment les uns aux autres dans le sentiment de participer à une même république dont l’essence est l’assemblée du peuple.
Pour vraiment tenir compte de la critique anarchiste, il faut passer d’une démocratie représentative à une démocratie plus radicale à l’aide de pratiques sociocratiques, les instances de l’État étant ainsi elle-même démocratisée. L’utopie anarchiste aurait alors des chances de se déployer dans le cadre d’une démocratie libérale radicale où l’État lui-même au lieu d’être une structure pyramidale deviendrait un réseau holarchique ou sociocratique.

 Annexes :

Sur ce cours et les droits de l’homme

+ Une version imprimable de ce cours dans sa version année scolaire 2014-2015 avec des annexes contenant les droits de l’homme de 1789 et 1948 [La troisième partie a été amplifiée depuis] :

+ Sur les droits de l’homme de 1789 on ira les relire ici. On lira ceux de 1948 ici.

Sur Rousseau et sa conception radicale de la souveraineté du peuple

+ On lira sur mon blog carnet philosophique les 3 articles sur Rousseau ;

Bibliographie sur la sociocratie

+ Sur la sociocratie, on consultera en introduction ce document de Gerard Endenburg et John A. Buck en cliquant ici

 ;

Pour aller plus loin :

+ John Buck, J. and S. Villines, We the people, Consenting to a Deeper Democracy, Sociocracy.info (ISBN 978-0-9792827-0-6) ;

+ Charest, G., La Démocratie se meurt, vive la sociocratie, Centro Esserci, 2007. (ISBN 978-88-87178-72-2) ;

+ Endenburg, G., Sociocracy as social design, Eburon, 1988. (ISBN 978-9051666045) ;

+ Endenburg, G., Sociocracy : The Organization of Decision Making, Eburon, 1998. (ISBN 978-9051666052) ;

+ Romme, A.G.L. and G. Endenburg, Construction principles and design rules in the case of circular design, Organization Science, vol. 17 (2006) : 287-297 ;

+ Romme, A.G.L., “Domination, self-determination and circular organizing.”, Organization Studies, vol. 20 (1999) : 801-832 ;

+ Romme, A.G.L. and A. van Witteloostuijn, Circular organizing and triple loop learning., Journal of Organizational Change Management, vol. 12 (1999) : 439-453.

Bibliographie sur l’holacratie mettant en jeu la spirale dynamique

+ On trouvera en cliquant ici une première présentation du mouvement Colibris ;

+ On trouvera en cliquant ici une présentation plus détaillée de Brian J. Robertson

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+ Brian J. Robertson, Holacracy, Ed. Henry Holt [L’ouvrage fondamental sur ce sujet].

Pour mieux comprendre le développement des mentalités en jeu dans la démocratisation sociocratique et holarchique :

+ Jacques Ferber nous offre une présentation de la spirale dynamique du développement des mentalités qu’on trouvera en cliquant ici

 ;

+ Don Beck, Christopher Cowan, Spiral dynamics, Wiley-Blackwell [L’ouvrage fondamental sur ce sujet] ;

+ Patricia et Fabien Chabreuil, La spirale dynamique, 3e édition, Intereditions ;

+ Jacques Ferber et Véronique Guérin, Le monde change... et nous ? : Clés et enjeux du développement relationnel, Chronique sociale ;

+ On trouvera en cliquant ici sur le blog d’Olivier Breteau, Le journal intégral, des liens internet et des applications de la spirale dynamique inspirés par le mouvement intégral dont le philosophe américain Ken Wilber est actuellement le contributeur le plus connu.