TL - Eléments en vue de la dissertation "L’amour et le respect s’excluent-ils ?" pour le mardi 29 septembre 2015

(actualisé le ) par Serge Durand - Philosophie

  Sujet de dissertation pour le mardi 29 septembre :

L’amour et le respect s’excluent-ils ?

Vous utiliserez dans votre raisonnement des arguments d’au moins 3 des textes suivants :

Texte 1 :

« Nous avons par nature deux impulsions, l’une à être aimés, l’autre à être respectés. Ces impulsions sont en rapport avec l’intention d’autrui. Mais laquelle des deux est la plus forte ? C’est l’inclination au respect, et cela pour deux raisons. La première est que le respect touche à notre valeur intrinsèque, tandis que l’amour ne concerne que la valeur relative des autres hommes. On sera respecté parce qu’on a une valeur intrinsèque, on sera aimé des autres à cause de l’avantage et du plaisir qu’on leur apporte. Nous aimons ce qui nous procure un avantage ; nous respectons ce qui a une valeur en soi. La seconde raison est que le respect nous confère une plus grande sécurité que l’amour. Il nous protège beaucoup plus des outrages de nos semblables. Quelqu’un peut en effet être aimé même s’il ne commande aucun respect ; mais il n’en tient qu’à autrui qu’il soit aimé, rejeté ou détesté. Celui qui possède une valeur intrinsèque est au contraire respecté de tous. La préférence personnelle ne joue ici aucun rôle ; chacun m’accorde son respect dès qu’il reconnaît ma valeur intérieure. […] Le mépris nous fait perdre notre valeur aux yeux des autres ; il nous fait même perdre la conscience de notre propre valeur. Si nous voulons être respectés, il nous faut à notre tour respecter les autres et respecter l’humanité en général. »,

Emmanuel Kant, Leçons d’éthique, trad. L. Langlois, Le Livre de Poche, p. 320

Texte 2 :

« Article 162.

De la vénération.

La vénération ou le respect est une inclination de l’âme non seulement à estimer l’objet qu’elle révère, mais aussi à se soumettre à lui avec quelque crainte, pour tâcher de se le rendre favorable, de façon que nous n’avons de la vénération que pour les causes libres que nous jugeons capables de nous faire du bien ou du mal, sans que nous sachions lequel des deux elles feront. Car nous avons de l’amour et de la dévotion plutôt qu’une simple vénération pour celles de qui nous n’attendons que du bien, et nous avons de la haine pour celles de qui nous n’attendons que du ma. Et si nous ne jugeons point que la cause de ce bien ou de ce mal soit libre, nous ne nous soumettons point à elle pour tâcher de l’avoir favorable. Ainsi, quand les païens avaient de la vénération pour des bois, des fontaines ou des montagnes, ce n’était pas proprement ces choses mortes qu’ils révéraient, mais les divinités qu’ils pensaient y présider. », René Descartes, Les passions de l’âme.

Texte 3 :

« Il s’agit de découvrir que chaque élément de la création existe en lui-même et pas seulement pour vous. Il n’y a pas un grain de poussière qui ne témoigne pas du brahman, qui ne proclame pas le « Je suis » unique et éternel. Aucune expression ou manifestation de la réalité n’est en dehors de la Réalité. Dans les anciens textes religieux de la tradition chrétienne, on trouve un certain nombre de témoignages à cet égard : le saint ou le moine voit toute la création comme l’oeuvre de Dieu. Dans Les Carnets du Pèlerin russe, le pèlerin nous dit qu’il entend le langage de la création, d’autres témoigneront que toute la création chante la gloire de Dieu. Souvenez-vous aussi de saint François d’Assise qui loue le soleil, la lune, les étoiles. Ce qui se cache derrière cette manière de s’exprimer propre aux mystiques, c’est une découverte, une réalisation bien réelle et précise dont vous trouvez des témoignages aussi éloquents dans d’autres traditions.

Aucun théologien catholique ne peut trouver à redire à cette formulation. « Toute cette création est l’œuvre de Dieu. » Toute cette création, y compris les objets « inanimés », est l’expression de cette grande réalité que les hindous ont appelée brahman ou, d’un point de vue personnel, atman. Vous avez tous lu et entendu que les atomes, les particules, ne sont pas figés, inertes, immobiles. Avez-vous même idée de la puissance qui est contenue dans chaque élément de la matière, puisque théoriquement - sinon pratiquement - on pourrait construire une bombe atomique à partir de n’importe quel fragment de la création ? La puissance colossale et parfois terrifiante - quand on pense à certaines de ses applications - de l’atome réside dans chaque atome.

Mais c’est à vous de faire le premier pas pour essayer de voir le monde autour de vous avec un regard nouveau. Apprenez à voir le monde en lui-même, par lui-même, comme l’expression ou la manifestation de cette réalité unique et éternelle que vous cherchez à réaliser en vous et hors de vous. Permettez-moi une boutade : si Vous n’êtes pas capables de respecter un être humain, vous ne serez pas plus capables de respecter une casserole de cuisine - et vice versa. Je me souviens d’avoir vu au Japon, dans un de ces immenses couloirs des monastères zen qui n’ont qu’un rez-de-chaussée à cause des tremblements de terre, une femme de ménage avec un seau à la main, un balai, un fichu autour de ses cheveux, poser seau et balai pour s’incliner devant un moine zen dont le vêtement, le kesha, montrait qu’il n’était plus un moine débutant. Et j’ai vu (ô combien je suis heureux et privilégié de l’avoir vu) le salut du moine zen à cette femme de ménage, la manière dont il a répondu à son salut en s’inclinant lentement devant elle et en demeurant quelques secondes immobile. Quelle leçon, quel enseignement. C’est peut-être dans les monastères zen qu’on perçoit plus encore qu’ailleurs ce respect si oublié aujourd’hui. Cela, c’est le chemin de la vérité. Respect pour les êtres humains, aussi humbles soient-ils, et respect pour les objets.

Certes, il y aura bien encore un jour ou vous jetterez un peu brutalement un objet qui ne fonctionne pas comme vous le voudriez. Le mental est très habile pour nous proposer toujours le « tout ou rien ». Ou c’est tout tout de suite ou alors j’abandonne. N’imaginez pas qu’à partir de maintenant vous n’aurez plus jamais un moment d’inattention ou un geste d’impatience vis-à-vis d’un objet. Allez de l’avant, exercez-vous, progressez et, au moins, mettez-vous en chemin. Faites ce que vous pouvez. Ce qui vous est impossible aujourd’hui vous sera possible dans deux ans. », Arnaud Desjardins, L’ami spirituel.

Texte 4 :

« Presque tous les hommes pensent qu’il y a une règle générale de conduite valable pour toutes les circonstances et pour tous les êtres. C’est là ce qu’on apprend dans les écoles, au catéchisme et que promulgue la société. Mais dans la vie les choses se passent tout autrement. Car je ne connais et il n’y a dans le monde que des individus ou des cas. C’est à eux que mon action doit toujours exactement convenir ; c’est pour eux qu’elle est faite. Bien loin de dire que je possède d’avance une règle qui viendrait s’interposer entre un homme et moi et m’empêcher d’obtenir avec lui aucun contact immédiat et vivant, il faut dire, non pas seulement que [206] le propre du jugement comme de l’amour, c’est de discerner dans chaque cas les différences particulières qui m’obligent à infléchir son application, mais encore que toute action est unique et privilégiée, qu’elle n’a de sens qu’à l’égard de tel être à tel moment et dans telles circonstances, et que c’est là seulement qu’elle pénètre au cœur du réel, qu’elle opère entre lui et moi une rencontre réelle, qu’elle nous engage l’un et l’autre et entre dans notre destinée.
Dira-t-on que c’est après coup que je généralise ? Mais je ne pense jamais à le faire. Et à quoi cela pourrait-il servir ? Dira-t-on que je découvre le général dans le particulier ? Oui sans doute. Mais qu’entendons-nous par le général ? Non point l’abstrait, alors, mais cette présence éternelle de Dieu dont chaque parcelle du monde est pour moi une révélation.
Le danger d’appliquer à tous les hommes une règle universelle, c’est de les dissocier de leur nature proprement individuelle et de la situation dans laquelle ils se trouvent engagés, soit pour les transporter dans un monde abstrait et irréel où tous les êtres se répètent, c’est-à-dire cessent d’exister, — soit, plus souvent encore, pour exiger qu’ils me ressemblent et les juger seulement sur cette ressemblance qu’ils ont avec [207] moi. Mais il n’y a qu’une règle universelle, c’est pour tous les êtres de découvrir et de mettre en œuvre ce qu’il y a en chacun d’eux d’unique et d’incomparable, de manière à ce qu’il s’accorde avec ce qu’il y a d’unique et d’incomparable chez tous les autres êtres, au lieu de le nier et de le combattre.
Il faut se méfier non pas seulement des règles universelles mais de ce besoin d’universalité dont témoignent tant de consciences. C’est le moyen le plus sûr pour séparer radicalement tous les êtres les uns des autres et tout d’abord chacun d’eux de lui-même.
On ne légifère que pour les autres et non point pour soi ou pour soi quand on se considère soi-même comme un autre. Mais il faut peut-être aller plus loin et dire que toute loi est une loi des corps et que si on parle des lois du vouloir c’est encore pour assujettir le corps par le moyen du vouloir à un ordre universel comparable à l’ordre de la nature et qui le prolonge. »
, Louis Lavelle, Conduite à l’égard d’autrui.

Texte 5 :

« L’homme est ainsi fait qu’il n’est capable de rien là où il ne ressent aucune émotion, mais qu’il n’est capable de rien non plus s’il s’attarde et se complaît dans l’émotion, si elle ne se change pas pour nous en une lumière tout intérieure, en un acte déjà naissant.

Il s’agit toujours de retrouver ce point d’émotion sans lequel je ne découvre au fond de ma conscience qu’ennui et que temps perdu. Mais l’émotion n’est rien de plus qu’un signe, le signe que le réel est là. Cette émotion est difficile à reconnaître. Elle ne me trouble pas, elle apaise mon trouble. Elle est une promesse de lumière et de vie, elle est leur présence même qui se découvre et qui se donne. Il faudrait que cette émotion fût constante, ou du moins qu’elle fût toujours là prête à surgir, toujours identique et toujours nouvelle.

Il y a une brume des sentiments dans laquelle la conscience aime parfois à s’attarder et à se complaire : il semble que l’existence pure s’y trouve enveloppée avec toutes les possibilités qui sont en elle, sans qu’aucune d’elles se réalise ni se perde. Mais il y a en elle une lumière diffuse qui, dès qu’elle perce, nous révèle toute la beauté du monde.

Il y a une timidité, une hésitation, qui sont la rançon d’une complexité intérieure à laquelle il faut que je demeure toujours attentif pour n’en rien laisser perdre et la dépasser plutôt que l’abolir.

En présence d’un acte a accomplir, on peut bien demander à la réflexion quel est le meilleur qui est aussi le plus raisonnable. Cela ne nous donnera pas la force de l’accomplir. Il faudrait faire naître au fond de soi un sentiment de pur amour et s’aider du moins de l’imagination en se demandant comment agirait le pur amour. Car il est latent en chacun de nous et toujours prêt à surgir si l’amour de soi ne lui fait pas trop obstacle. Alors peut-être découvrirait-on qu’il y a une extrémité où l’amour et la raison se rejoignent, où la raison exige de nous dans le domaine de la connaissance ce que l’amour exige de nous dans le domaine de l’existence. Mais la raison n’a de pouvoir que dans les rapports que nous établissons entre les choses, et l’amour que dans les rapports qui s’établissent entre les personnes. C’est pour cela que l’on éprouve toujours tant de difficulté à accorder la raison théorique de Kant avec la raison pratique. C’est qu’il n’y a qu’un nom de la raison pratique qui est l’amour.

En présence du moindre événement il faut garder vive et présente cette émotion métaphysique que nous donne l’attente d’une révélation surnaturelle. Car la nature, c’est le surnaturel qui se montre.

La nature, c’est l’habitude qui est en nous et l’habitude aussi qui est dans les choses. Dès que cette habitude se rompt, l’intimité même de l’être se découvre : c’est l’œuf qui éclot, c’est la fleur qui éclate. », Louis Lavelle, Inédit.

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