Cours sur l’Etat - L’Etat implique-t-il des formes de dominations ?

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

Attention !!! Cette leçon est encore en cours de construction.

 Introduction.

Analyse Problématique :

1 - L’État est une institution régalienne que se donne un peuple ou qui s’impose à un peuple.

On appelle droits régaliens les droits qui appartiennent exclusivement au roi (en latin rex), au souverain ou à l’État et qui ne peuvent faire l’objet de délégation. Régalien se dit des fonctions politiques et administratives (police, défense, etc.) qui dépendent directement de l’État ou de son représentant suprême.
Ce terme dérivé du latin regalia, « droits du souverain » semble purement français. Il apparaît au XVIIe siècle et n’a pas d’équivalent dans les autres langues. En anglais « regalian right » désigne le très spécifique « droit de régale » médiéval, droit du souverain de percevoir les revenus des évêchés en leur vacance. Dans les pays latins, on parle en revanche, à partir du Moyen-Age, de « régalisme » (en espagne et en Italie, en portugais on utilise « regalismo ») pour définir les droits propres au souverain, notamment par opposition à ceux du pape (le « gallicanisme » étant l’application en France de ce « régalisme ».
On parle donc de régalien quand on a une fonction non productive économiquement mais productive symboliquement. L’État ne produit rien économiquement de manière directe : ses richesses sont issues principalement de prélèvements de richesse sur la production. Globalement, dans le discours politique, il y a quatre fonctions régaliennes, la sécurité extérieure (ministères des Affaires Étrangères et de la Défense), la sécurité intérieure (ministère de l’Intérieur) à laquelle s’associe la justice (ministère de la Justice) et la maîtrise de l’économie (ministère des Finances). Ce sont les fonctions que l’État ne peut normalement pas déléguer à des personnes ou sociétés privées sans perdre sa puissance d’exercice de la souveraineté.

Remarque : Définition Régaler
Nature : v. a.
Prononciation : ré-ga-lé
Etymologie : Espagn. et port. regalar ; ital. regalare. Origine incertaine. On l’a fait venir du lat. regalis, royal ; mais la forme ne convient pas ; regalis, dans le langage populaire, n’aurait pas donné régaler On peut conjecturer re, et l’ancien verbe galer (voy. et ), qui signifie s’amuser, se réjouir, étaler de la magnificence : Cette dérivation paraît la plus probable [...].

2 - Ambiguïté originelle de l’État vis-à-vis de la sécurité et de la violence.

Le néolithique a d’abord connu une phase horticole et de domestication de petits animaux. Dans un deuxième temps en Chine et dans le croissant fertile comprenant le Nil, le Jourdain, le Tigre et l’Euphrate mais aussi l’Indus et un fleuve qui a aujourd’hui disparu, une agriculture céréalière s’est développée ainsi que la domestication de gros bétail. L’agriculture horticole donnait certainement un rôle important aux femmes qui de cueilleuses devenaient jardinières. L’allaitement leur donnait sans doute un rôle primordial dans cette première phase de domestication. L’agriculture céréalière et la domestication du gros bétail nécessite une force musculaire qui va mettre socialement en avant les hommes sur les femmes.
Ce développement a donc conduit à un bouleversement social et politique. Les céréales se conservent sur plusieurs années : on peut donc faire face à des années où les récoltes sont mauvaises. Ensuite la production par sélection naturelle peut être largement améliorée. Ceci permet une explosion démographique. Les stocks sont à gérer collectivement et à protéger, ils constituent une valeur d’échange : d’où une nouvelle organisation sociale émergente. L’excédent de production permet des fonctions non productives au niveau agricole et artisanal. Une caste spécifique de marchands artisans peut apparaître ainsi que de guerriers professionnels. Des cités se forment rassemblant ce qui avant constituait plusieurs villages, plusieurs clans.

L’État a été établi historiquement pour protéger un peuple des pillages de ses réserves alimentaires, assurer une redistribution des stocks en cas de mauvaise récolte et pour entreprendre de grands travaux à commencer par ceux d’irrigation. Mais il implique la guerre de conquête d’un autre territoire agricole, d’une autre cité. Il intègre de nouveaux sujets qui auront moins de droits. L’État contraint souvent ses sujets à sacrifier leurs intérêts à son profit. La naissance de l’État ne tarde pas à entraîner des émeutes et leur répression.

3 - On peut se demander si l’institution de l’État n’implique pas une logique de domination ?

La question problématique posée par le sujet n’est pas est-ce que l’État peut être utilisé à de mauvaises fins parce que historiquement l’État a été utilisé à des fins très mauvaises. Il s’agit de se demander si de manière inhérente l’État ne tend pas à l’exploitation du peuple qui lui donne corps,

Son organisation pyramidale repose certes sur la base du peuple mais il peut aisément agir contre sa base grâce à son monopole de la violence armée. Cette organisation pyramidale ne pousse-t-elle pas l’État à se retourner contre le peuple ? Quand un État veut gagner en puissance contre des peuples sans État ou des États voisins, il demandera davantage à sa base en terme de participation indirecte sous forme de prélèvements ou de participation directe en recrutant pour l’armée. La vie de l’État semble dès lors indépendante des intérêts du peuple qui lui donne corps. La raison d’État semble l’emporter par définition sur les droits des individus.

 I- L’État émancipe l’homme des aléas de la nature.

A- L’État permet d’échapper au « struggle for life ».

Le terme « struggle for life » vient de Darwin. A l’état de nature, les animaux ne se préoccupent pas de leurs congénères en difficultés. L’être humain en sortant peu à peu de la nature, en entrant dans la culture va dépasser la lutte pour la vie. Il va développer des représentations morales justifiant l’assistance aux personnes inadaptées.

Quand un peuple est constitué de plusieurs clans (familles..) il va se donner une instance qui va imposer des lois plus ou moins par la force alors l’État apporte une paix civile une sécurité. Ici l’approche de Hobbes vient donner une idée d’un dépassement du « struggle for life ».

Un effet Möbius est ici à l’œuvre.

La fourmi sur un ruban de Möbius passe de l’intérieur à l’extérieur par un effet inversif.

Le Léviathan de Hobbes montre comment les individus en concurrence y compris violente peuvent constituer un être supérieur et puissant apportant la paix pour répondre plus intelligemment à leur désir de persévérer dans leur être. On a bien affaire ici à un effet inversif où la lutte pour la vie se présente comme guerre de tous contre tous avant de devenir une forme de coopération.

Le roi du Léviathan dispose du pouvoir du peuple qui compose le corps de l’État. Cependant ce corps donne force aux fonctions régaliennes liées au monopole de la violence légitime (le glaive du Léviathan) et de la justice (le sceptre du léviathan).

L’État apporte la paix civile. Si le roi exerce son pouvoir de manière à ne pas de nouveau provoquer une guerre civile c’est-à-dire en ne s’en prenant pas arbitrairement au peuple qui compose le corps de l’État alors une relative paix civile l’emportera. La loi est ici un garant de la conduite du pouvoir. Le roi est au-dessus des lois pour en être garant.

B- L’État bien qu’il nous sorte de la condition animale n’empêche pas toutes les formes de dominations.

Avec le néolithique puis l’État, l’homme sort de l’état de nature dans le sens où il n’a plus à s’adapter à son environnement au niveau biologique. Il peut désormais envisager de transformer son milieu à grande échelle.

Cependant la vision de Hobbes n’empêche pas de justifier que les États soient les uns à l’égard des autres comme les hommes à l’état de nature c’est-à-dire en guerre chacun contre tous. Ainsi loin d’apporter la paix la guerre des États semble amplifier la guerre car le bras armé d’un État n’a pas la force de la somme des individus qui composent son corps. L’alliance des individus démultiplie en fait la force et l’intelligence du Léviathan qu’ils composent.

Le « struggle for life » demeure donc à une échelle plus large.

Par ailleurs une analyse marxiste de base montre que l’État a toujours impliqué des classes sociales et même si l’État favorise la paix civile, la diminution de la violence, il y a une lutte implicite entre les classes sociales qui demeurent. Les intérêts économiques des uns sont bien en conflit avec ceux des autres au sein de la structure pyramidale dont l’État n’est qu’une superstructure. Selon Marx, pour que l’État masque ses injustices, il va y avoir une idéologie. L’idéologie est une croyance adoptée par toutes les classes sociales qui masque les intérêts économiques tout en justifiant la hiérarchie des classes sociales. Dans notre société, on fait croire à une égalité des chances qui du point de vue statistique s’avère être une idéologie. On assiste plutôt à une reproduction sociale due au capital culturel familial.

Pour Marx l’infrastructure de la pyramide de la société industrielle montre les ouvriers exploités et les bourgeois capitalistes exploiteurs. La superstructure étatique garantit sa position idyllique à la classe bourgeoise capitaliste.

C - Transition critique : la domination de l’État tient-elle à son système pyramidale ou au système de classes sociales ?

Dans De la servitude volontaire, Étienne de la Boétie essaie de rendre compte de la tyrannie.
Avant de considérer les rapports de force économique, il faut peut-être considérer les rapports de force culturel et symbolique.

D’ailleurs historiquement, contrairement à ce que le marxisme affirme les changements de production économique ne sont-ils pas précédés par des changements culturels ? Certes le changement économique induira des effets de rapport de force économique que se traduiront idéologiquement mais pour que les acteurs soient convaincus par exemple de passer d’une société de chasseurs-cueilleurs à une société d’horticulteurs ou d’agriculteurs ne faut-il pas aussi des motivations culturelles ? Les historiens ont observé des cas d’abandon des changements socio-économiques pour un retour aux anciennes formes qui montrent la prééminence des valeurs culturelles sur les forces économiques.

Pierre Clastres écrit en ce sens dans un entretien de la Revue L’anti-mythe :

« Une fois qu’il y a ça, c’est à dire la relation commandement/obéissance, c’est à dire un type ou un groupe de types qui commandent aux autres qui obéissent, tout est possible à ce moment là ; perce que celui qui commande, qui a le pouvoir, il a le pouvoir de faire faire ce qu’il veut aux autres, puisqu’il devient le pouvoir précisément, il peut leur dire travaillez pour moi, et à ce moment là l’homme do pouvoir peut se transformer très facilement en exploiteur, c’est à dire en celui qui fait travailler les autres. Mais la question est, que quand on réfléchit sérieusement à la manière dont fonctionnent ces machines sociales que sont les sociétés primitives, on ne voit pas comment ces sociétés là peuvent se diviser, je veux dire, peuvent se diviser on riches et pauvres. On ne voit pas parce que tout fonctionne pour empêcher cela précisément. Par contre on voit beaucoup mieux, on comprend beaucoup mieux, enfin plusieurs questions obscures se clarifient, à mon avis, Si on pose d’abord l’antériorité de la relation de pouvoir.

C’est pourquoi il me semble que pour y voir plus clair dans ces questions il faut carrément renverser la théorie marxiste de l’origine de l’état - c’est un point énorme et précis on même temps - et il me semble que loin que l’État soit l’instrument de domination d’une classe, donc ce qui vient après une division antérieure de la société, c’est au contraire l’état qui engendre les classes. Cela peut se démontrer à partir d’exemples de sociétés à État non-occidentales, je pense particulièrement à l’État Inca dans les Andes. Mais on pourrait prendre aussi bien d’autres exemples parfaitement occidentaux, et puis même un exemple très contemporain c’est l’URSS. Naturellement je simplifie, je ne suis pas russologue ni kremlinologue... mais enfin si on regarde massivement, vu d’un peu loin, mais pas de très loin la révolution de 17, qu’est-ce qu’elle a fait ?

Elle a supprimé les relations de classe, tout simplement en supprimant une classe les exploiteurs, les bourgeois, les grands propriétaires, l’aristocratie et l’appareil d’état qui marchait avec tout ce qui était la monarchie, ce qui fait qu’il n’est resté qu’une société dont on pourrait dire qu’elle n’était plus divisée puisque l’un des termes de la division avait été éliminé, il est resté une société non divisée et par là-dessus une machine étatique (le parti aidant) détenant le pouvoir au bénéfice du peuple travailleur, des ouvriers et des paysans. Bon. Qu’est-ce que c’est que l’URSS actuelle ? Sauf si on est militant du parti communiste, auquel cas l’URSS c’est le socialisme, c’est l’état des travailleurs : etc.,’ si on n’est pas dans la théologie et le catéchisme, si on n’est pas dans l’aveuglement et tout ce qu’on veut, l’URSS qu’est-ce que c’est ? C’est une société de classes, je ne vois pas pourquoi hésiter à utiliser ce vocabulaire, c’est une société de classes et une société de classes qui s’est constituée purement à partir de l’appareil d’État. Il me semble qu’on voit bien là la généalogie des classes, c’est à dire des riches et des pauvres, des exploiteurs et des exploités, c’est-à-dire cette division là, cette division économique de la société à partir de l’existence de l’appareil d’État. »