Corrigé partiel du sujet "Sommes-nous maîtres de nos paroles ?"

par Serge Durand - Philosophie

Correction partielle de la dissertation « Sommes-nous maîtres de nos paroles ? »

 Eléments de problématisation :

On pourrait dire qu’il y a un rapport avec la liberté politique d’expression ! Mais attention ce n’est pas le point central de ce sujet. Être maître de nos paroles ne signifie pas exclusivement avoir la liberté d’expression.

Qu’est ce qui est donc plus central concernant ce sujet ? La qualité de notre parole. Il faut considérer cette qualité en sachant que la parole est émise par un émetteur et reçue ou non par un récepteur.

  • Du point de vue de l’émetteur :  

Quand on envoie un message à quelqu’un, il y a un récepteur. Si j’étais maître, par rapport à ma pensée, ma parole exprimerait adéquatement ma pensée : est-ce qu’on peut avoir une expression maitrisée de sa pensée ? Pour que nos pensée et nos paroles soient claires, nous devons surmonter un problème de clarté et de distinction.
Pourquoi on ne peut pas maitriser sa pensée, c’est parce qu’il y a un inconscient qui peut être social (Marx), biologique (Freud) ou vitaliste (Nietzsche) … Y a-t-il une transparence possible de manière quelconque de soi-même à soi même ?

  • Du point de vue du récepteur :  

Une fois une parole prononcée, il y a l’enjeu de l’interprétation du récepteur. Quand le récepteur nous entend, y a-t-il la même compréhension que l’émetteur ? Il y a une possible déformation/parasitage du message de la parole émise. Si on arrive à s’assurer de l’interprétation de l’autre, on est sûr que l’autre, le récepteur, comprend ce que je veux lui faire comprendre. La rhétorique est l’art de constituer un message touchant l’autre. La rhétorique peut être juste ou manipulatrice (sophistique). Il y a cependant une incommensurabilité entre émetteur et récepteur. René Char ne disait-il pas : « On ne partage pas ses gouffres avec autrui, seulement ses chaises ».
On a certainement des points sur lesquels on ne pourra jamais se comprendre parfaitement : ce qui est en nous « le gouffre » est incomparable avec celui de l’autre. il y a alors deux points de vue intraduisibles l’un dans l’autre.

  • Enfin que ce soit du côté de l’émetteur ou du récepteur, il y a deux attitudes face à la parole qui se forme en nous. On peut se vivre comme maître de la parole ou au contraire comme disciple de la parole. On peut donc opposer le maître du sens et le poète qui se veut le disciple du sens. Quand il émet une parole, sa parole traduit une écoute.

 I. Y a-t-il une transparence de soi-même à soi-même nous permettant d’être maîtres de nos paroles ?

A - La méthode cartésienne : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, - Et les mots pour le dire arrivent aisément. » (de Boileau, lecteur de Descartes).

Partant de la citation de Boileau, on voit qu’il faut avoir une conception claire et nos paroles seront une expression maîtrisée. La méthode de Descartes vise à une conception claire de nos pensées, elle peut s’adapter à l’expression de nos idées.

  • Règle 1 : c’est la règle de la clarté et de la distinction : on peut admettre ce qui est clair et distinct, c’est-à-dire indubitable (ce dont on ne peut pas douter). Notre exposé doit s’appuyer sur ce qui est clair pour l’autre.
  • Règle 2 : face à un problème compliqué, on doit décomposer en parties claires et distinctes sans aller jusqu’à le compliquer. De même pour l’exposition de nos idées.
  • Règle 3 : règle de recomposition est aussi une règle d’exposition de la pensée : l’ordre rationnel ne correspond pas forcément à l’ordre d’importance des éléments. Ex : en mécanique, il y a parfois les pièces d’importances secondaires qui doivent se placer avant les pièces les plus importantes. Quand on expose une pensée à quelqu’un on doit de même suivre l’ordre des raisons plutôt que l’ordre d’importance.
  • Règle 4 : règle de révision : elle s’applique autant au raisonnement qu’à l’exposition. Il faut s’assurer que l’autre a bien compris, qu’il ne s’est pas trompé dans la compréhension.

B- L’herméneutique du soupçon portée sur la parole exige de nous une meilleure prise de conscience.

Le lapsus traduit souvent un désir que l’émetteur voulait garder caché. Il révèle parfois un désir qui était encore inconscient. Marx soupçonne les discours de servir inconsciemment des idéologies. Nos paroles expriment un capital culturel qui serait l’équivalent d’une richesse économique. Avec Nietzsche dirait que : « ça pense en nous ». Ce qu’on appelle le moi n’est pas forcément l’auteur de ses pensées. Par contre dans notre sociétés, on est responsable de nos pensées, de nos paroles : on ne peut pas avoir des propos racistes, homophobes, antisémites, etc. du point de vue des lois et des droits qu’elles protègent. La parole est un acte et donc, a une dimension morale. Ex : Le bavardage. Être maître de sa parole c’est avoir un contrôle éthique du bavardage. Soit l’herméneutique du soupçon est complètement déterministe et l’éthique n’a aucun sens, soit elle sert à se libérer, à prendre conscience et l’éthique assure à la morale son développement. Il y a une maîtrise qui vient de la compréhension et une maîtrise qui vient de la volonté : je maîtrise mieux ma parole quand je comprends le point de vue de l’autre.

 II- Pouvons-nous être maîtres de l’interprétation de nos paroles par l’autre ?

A - La sophistique :

Certes, une bonne façon de s’assurer que l’autre reçoit nos paroles sans les déformer est de le manipuler, il se conformera alors à mes paroles.

Ici on peut aborder l’idée que « L’homme est la mesure de toutes choses » (Protagoras : discours fort et discours faible). Puis montrer la limite de la rhétorique avec le disciple de Corax qui refuse de le payer sous prétexte qu’il aurait promis de pouvoir persuader n’importe qui de n’importe quoi.

B- La rhétorique au sens positif

Un discours pour être bien compris de l’autre doit unir l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse. Lorsque Pascal fait appel à l’intelligence du cœur, ce n’est pas pour manipuler l’autre, son lecteur mais pour le toucher, le persuader. L’esprit de finesse aide l’autre à comprendre le message par les émotions afin de l‘ouvrir à la raison, Est-ce conforme à l’éthique de la parole ? Il y a en fait une rhétorique démagogique qui abaisse les autres et une rhétorique qui élève les autres.

 III - La parole est entendue de manière plus juste lorsqu’on sait mieux être à l’écoute.

A- Nous ne sommes pas maîtres de nos paroles, nous pouvons être disciples du sens au sein de la parole.

Ex : le poète, le musicien sont à l’écoute… L’inspiration n’est pas un produit de la volonté mais aussi le résultat d’un processus d’écoute.

On peut être à l’écoute intérieurement en allant plus loin que les techniques, il faut aller vers plus de conscience. Poète et musicien écoutent donc le silence pour y recueillir ce qui peut répondre à leur aspiration créatrice. Un cercle herméneutique relie le corps avec le silence de la conscience : une parole et une musique plus profondes s’y révèlent.

B- Être à l’écoute extérieurement de l’autre.

Tchouang Tseu est un philosophe chinois taoïste. Il raconte une histoire où il critique la dialectique (voir ici sur notre site). Quand on parle à quelqu’un, il faut qu’il soit capable d’entendre la vérité. Cette approche de la dialectique s’oppose à celle qu’a défendue la tradition occidentale qu’on trouve chez Socrate (voir ce débat entre dialectique socratique et dialogue taoïste ici sur notre site). Il affirme qu’il y a plus à gagner à découvrir qu’on s’est trompé, qu’à montrer à l’autre qu’il s’est trompé. Quand Socrate affirme cela, c’est pour suggérer à son interlocuteur qu’il a intérêt à reconnaitre son erreur, sa contradiction. Quoi qu’il dise, Socrate se place dans une perspective où il s’agit d’imposer la vérité par la raison. Pour Socrate il s’agit d’imposer par ses paroles plus de raison et plus de vérité. Pour Tchouang Tseu, il ne faut pas chercher à imposer la vérité : la vérité doit répondre à une demande de vérité : le besoin de vérité doit recevoir une réponse proportionnée à la teneur de son besoin.

Pour un taoïste, le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins : le peuple fait alors de lui-même son bien. Dans cette perspective taoïste, le silence peut aussi être une forme d’expression circonstanciée (= qui tient compte des circonstances).

Partager cette page